Œdipe de Pasolini, 1975

OMBRE ET LUMIÈRE DANS ŒDIPE ROI DE SOPHOCLE ET DE PASOLINI

Le mythe d'Oedipe a été la source de tant de réécritures et d'interprétations que nous pourrions le croire enseveli, inerte sous cet amas décourageant, ou devenu fantomatique, trop transparent à force d'être décrypté, analysé et psychanalysé. Mais il me semble qu'il nous fascine encore, parce qu'on y voit un homme déraciné, qui cherche à échapper à un destin inéluctable, qui est placé sous le signe d'une malédiction, mais qui veut savoir, éclaircir les zones d'ombres, exercer son intelligence. A y bien réfléchir, il semble avoir plusieurs histoires, totalement contradictoires. Son origine : c'est Thèbes, mais aussi Corinthe. Une naissance non désirée à Thèbes, un abandon cruel, la terrible blessure aux pieds, mais aussi ensuite un enfant sauvé de la mort et une adoption à Corinthe qui comble ses parents. A l'âge de la maturité : c'est un statut de héros pour celui qui résout l'énigme de la Sphinx, qui arrive à Thèbes en triomphateur, devient roi, pour tomber ensuite et avoir le destin du plus malheureux des hommes. Comme le dit le choeur dans le quatrième stasimon : « Ayant ton sort pour exemple, ton sort à toi, ô malheureux Oedipe, je ne puis plus juger heureux qui que ce soit parmi les hommes ». 

 
C'est cette plasticité du destin d'Oedipe, cette capacité à se renverser en son contraire, que Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet ont exploré dans le chapitre de Mythe et tragédie en Grèce ancienne intitulé : « Ambiguïté et renversement. Sur la structure énigmatique d'Oedipe roi ». Avec Oedipe, tous les signes s'inversent, c'est ce qui me semble fascinant dans la tragédie de Sophocle et le film de Pasolini, et le point de départ que j'ai choisi pour cette étude, c'est l'entrée thématique duale de l'ombre et de la lumière – j'aurais pu dire obscurité et lumière, ou clairvoyance et aveuglement – motif qui s'impose sous de nombreuses formes à la fois dans la pièce et dans la version filmique du mythe. Comment analyser Oedipe sous le signe de cette dualité, cette double nature inscrite dans le texte de Sophocle et les images de Pasolini ? C'est ce que nous verrons, en tentant de faire apparaître pour nous ce monstre si humain.
 
 
 

 

 
 ARISTOTE à propos d'Oedipe 
« La péripétie est une révolution subite, produite nécessairement ou vraisemblablement par ce qui a précédé, comme dans l'Oedipe de Sophocle. On croyait apprendre à ce roi une heureuse nouvelle et le délivrer de ses frayeurs par rapport à sa mère, en lui faisant connaître qui il était, et on fait tout le contraire.( ... ). La reconnaissance est, comme le mot l'indique, un passage de l'ignorance à la connaissance, qui produit l'amitié ou la haine entre les personnages destinés au bonheur ou au malheur. Les plus belles reconnaissances sont celles qui se font en même temps que la péripétie, comme dans Oedipe. Il y a encore d'autres reconnaissances : celle des choses inanimées, ou d'autres objets qui se rencontrent par hasard, comme il a été dit ; ou celle des faits, lorsqu'il s'agit de savoir si c'est tel ou tel qui en est l'auteur ; mais celle de toutes qui convient le plus à une fable est celle des personnes : car c'est celle-là qui, jointe à la péripétie, 2 produit la terreur ou la pitié, c'est-à-dire l'effet propre de la tragédie ; c'est de celle-là encore que naît le bonheur ou le malheur des personnages. Puisque la reconnaissance tragique est celle des personnes, il s'ensuit qu'il y a la reconnaissance simple, quand l'un des personnages reconnaît l'autre dont il était connu, et la reconnaissance double, lorsque deux personnages, inconnus l'un à l'autre, se reconnaissent mutuellement, comme dans Iphigénie ; Oreste reconnaît sa soeur par la lettre qu'elle envoie, et il est reconnu d'elle par un autre moyen. Voilà des espèces de fables marquées par la péripétie et par la reconnaissance (…) »
ARISTOTE, Poétique, Chapitre XI, De la péripétie et de la reconnaissance
 
 

 

SOPHOCLE

1er épisode : confrontation entre Oedipe et Tirésias « TIRÉSIAS : Tu règnes, mais j'ai mon droit aussi, que tu dois reconnaître, le droit de te répondre point pour point à mon tour, et il est à moi sans conteste. Je ne suis pas à tes ordres, je suis à ceux de Loxias ; je n'aurai pas dès lors à réclamer le patronage de Créon. Et voici ce que je te dis. Tu me reproches d'être aveugle ; mais toi, toi qui y vois, comment ne vois-tu pas à quel point de misère tu te trouves à cette heure ? Et sous quel toit tu vis, en compagnie de qui ? – Sais-tu seulement de qui tu es né ? – Tu ne te doutes pas que tu es en horreur aux tiens, dans l'enfer comme sur la terre. Bientôt, comme un double fouet, la malédiction d'un père et d'une mère, qui approche terrible, va te chasser d'ici. Tu vois le jour : tu ne verras bientôt plus que la nuit. Quels bords ne rempliras-tu pas alors de tes clameurs ? Quel Cithéron n'y fera pas écho ? – lorsque tu comprendras quel rivage inclément fut pour toi cet hymen où te fit aborder un trop heureux voyage. Tu n'entrevois pas davantage le flot de désastres nouveaux qui va te ravaler au rang de tes enfants ! Après cela, va, insulte mes oracles : jamais homme avant toi n'aura plus durement été broyé du sort. » 

 
5ème épisode : Oedipe répond au Coryphée « OEDIPE : Epargne-moi et leçons et conseils !...Et de quels yeux, descendu aux Enfers, eussé-je pu, si j'y voyais, regarder mon père et ma pauvre mère, alors que j'ai sur tous les deux commis des forfaits plus atroces que ceux pour lesquels on se pend ? Est-ce la vue de mes enfants qui aurait qui aurait pu m'être agréable ? – des enfants nés comme ceux-ci sont nés ! Mes yeux du moins ne les reverront pas, non plus que cette ville, ces murs, ces images sacrées de nos dieux, dont je me suis exclu moi-même, infortuné, moi le plus glorieux des enfants de Thèbes, le jour où j'ai donné l'ordre formel à tous de repousser le sacrilège, celui que les dieux ont révélé impur, l'enfant de Laïos ! (…) »
SOPHOCLE, Oedipe roi, trad.Paul MAZONÉditions des Belles Lettres
 
 

 

« Dès qu'Oedipe est « élucidé », mis à découvert, offert aux yeux de tous en spectacle d'horreur, il ne lui est plus possible de voir et d'être vu. Les Thébains détournent de lui leurs yeux, incapables de regarder en face ce mal « effrayant à regarder », cette détresse dont on ne peut supporter le récit ni la vue. (…) 

La lumière que les dieux ont projetée sur Oedipe est trop éclatante pour qu'un œil mortel puisse la fixer. Elle rejette Oedipe de ce monde-ci, fait pour la clarté du soleil, le regard humain, le contact social. Elle le restitue au monde solitaire de la nuit, où vit Tirésias, qui, lui aussi, a payé de ses yeux, avec le don de double vue, l'accès à l'autre lumière, la lumière aveuglante et terrible du divin. » 
 
Jean-Pierre Vernant, Mythe et tragédie en Grèce ancienne, « Ambiguïté et renversement. Sur la structure énigmatique d'Oedipe roi »