GIOVANNI PICO DELLA MIRANDOLA : DE LA DIGNITÉ DE L'HOMME 1486

De la nature humaine

En fin de compte, le parfait ouvrier décida qu'à celui qui ne pouvait rien recevoir en propre serait commun tout ce qui avait été donné de particulier à chaque être isolément. Il prit donc l'homme, cette oeuvre indistinctement imagée, et l'ayant placé au milieu du monde, il lui adressa la parole en ces termes :

«Si nous ne t'avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, c'est afin que la place, l'aspect, les dons que toi-même aurais souhaités, tu les aies et les possèdes selon ton voeu, à ton idée. Pour les autres, leur nature définie est tenue en bride par des lois que nous avons prescrites : toi, aucune restriction ne te bride, c'est ton propre jugement, auquel je t'ai confié, qui te permettra de définir ta nature. Si je t'ai mis dans le monde en position intermédiaire, c'est pour que de là tu examines plus à ton aise tout ce qui se trouve dans le monde alentour. Si nous ne t'avons fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, c'est afin que, doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de te modeler et de te façonner toi-même, tu te donnes la forme qui aurait eu ta préférence. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, qui sont bestiales; tu pourras, par décision de ton esprit, te régénérer en formes supérieures, qui sont divines.»

 

Philosophie naturelle et théologie

Nul doute, Pères, que des discordes multiples ne nous habitent et que nous n'abritions des luttes intestines plus graves encore que des guerres civiles: si nous voulons en venir à bout, si nous aspirons à cette paix qui peut nous entraîner assez haut pour nous établir parmi les plus nobles créatures de Dieu, seule la philosophie les réprimera en nous et les calmera tout à fait. En premier lieu, si c'est une simple trêve que notre homme demande à ses ennemis, la philosophie morale abattra les élans effrénés de la multiple brute, ainsi que violences, les fureurs et les audaces du lion. Si ensuite, prenant de plus rigoureuses résolutions, nous désirons la sécurité d'une paix perpétuelle, cette philosophie sera à nos côtés et comblera généreusement nos voeux: car une fois abattues l'une et l'autre bêtes, comme par le sacrifice des truies, elle garantira l'inviolabilité d'un traité de paix sacrée entre la chair et l'esprit. Il reviendra à la dialectique de calmer les troubles de la raison qui s'agite, anxieusement, entre les contradictions des discours et les pièges des syllogismes. La philosophie naturelle calmera les conflits d'opinion et les dissensions qui tirent l'âme à hue et à dia, qui la déchirent et la lacèrent. Mais si elle doit les apaiser, c'est en nous invitant à garder en mémoire que la nature, selon Héraclite, est née de la guerre: raison pour laquelle Homère l'appelle «combat». Aussi ne peut-elle, par elle-même, nous apporter le vrai repos, ni une paix solide: cette charge-là et ce privilège reviennent à sa maîtresse, je veux dire à la très sainte théologie. Celle-ci montrera la voie qui mène à celle-là et lui servira de guide, s'écriant de loin à notre approche:

«Venez à moi, vous qui avez peiné; venez et je vous rendrai des forces; venez à moi et je vous donnerai la paix que ne peuvent vous donner le monde ni la nature».

 

L'héritage humaniste

Et pour commencer par les nôtres, à qui la philosophie est parvenue en dernier, je dirai qu'il y a quelque chose de vif et de délié chez Jean Scot, de solide et de pondéré chez Thomas, de soigné et de précis chez Egide, de pénétrant et d'aigu chez François, d'ample et d'imposant chez Albert; et chez Henri, me semble-t-il, toujours quelque chose de sublime qui force le respect. Parmi les Arabes, on trouve quelque chose de ferme et d'inébranlable chez Averroès, de puissant et de médité chez Avempace et al-Fârâbi, de divin et de platonicien chez Avicenne. Les Grecs dans leur ensemble ont une philosophie lumineuse, et surtout pure: riche et abondante chez Simplicius, élégante et dense chez Themistius, savante et bien ordonnée chez Alexandre, élaborée avec gravité chez Théophraste, agile et gracieuse chez Ammonios. Et si l'on se tourne vers les platoniciens, pour n'en passer en revue qu'un petit nombre, chez Porphyre on appréciera fort l'abondance des thèmes, ainsi qu'un sentiment religieux multiforme; chez Jamblique, on vénérera la plus occulte philosophie et les mystères des barbares; chez Plotin, il n'y a rien qu'on puisse admirer plus que le reste, car il se montre partout admirable en parlant des choses divines divinement, dans son langage savamment oblique, et des choses humaines d'une manière bien supérieure à l'humain - que les platoniciens, à la sueur de leur front, comprennent à peine.