Analyse de l'Etranger

Analyse de l'Etranger de Camus 1942

 

La première édition de L'Étranger (Gallimard) est datée du 15 juin 1942 (mise en vente début juillet). La critique officielle, soumise au régime de Vichy et aux autorités d'occupation, jugea le livre avilissant et immoral.

 

Infuences 
  • Le personnage de Meursault est principalement inspiré par les procès de Julien Sorel dans Le rouge et le noir de Sthendal et par celui de Joseph K de KafkaLe Procès de Kafka (publié en 1925), sera d'ailleur résumé par Camus en 1943 dans une étude publiée en appendice du Mythe de Sisyphe :

« Joseph K... est accusé. Mais il ne sait pas de quoi. Il tient sans doute à se défendre, mais il ignore pourquoi. Les avocats trouvent sa cause difficile. Entre-temps, il ne néglige pas d'aimer, de se nourrir ou de lire son journal. Puis il est jugé. Mais la salle du tribunal est très sombre. Il ne comprend pas grand-chose. Il suppose seulement qu'il est condamné, mais à quoi, il se le demande à peine... »
Camus, Résumé de 1943

Camus répond à la comparaison de son oeuvre avec celle de Kafka :

« Je me suis demandé si j'avais raison de prendre ce thème du procès. Il s'éloignait de Kafka dans mon esprit, mais non dans l'apparence. Cependant, il s'agissait là d'une expérience que je connaissais bien, que j'avais éprouvée avec intensité (vous savez que j'ai suivi beaucoup de procès et quelques-uns très grands, en cours d'assises). Je ne pouvais pas y renoncer au profit d'une construction quelconque où mon expérience aurait moins de part. J'ai donc choisi de risquer le même thème. Mais pour autant qu'on puisse juger de ses propres influences, les personnages et les épisodes de L'Étranger sont trop individualisés, trop "quotidiens" pour risquer de rencontrer les symboles de Kafka. »
Cité dans Roger Grenier, Albert Camus. Soleil et ombre (p. 100-101).
  • La nausée Sartre 1938

En fait , si L'Étranger et La Nausée comptent aujourd'hui parmi les « classiques » du XXe siècle , c'est qu'ils sont mieux que l'illustration de deux philosophies . Tous deux révèlent l'absurdité du monde ; mais Sartre condamne l'homme à cette absurdité , tandis que Camus prône des attitudes ( comme la révolte ) qui lui permettent d'affirmer sa grandeur. Pour l'un l'absurdité est un mur pour l'autre elle est une porte vers une joie véritable (voir excipit) et les trois profils absurde (Le Dom Juan, le comédien et le créateur).

Sisyphe, Meursault et Camus lui-même sont à mettre en parallèle avec l'empereur Romain CALIGULA (31 août 12 à Antium - 24 janvier 41 à Rome). 

 Caligula est bien la chute d'un ange, qui s'est brûlé les ailes au soleil de la vie. 
Roger Quilliot, dans A. Camus, Théâtre, Récits, Nouvelles (Éd. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. 1736).
 

Le nom et le sens donné au personnage principal

MERSAULT : « Mer-Sol, Mer et Soleil », précisera plus tard Camus, nous invitant peut-être à lire « Meursault » comme « Meurt-Soleil ».

 
Récit - l'homme qui ne veut pas se justifier. L'idée qu'on se fait de lui lui est préférée. Il meurt, seul à garder conscience de sa vérité – vanité de cette consolation. 
Camus, avril 1937

Meursault est un martyr du sentiment de l'absurde, de l'honnêteté intellectuelle et de la lucidité propres au philosophe. C'est bien en réflexion profonde sur les conséquences du nihilisme européen qui rend le penseur authentique "étranger" à toute cette machination des société contemporaine. 

Un homme qui a cherché la vie là où on la met ordinairement (mariage, situation, etc.) et qui s'aperçoit tout d'un coup, en lisant un catalogue de mode, combien il a été étranger à sa vie.
Camus, avril 1937

 

Ce roman est-il le testament philosophique d'un condamné à mort ?

En effet, ce roman semble être rétrospectif tout en adoptant une focale interne sur le modèle du  journal ou de ses mémoires. C'est plus particulièrement le cas dans la seconde partie du roman lorsqu'il nous parle, au passé composé du "lendemain" :

 Le lendemain, un avocat est venu me voir à la prison.

 

 Seulement l''utilisation du présent, du futur et du présent de narration dans la première partie du roman semble s'opposer à ces genres littéraire et nous installer dans le temps long propre au roman, partageant avec sa projection dans le futur avec le "demain" :

Je prendrai l'autobus à deux heures et j'arriverai dans l'après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. 

 

Les quatre procès de Meursault 

1- MORAL : étranger à la mort de sa mère. Peu de compassion (baignade et film)

Il a consulté un dossier et m'a dit : « Mme Meursault est entrée ici il y a trois ans. Vous étiez son seul soutien. » J'ai cru qu'il me reprochait quelque chose et j'ai commencé à lui expliquer. Mais il m'a interrompu : « Vous n'avez pas à vous justifier, mon cher enfant. J'ai lu le dossier de votre mère. Vous ne pouviez subvenir à ses besoins. Il lui fallait une garde. Vos salaires sont modestes. Et tout compte fait, elle était plus heureuse ici. » J'ai dit : « Oui, monsieur le Directeur. » 

Le concierge, qui "avait de beaux yeux, bleu clair, et un teint un peu rouge" s'illustre par sa dignité, semble ne pas être dans le jugement lorsque Meursault refuse de voir sa mère morte (il le trahira au procès)

Il a bégayé un peu : « On l'a couverte, mais je dois dévisser la bière pour que vous puissiez la voir. » Il s'approchait de la bière quand je l'ai arrêté. Il m'a dit : « Vous ne voulez pas ? » J'ai répondu : « Non. » Il s'est interrompu et j'étais gêné parce que je sentais que je n'aurais pas dû dire cela. Au bout d'un moment, il m'a regardé et il m'a demandé : « Pourquoi ? » mais sans reproche, comme s'il s'informait. J'ai dit : « Je ne sais pas. » Alors tortillant sa moustache blanche, il a déclaré sans me regarder : « Je comprends. » 

 

2- SOCIAL : étranger a son environnement social. Meursault est indifférent du point de vue émotionnel, amoureux, et professionnel.  Il manifeste un désintérêt généralisé, il n'a aucune ambition professionnelle (refus du poste à Paris), peu de relations sociales (voisin Salamano avec son chien, Raymond et Celeste), aucun ami véritable (sauf Raymond qui lui force la main), et une relation amoureuse asymétrique :

J'ai eu très envie d'elle parce qu'elle avait une belle robe à raies rouges et blanches et des sandales de cuir. On devinait ses seins durs et le brun du soleil lui faisait un visage de fleur.

Marie Cardona le demande en mariage : 

Le soir, Marie est venue me chercher et m'a demandé si je voulais me marier avec elle. J'ai dit que cela m'était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait. Elle a voulu savoir alors si je l'aimais. J'ai répondu comme je l'avais déjà fait une fois, que cela ne signifiait rien mais que sans doute je ne l'aimais pas.

 

3- PÉNAL : étranger à son propre procès. L'absurde d'un procès qui ne s'intéresse même plus au coupable (avocat qui dit "je") !! l'absence de remords, d'âme, d'état d'âme, de loi, lassitude. L'argument du caractère maléfique et monstrueux de Meursault ne trouve d'un qu'un seul moment de répit, c'es le témoignage de son ami Céleste (référence au ciel) : 

Après cinq minutes de suspension pendant lesquelles mon avocat m'a dit que tout allait pour le mieux, on a entendu Céleste qui était cité par la défense. La défense, c'était moi. Céleste jetait de temps en temps des regards de mon côté et roulait un panama entre ses mains. Il portait le costume neuf qu'il mettait pour venir avec moi, certains dimanches, aux courses de chevaux. Mais je crois qu'il n'avait pas pu mettre son col parce qu'il portait seulement un bouton de cuivre pour tenir sa chemise fermée. On lui a demandé si j'étais son client et il a dit : « Oui, mais c'était aussi un ami » ; ce qu'il pensait de moi et il a répondu que j'étais un homme ; ce qu'il entendait par là et il a déclaré que tout le monde savait ce que cela voulait dire ; s'il avait remarqué que j'étais renfermé et il a reconnu seulement que je ne parlais pas pour ne rien dire. L'avocat général lui a demandé si je payais régulièrement ma pension. Céleste a ri et il a déclaré : « C'étaient des détails entre nous. » On lui a demandé encore ce qu'il pensait de mon crime. Il a mis alors ses mains sur la barre et l'on voyait qu'il avait préparé quelque chose. Il a dit : « Pour moi, c'est un malheur. Un malheur, tout le monde sait ce que c'est. Ça vous laisse sans défense. Eh bien ! pour moi c'est un malheur. » 

 

L'expression de "malheureux" utilisée pour parler des condamnés se retrouve chez Fedor Dostoievski dans "La maison des morts" : 

Lors de mon entrée à la maison de force, je possédais une petite somme d’argent, mais je n’en portais que peu sur moi, de peur qu’on ne me le confisquât. J’avais collé quelques assignats dans la reliure de mon évangile (seul livre autorisé au bagne). Cet évangile m’avait été donné à Tobolsk par des personnes exilées depuis plusieurs dizaines d’années et qui s’étaient habituées à voir un frère dans chaque « malheureux ». Il y a en Sibérie des gens qui consacrent leur vie à secourir fraternellement les « malheureux » ; ils ont pour eux la même sympathie qu’ils auraient pour leurs enfants ; leur compassion est sainte et tout à fait désintéressée. 

Fiodor Dostoïevski, Souvenirs de la maison, des morts

Le public et la société préfèrent considérer le coupable comme étant l'unique cause du malheur, du crime. Sa diabolisation nous soulage de la peur que ce type de crime peut susciter. C'est une critique du caractère volontaire de l'"âme" que Camus introduit ici (critique que nous retrouvons chez Nietzsche). Le condamné est en réalité pris dans un maillage de causes complexes et obscures que camus a tenté de rendre au moment du meurtre : 

J’ai pensé que je n’avais qu’un demi-tour à faire et ce serait fini. Mais toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi. J’ai fait quelques pas vers la source. L’Arabe n’a pas bougé. Malgré tout, il était encore assez loin. Peut-être à cause des ombres sur son visage, il avait l’air de rire. J’ai attendu. La brûlure du soleil gagnait mes joues et j’ai senti des gouttes de sueur s’amasser dans mes sourcils. C’était le même soleil que le jour où j’avais enterré maman, et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. A cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j’ai fait un mouvement en avant. Je savais que c’était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d’un pas. Mais j’ai fait un pas, un seul pas en avant. Et cette fois, sans se soulever, l’Arabe a tiré son couteau qu’il m’a présenté dans la lumière du soleil. La lumière a giclé sur l’acier et c’était comme une longue lame étincelante qui m’atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d’un coup sur mes paupières et les a recouvertes d’un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales sur soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé la main sur le revolver. La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant que tout a commencé. J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur.

 

Face à ce "malheur", la mécanique pénale implacable et aveugle de la condamnation à mort se poursuit. Camus était marqué par les condamnations à mort et assistait fréquemment à des procès aux assises. L'exécution publique de Weidmann, guillotiné le 16 juin 1939 à Alger avait provoqué un large débat à l'époque. Camus fait ici un plaidoyer littéraire contre la peine de mort avant un essai "Réflexions sur la guillotine" en 1957.
L'abolition sera défendue et votée en France en 1981 par Badinter (texte qu'on verra dans la séquence prochaine),

4- RELIGIEUX : l'aumônier n'imagine même pas l'absence de foi, de repentir. La facilité de la solution religieuse face à la mort est une idée à laquelle veut répondre Camus depuis des années :
 

« Condamné à mort qu'un prêtre vient visiter tous les jours. A cause du cou tranché, les genoux qui plient, les lèvres qui voudraient former un nom, la folle poussée vers la terre pour se cacher dans un "Mon Dieu, mon Dieu !". Et chaque fois, la résistance dans l'homme qui ne veut pas de cette facilité et qui veut mâcher toute sa peur. Il meurt sans une phrase, des larmes plein les yeux. »
1937, Camus, projet d'écriture

Toutes les valeurs de l'ancien monde l'accablent mais sa lucidité et sa réflexion le placent au dessus de l'aumônier qui finit par pleurer en entendant Meursault crier sa pensée. A-t-il enfin compris le sentiment de l'absurde de Meursault ?

 
Pourtant, aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme. Il n'était même pas sûr d'être en vie puisqu'il vivait comme un mort. Moi, j'avais l'air d'avoir les mains vides. Mais j'étais sûr de moi, sûr de tout, plus sûr que lui, sur de ma vie et de cette mort qui allait venir. Oui, je n'avais que cela. Mais du moins, je tenais cette vérité autant qu'elle me tenait. J'avais eu raison, j'avais encore raison, j'avais toujours raison. J'avais vécu de telle façon et j'aurais pu vivre de telle autre. J'avais fait ceci et je n'avais pas fait cela. Je n'avais pas fait telle chose alors que j'avais fait cette autre. Et après ? C'était comme si j'avais attendu pendant tout le temps cette minute et cette petite aube où je serais justifié. Rien, rien n'avait d'importance et je savais bien pourquoi. Lui aussi savait pourquoi. Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j'avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n'étaient pas encore venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu'on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais. Que m'importaient la mort des autres, l'amour d'une mère, que m'importaient son Dieu, les vies qu'on choisit, les destins qu'on élit, puisqu'un seul destin devait m'élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères. Comprenait-il, comprenait-il donc ? Tout le monde était privilégié. Il n'y avait que des privilégiés. Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait. Qu'importait si, accusé de meurtre, il était exécuté pour n'avoir pas pleuré à l'enterrement de sa mère ? Le chien de Salamano valait autant que sa femme. La petite femme automatique était aussi coupable que la Parisienne que Masson avait épousée ou que Marie qui avait envie que je l'épouse. Qu'importait que Raymond fût mon copain autant que Céleste qui valait mieux que lui ? Qu'importait que Marie donnât aujourd'hui sa bouche à un nouveau Meursault ? Comprenait-il donc, ce condamné, et que du fond de mon avenir... J'étouffais en criant tout ceci. Mais, déjà, on m'arrachait l'aumônier des mains et les gardiens me menaçaient. Lui, cependant, les a calmés et m'a regardé un moment en silence. Il avait les yeux pleins de larmes. Il s'est détourné et il a disparu.
 
LA CLÉ PHILOSOPHIQUE : Sa mère avait découvert, bien avant Meursault, le sentiment de l'absurdité de l'existence : 
 Pour la première fois depuis bien longtemps, j'ai pensé à maman. Il m'a semblé que je comprenais pourquoi à la fin d'une vie elle avait pris un « fiancé », pourquoi elle avait joué à recommencer. Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies s'éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique. Si près de la mort, maman devait s'y sentir libérée et prête à tout revivre.
 

FINALEMENT nous sommes tous des privilégiés étants "vivants" mais également tous des condamnés à mort de par notre condition de"mortels". Cette réflexion apporte une véritable sérénité qui lui permet d'affronter la mort tout en se passant de l'illusion religieuse et de DIEU. Meursault assume héroiquement le caractère absolument absurde de la vie et de la mort. Il peut être considéré comme comme une espèce de héros philosophique à la façon de Socrate :  

"PHILOSOPHER C'EST APPRENDRE À MOURIR." 

La référence à Socrate, Platon, épicure et Montaigne est manifeste. 

Camus avait en effet ébauché un roman intitulé "la mort heureuse" qui sera finalement remplacé par l'Étranger.
 
"Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine."
FIN