Hannah Arendt : Eichmann à Jérusalem (1963)

Les devoirs d’un citoyen qui respecte la loi

 

Ainsi, Eichmann eut mainte occasion de se comparer à Ponce Pilate. Les mois, les années passèrent et sa conscience se tut. C’était ainsi, c’était la nouvelle loi du pays, reposant sur un ordre nouveau, l’ordre du Führer. Autant qu’il pût en juger, Eichmann agissait, dans tout ce qu’il faisait, en citoyen qui respecte la loi. Il faisait son devoir, répéta-t-il mille fois à la police et au tribunal. Il obéissait aux ordres, mais aussi à la loi. Eichmann soupçonnait vaguement qu’il pouvait y avoir là une distinction à faire : mais ni les juges ni la défense ne lui demandèrent de s’étendre là-dessus. L’on joua longuement avec les notions usées d’« ordres supérieurs » et d’« actes d’État ». À Nuremberg déjà ces notions avaient dominé bien des discussions. Elles donnaient en effet aux intéressés l’illusion que ce qui est absolument sans précédent peut être jugé en fonction de précédents et de critères établis. Intellectuel de modeste envergure, Eichmann était certainement incapable de contester ces notions-là, et d’en élaborer d’autres de son cru. Il avait accompli ce qu’il considérait comme son devoir de citoyen respectueux de la loi. Lui qui tenait tant à être « couvert », il avait agi selon les ordres. Au-delà, ses idées sombraient dans la confusion la plus totale ; et il finissait par insister alternativement sur les avantages et les inconvénients de l’obéissance aveugle, – « obéissance de cadavre » (Kadavergehorsam) comme il disait lui-même.

Eichmann soupçonnait bien que dans toute cette affaire son cas n’était pas simplement celui du soldat qui exécute des ordres criminels dans leur nature comme dans leur intention, que c’était plus compliqué que cela. Il le sentait confusément. L’on s’en aperçut pour la première fois lorsque au cours de l’interrogatoire de la police, Eichmann déclara soudain, en appuyant sur les mots, qu’il avait vécu toute sa vie selon les préceptes moraux de Kant, et particulièrement selon la définition que donne Kant du devoir. À première vue, c’était là faire outrage à Kant. C’était aussi incompréhensible : la philosophie morale de Kant est, en effet, étroitement liée à la faculté de jugement que possède l’homme, et qui exclut l’obéissance aveugle. Le policier n’insista pas, mais le juge Raveh, intrigué ou indigné de ce qu’Eichmann osât invoquer le nom de Kant en liaison avec ses crimes, décida d’interroger l’accusé. C’est alors qu’à la stupéfaction générale, Eichmann produisit une définition approximative, mais correcte, de l’impératif catégorique

« Je voulais dire, à propos de Kant, que le principe de ma volonté doit toujours être tel qu’il puisse devenir le principe des lois générales. » (Ce qui n’est pas le cas pour le vol, ou le meurtre, par exemple : car il est inconcevable que le voleur, ou le meurtrier, puisse avoir envie de vivre sous un système de lois qui donnerait à autrui le droit de le voler ou de l’assassiner, lui.) Interrogé plus longuement, Eichmann ajouta qu’il avait lu La Critique de la Raison pratique de Kant. Il expliqua ensuite qu’à partir du moment où il avait été chargé de mettre en œuvre la Solution finale, il avait cessé de vivre selon les principes de Kant ; qu’il l’avait reconnu à l’époque ; et qu’il s’était consolé en pensant qu’il n’était plus « maître de ses actes », qu’il ne pouvait « rien changer ». Mais il ne dit pas au tribunal qu’à cette « époque où le crime était légalisé par l’État » (comme il disait lui-même), il n’avait pas simplement écarté la formule kantienne, il l’avait déformée. De sorte qu’elle disait maintenant : « Agissez comme si le principe de vos actes était le même que celui des législateurs ou des lois du pays. » Cette déformation correspondait d’ailleurs à celle de Hans Frank, auteur d’une formulation de « l’impératif catégorique dans le Troisième Reich » qu’Eichmann connaissait peut-être : « Agissez de telle manière que le Führer, s’il avait connaissance de vos actes, les approuverait[1]. » Certes, Kant n’a jamais rien voulu dire de tel. Au contraire, tout homme, selon lui, devient législateur dès qu’il commence à agir ; en utilisant sa « raison pratique », l’homme découvre les principes qui peuvent et doivent être les principes de la loi. Mais la déformation inconsciente qu’Eichmann avait fait subir à la pensée de Kant correspondait à une adaptation de Kant « à l’usage domestique du petit homme », comme disait l’accusé. Cette adaptation faite, restait-il quelque chose de Kant ? Oui : l’idée que l’homme doit faire plus qu’obéir à la loi, qu’il doit aller au-delà des impératifs de l’obéissance et identifier sa propre volonté au principe de la loi, à la source de toute loi.

Cette source, dans la philosophie de Kant, est la raison pratique ; dans l’usage domestique qu’en faisait Eichmann, c’était la volonté du Führer. Et il existe en effet une notion étrange, fort répandue en Allemagne, selon laquelle « respecter la loi » signifie non seulement « obéir à la loi », mais aussi « agir comme si l’on était le législateur de la loi à laquelle on obéit ». D’où la conviction que chaque homme doit faire plus que son devoir. Ce qui explique en partie que la Solution finale ait été appliquée avec un tel souci de perfection. L’observateur, frappé par cette affreuse manie du « travail fait à fond », la considère en général comme typiquement allemande, ou encore : typiquement bureaucratique.

On ignore jusqu’à quel point Kant a contribué à la formation de la mentalité du « petit homme » en Allemagne. Mais il est certain que, dans un certain sens, Eichmann suivait effectivement les préceptes de Kant : la loi, c’était la loi ; on ne pouvait faire d’exceptions. Et pourtant à Jérusalem, Eichmann avoua qu’il avait fait deux exceptions à l’époque où chacun des « quatre-vingts millions d’Allemands » avait « son Juif honnête ». Il avait rendu service à un cousin demi-juif, puis, sur l’intervention de son oncle, à un couple juif. Ces exceptions, aujourd’hui encore, l’embarrassaient. Questionné, lors du contre-interrogatoire, sur ces incidents, Eichmann s’en repentit nettement. Il avait d’ailleurs « confessé sa faute » à ses supérieurs. C’est qu’à l’égard de ses devoirs meurtriers, Eichmann conservait une attitude sans compromis – attitude qui, plus que tout le reste, le condamnait aux yeux de ses juges, mais qui dans son esprit, était précisément ce qui le justifiait. Sans cette attitude il n’aurait pu faire taire la voix de sa conscience, qu’il entendait peut-être encore, si timorée fût-elle. Pas d’exceptions : c’était la preuve qu’il avait toujours agi contre ses « penchants » – sentimentaux ou intéressés –, qu’il n’avait jamais fait que son « devoir ».

Son « devoir » finit pourtant par le mettre en conflit ouvert avec ses supérieurs : au cours de la dernière année de la guerre, plus de deux ans après la conférence de Wannsee, il fut victime d’une dernière crise de conscience. Le jour de la défaite approchait. Dans les S.S. Eichmann se trouvait parmi des hommes de son rang, de son milieu, qui réclamaient avec une insistance croissante des « exceptions » et même la fin de la Solution finale. C’est alors qu’Eichmann, redevenu, pour un temps, imprudent, se remit à prendre des initiatives. Il organisa, par exemple, les marches forcées des Juifs, de Budapest à la frontière autrichienne, parce que les Alliés avaient bombardé tous les réseaux de transports. C’était en automne 1944. Eichmann savait que Himmler avait donné ordre de démanteler les installations meurtrières d’Auschwitz, et que le jeu était fini. C’est à cette époque qu’Eichmann eut l’un de ses rares entretiens personnels avec Himmler. Celui-ci lui aurait crié : « Puisque jusqu’à présent vous vous êtes occupé de liquider les Juifs, vous allez maintenant, parce que je l’ordonne, prendre bien soin des Juifs, être leur infirmière. Je vous rappelle que c’est moi – et non pas le Gruppenführer Müller, et non pas vous – qui ai fondé le R.S.H.A. en 1933 ; c’est moi qui donne les ordres ici ! » Le seul témoin, à part Eichmann, de ce discours, fut le très douteux Kurt Becher. Eichmann nia que Himmler ait crié, mais non que ce genre d’entretien ait eu lieu. Or Himmler n’a pas pu prononcer ces mots-là exactement. Il devait tout de même savoir que le R.S.H.A. avait été fondé en 1939 et non en 1933, et non par lui mais par Heydrich, quoique avec sa bénédiction. Cependant, il a dû dire quelque chose d’approchant. Himmler, à ce moment-là, donnait, à tout venant, des ordres selon lesquels les Juifs devaient être bien traités – ils étaient son « investissement le plus sûr ». Et cet entretien a dû ébranler Eichmann profondément.

La dernière crise de conscience d’Eichmann commença lorsqu’on l’envoya en mission en Hongrie, en mars 1944. L’armée rouge s’approchait, à travers les Carpates, de la frontière hongroise. La Hongrie avait pris le parti de Hitler, et, en 1941, s’était mise en guerre à seule fin d’acquérir de nouveaux territoires appartenant à ses voisines, la Slovaquie, la Roumanie et la Yougoslavie. Mais le gouvernement hongrois était ouvertement antisémite depuis longtemps. Il commençait maintenant à déporter tous les Juifs apatrides originaires des territoires nouvellement annexés. (Dans presque tous les pays, les premiers Juifs à être persécutés étaient les apatrides.) Ces mesures n’avaient rien à voir avec la Solution finale, même, elles cadraient mal avec les plans compliqués que l’on élaborait alors pour « peigner l’Europe de l’ouest à l’est ». De sorte que les Hongrois n’avaient nullement priorité en la matière. La police hongroise avait refoulé les Juifs apatrides dans le territoire russe le plus proche ; là, les autorités allemandes avaient protesté contre le nouvel arrivage. Les Hongrois avaient donc réintégré quelques milliers d’hommes valides, et laissé les autres en Russie, entre les mains des troupes hongroises. Celles-ci, supervisées par des unités de police allemandes, fusillèrent les Juifs qui restaient. L’amiral (fasciste) Horthy, qui gouvernait la Hongrie, n’avait pas voulu aller plus loin : sans doute subissait-il l’influence modératrice de Mussolini et du fascisme italien. Et la Hongrie était devenue, comme l’Italie, un havre pour les Juifs. Y parvenaient même, parfois, des réfugiés de Pologne et de Slovaquie. Mais les territoires annexés, et les réfugiés qui entraient encore, au compte-gouttes, avaient augmenté le nombre de Juifs résidant en Hongrie, de cinq cent mille avant la guerre à huit cent mille en 1944. C’est alors qu’Eichmann arriva sur les lieux.

Nous savons aujourd’hui que les trois cent mille Juifs supplémentaires de Hongrie devaient leur sécurité, non à l’empressement qu’auraient manifesté les Hongrois à leur offrir l’asile, mais au fait que les Allemands répugnaient à se lancer dans de nouvelles opérations visant un si petit nombre d’« ennemis ». De son côté le ministère allemand des Affaires étrangères avait toujours fait remarquer aux alliés nazis que l’Allemagne comptait sur eux pour l’aider, non pas à gagner la…

 

 

Le jugement, l’appel, l’exécution

 

[p. 405] …Dr Servatius ni son assistant ne se trouvaient en Israël quand l’appel d’Eichmann fut rejeté ; et le gouvernement israélien souhaitait probablement en finir avec cette histoire, qui durait depuis deux ans, avant que la défense n’ait pu déposer une demande de renvoi de la date d’exécution.

L’on s’attendait à ce que la sentence de mort fût prononcée ; peu de gens s’y opposèrent. Mais ils réagirent différemment en apprenant que les Israéliens avaient déjà exécuté la sentence. Les protestations furent de courte durée, mais elles étaient violentes, nombreuses et émanaient de personnes qui exerçaient, sur l’opinion, une influence incontestable. L’argument le plus souvent présenté était le suivant : les actes d’Eichmann défiaient le châtiment ; il était absurde de punir de mort des crimes aussi démesurés. Et cela, dans un sens, était juste, bien sûr, à moins que l’on n’entendît par là que celui qui avait assassiné des millions de personnes devait, pour cette raison même, échapper au châtiment. À un niveau beaucoup plus bas, l’on trouva la sentence de mort « dépourvue d’imagination ». L’on proposa d’autres solutions où l’imagination ne manquait pas : Eichmann « aurait dû passer le restant de ses jours à faire des travaux forcés dans le désert aride du Néguev, contribuant, à la sueur de son front, à la réhabilitation des territoires de la patrie juive ». Il est, hélas, probable qu’Eichmann n’aurait pas survécu plus d’une journée à ce genre de châtiment ; et du reste le désert qui s’étend dans le sud d’Israël n’est pas considéré comme une colonie pénitentiaire. L’on proposa aussi, dans le plus pur style Madison Avenue[2], une cérémonie publique à laquelle seraient conviés « tous ceux qui avaient participé à la capture, au procès et au jugement d’Eichmann, ainsi qu’Eichmann lui-même, enchaîné, en présence de la radio et des caméras de télévision. Les participants, ces héros du siècle, seraient décorés ». Israël aurait ainsi atteint « des hauteurs divines », s’élevant « au-dessus de toutes considérations juridiques, politiques et même humaines, si compréhensibles qu’elles soient ».

Martin Buber qualifia l’exécution d’« erreur aux dimensions historiques », car ainsi « de nombreux jeunes Allemands, qui se sentent coupables, se trouveraient délivrés ». Cet argument était l’écho de celui d’Eichmann ; mais Buber ne savait pas qu’Eichmann avait manifesté le désir de se pendre en public pour des raisons analogues. (L’on s’étonne que Buber, homme non seulement éminent mais aussi remarquablement intelligent, n’ait pas vu à quel point ces sentiments de culpabilité, autour desquels on a fait tant de publicité, sont nécessairement factices. Il est presque agréable de se sentir coupable quand on n’a rien fait : l’on se sent alors noble. Mais il est plutôt difficile et, certainement, déprimant, d’admettre une culpabilité réelle et de se repentir. La jeunesse allemande est entourée, de tous les côtés et dans toutes les professions, d’hommes qui ont des situations en vue, ou occupent des postes de fonctionnaires, et ces hommes, on ne peut plus coupables, ne se sentent pas coupables le moins du monde. Un être humain normalement constitué réagirait à cet état de choses en s’indignant ; mais l’indignation est toujours chose risquée : celui qui s’indigne n’est pas en danger de mort, mais il est handicapé dans sa carrière. Ces jeunes gens et jeunes filles allemands qui, de temps à autre – à propos du bruit fait autour du Journal d’Anne Frank ou du procès Eichmann – nous gratifient de l’épanchement hystérique de leur sentiment de culpabilité, ne plient pas sous le poids du passé, de la culpabilité de leurs pères ; plutôt, ils essayent de fuir des problèmes très pressants, très actuels, en se réfugiant dans une sentimentalité de bas étage.) Le professeur Buber poursuivit en ces termes : il n’éprouvait « pas la moindre pitié » pour Eichmann, car il ne pouvait en ressentir « que pour ceux dont je comprends, dans mon cœur, les actes », et il souligna ce qu’il avait déjà dit, des années auparavant, en Allemagne : qu’il « n’avait d’humanité en commun que dans un sens formel avec ceux qui ont participé » aux actes perpétrés sous le Troisième Reich. Mais cette attitude altière est un luxe que les juges d’Eichmann ne pouvaient pas s’offrir, puisque le droit suppose précisément que nous sommes des êtres humains au même titre que ceux que nous accusons, jugeons et condamnons. Autant que je sache, Buber fut le seul philosophe à se prononcer publiquement sur la question de l’exécution d’Eichmann. (Peu avant le début du procès, Karl Jaspers avait donné à la radio de Bâle une interview qui fut publiée ensuite dans Der Monat : il préconisait un tribunal international.) La déclaration de Buber déçut beaucoup de gens : au niveau le plus élevé, il éludait précisément le problème essentiel que posaient Eichmann et ses actes.

Ceux qui, par principe, s’opposaient à la peine de mort en toute circonstance ne firent pas beaucoup de bruit. Leurs arguments auraient été valables, puisqu’ils n’auraient pas eu besoin de les préciser dans ce cas particulier. Mais ils semblent avoir pensé – avec raison, à mon avis – que le cas Eichmann n’était pas un très bon cheval de bataille.

Adolf Eichmann monta à l’échafaud avec beaucoup de dignité. Il avait demandé une bouteille de vin rouge et il en avait bu la moitié. Il refusa le secours du pasteur protestant, le révérend William Hull, qui lui proposa de lire la Bible avec lui : il n’avait plus que deux heures à vivre et n’avait donc « pas de temps à perdre ». Il fit calmement le trajet de cinquante mètres entre sa cellule et la chambre d’exécution, en se tenant très droit, les mains liées derrière le dos. Les gardiens voulurent attacher ses chevilles et ses genoux : il leur demanda de relâcher la corde pour qu’il puisse se tenir droit. « Je n’en ai pas besoin », dit-il quand on lui offrit la cagoule noire. Il se dominait entièrement ; mieux : il était tout à fait lui-même. La preuve, c’est que ses dernières paroles furent grotesques au plus haut point. Il commença par déclarer, en appuyant sur les mots, qu’il était un Gottgläubiger, exprimant ainsi, à la manière nazie, qu’il n’était pas chrétien et ne croyait pas à une vie dans l’au-delà. Puis il continua : « Dans peu de temps, messieurs, nous nous reverrons. C’est le destin de tous les hommes. Vive l’Allemagne, vive l’Argentine, vive l’Autriche. Je ne les oublierai pas. » Devant la mort, il avait trouvé les phrases toutes faites que l’on dispense dans les oraisons funèbres. Sur l’échafaud, sa mémoire lui joua un dernier tour : « euphorique », il avait oublié qu’il assistait à sa propre mort.

Comme si, en ces dernières minutes, il résumait la leçon que nous a apprise cette longue étude sur la méchanceté humaine : la terrible, l’indicible, l’impensable banalité du mal.

 

[1]. Die Technik des Staates (La Technique de l’État), 1942, p. 15-16.

[2]. Dans cette avenue new-yorkaise se trouvent les principales maisons de publicité (N.d.T.).