HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE

Cours par auteurs

 

Les premiers penseurs

Les sages d’Orient

Confucius (v. 551-479)

Lettré et philosophe de la Chine. Sa philosophie est morale et politique. Sa préoccupation majeure est de faire régner l’ordre dans l’Etat en formant des hommes qui vivent en conformité avec la vertu. Son œuvre est à l’origine du confucianisme.

 « Un jeune homme, dans la maison, doit aimer et respecter ses parents. Hors de la maison, il doit respecter ceux qui sont plus âgés ou d’un rang plus élevé que lui. Il doit être attentif et sincère dans ses paroles ; aimer tout le monde, mais se lier plus étroitement avec les hommes d’humanité. Ces devoirs remplis, s’il lui reste du temps et des forces, qu’il les emploie à l’étude des lettres et des arts libéraux. »

Confucius, Entretiens, I, 6

Lao-Tseu (vie – ve s.)

Philosophe chinois contemporain de Confucius. Il est à l’origine du taoïsme. Il est l’auteur présumé du Tao te king, le « livre de la voie (tao) et de la vertu ». Ce livre, constitué de courts aphorismes, est très mystérieux et se prête à de nombreuses interprétations.

Le concept de tao lui-même est extrêmement complexe et mystérieux. Il désigne la substance de la nature, conçue comme une sorte d’océan, de flux primitif et multiforme, ou encore un vide rempli de potentialités et d’efficacité :

« C’est là où il n’y a rien que réside l’efficacité d’une roue, d’un vase ou d’une porte. »[1]

En ce sens on pourrait rapprocher le tao du néant au sens de Heidegger et de Sartre.

Le Tao est vide ; si l’on en fait usage, il paraît inépuisable.

Ô qu’il est profond ! Il semble le patriarche de tous les êtres.

Il émousse sa subtilité, il se dégage de tous liens, il tempère sa splendeur, il s’assimile à la poussière.

Ô qu’il est pur ! Il semble subsister éternellement.

J’ignore de qui il est le fils ; il semble avoir précédé le maître du ciel.

Tao te king, I, 4

 

Pour le dire en deux mots : le taoïsme consiste à reconnaître l’union des contraires, et par conséquent à prôner le « non-agir » et à refuser la technique.

 

Dans le monde, lorsque tous les hommes ont su apprécier la beauté (morale), alors la laideur (du vice) a paru. Lorsque tous les hommes ont su apprécier le bien, alors le mal a paru. C’est pourquoi l’être et le non-être naissent l’un de l’autre.

Le difficile et le facile se produisent mutuellement. […]

De là vient que le saint homme fait son occupation du non-agir.

Tao te king, I, 1

 

Cf. cours n° 10 sur le devoir, annexe.

Tchouang-tseu (ive s. av. J.-C.)

Autre philosophe taoïste, Tchouang-tseu est célèbre pour ses nombreuses anecdotes, souvent comiques, d’où il est souvent difficile d’extraire le sens philosophique. Au-delà du célèbre exemple du papillon (est-ce Tchouang-tseu qui rêve qu’il est un papillon, ou un papillon qui rêve qu’il est Tchouang-tseu ?[2]), voici quelques textes attribués à Tchouang-tseu :

 

Tchouang-tseu et Houei-tseu se promenaient sur un pont de la rivière Hao.

Tchouang-tseu : Voyez comme les poissons se promènent tout à leur aise ! C’est là la joie des poissons.

Houei-tseu : Comment savez-vous ce qu’est la joie des poissons ? Vous n’êtes pas un poisson.

Tchouang-tseu : Comment savez-vous que je ne sais pas ce qu’est la joie des poissons ? Vous n’êtes pas moi.

Houei-tseu : Si, n’étant pas vous, je ne puis savoir ce que vous pensez, n’étant pas un poisson vous ne pouvez pas savoir ce qu’est la joie des poissons.

Tchouang-tseu : Vous m’avez demandé comment je savais ce qu’est la joie des poissons. Vous avez donc admis que je le savais, puisque vous m’avez demandé comment. Comment je le sais ? Je le sais parce que je suis ici, sur le pont de la rivière Hao.

 

Le roi de Tch’ou avait envoyé deux émissaires auprès de Tchouang-tseu. Ils l’avaient trouvé pêchant au bord de la rivière P’ou. « Notre roi, lui dirent-ils, désire vous confier la charge de son royaume. » Sans ramener sa ligne ni tourner la tête, Tchouang-tseu leur répondit :

« J’ai entendu dire qu’il y a à Tch’ou une tortue sacrée morte il y a trois mille ans. Votre roi conserve sa carapace, protégée par une pièce de tissu et un treillis d’osier, dans le temple de ses ancêtres. Dites-moi si cette tortue aurait préféré vivre en traînant sa queue dans la boue ?

– Elle aurait préférer vivre en traînant sa queue dans la boue, répondirent les deux officiers.

– Allez-vous-en !, répondit Tchouang-tseu. Moi aussi je préfère vivre et traîner ma queue dans la boue ! »

 

Bouddha (vie s. av. J.-C.)

Bouddha signifie éveillé, mais ce terme désigne généralement le fondateur du bouddhisme, Siddhârta Gautama. Né au Nord-Est de l’Inde, il appartenait à la caste des kshatriya, les guerriers-aristocrates. Il passe toute sa jeunesse dans le riche palais familial. Un jour, alors qu’il se promène hors de l’enceinte du palais, il découvre la souffrance de son peuple qui lui avait été cachée jusqu’alors. Il renonce alors à sa vie luxueuse et devient un ascète. Après six années de vie très austère, il accepte un bol de riz d’une paysanne, mettant fin à ses mortifications : il découvre la voie moyenne, entre laxisme et austérité excessive[3]. Au terme d’une méditation de 49 jours, il atteint l’éveil et commença à enseigner sa sagesse.

Celle-ci est fondée sur quatre vérités fondamentales :

(1) la vie est souffrance (le bonheur est impossible) ;

(2) cette souffrance naît du désir (soif d’existence qui passe par le plaisir des sens) ;

(3) pour supprimer la souffrance il faut supprimer cette soif, s’en détacher, s’en libérer ;

(4) la voie à suivre (octuple sentier) est la dissolution du moi dans le nirvana (foi pure, volonté pure, langage pur, action pure, moyens d’existence purs, application pure, mémoire pure, méditation pure).

Le bouddhisme prône donc le détachement, le renoncement au désir. Mais le suicide est néanmoins condamné. Se suicider n’est pas une libération, car cela conduirait à la réincarnation. Pour se libérer du cycle des réincarnations, il faut au contraire vivre sa vie en pratiquant la sagesse et le détachement. 

Les Présocratiques

On appelle « présocratiques » les philosophes grecs antérieurs à Socrate (470-399). En voici quelques-uns parmi les plus connus.

Thalès de Milet (vers 600 av. J.-C.)

Il est considéré comme le fondateur de la philosophie.

Pour lui il y a un principe unique : l’eau.

Il mesura la pyramide de Kheops grâce à son ombre : il attendit l’heure où l’ombre est aussi longue que les choses ; il lui suffit alors de mesurer l’ombre de la pyramide pour connaître sa hauteur.

On raconte qu’il est tombé dans un puits alors qu’il était occupé à regarder les étoiles, ce qui peut suggérer que ce philosophe avait la tête dans les nuages et n’avait guère l’esprit pratique, comme bien des savants. Mais une autre anecdote nous montre au contraire qu’il était tout à fait capable d’appliquer sa philosophie dans la vie pratique. Pour prouver à un ami qu’il pouvait, s’il le souhaitait, s’enrichir grâce à sa philosophie, il fit fortune en un an en spéculant grâce à ses connaissance météorologiques (ayant prévu une année abondante en olives, il loua tous les pressoirs de la région et put ensuite les faire payer au prix fort).

Parménide d’Elée (540-470)

"L'être est et le non-être n'est pas."

Ce double interdit en vient à affirmer que le monde véritable n’est pas ce que nous percevons par les sens, mais ce que nous connaissons par la raison, la logique, et qu’il est par conséquent immuable et éternel et continu.

 

Allons, je vais te dire et tu vas entendre quelles sont les seules voies de recherche ouvertes à l’intelligence ; l’une, que l’être est et que le non-être n’est pas, chemin de la certitude, qui accompagne la vérité ; l’autre, que l’être n’est pas et que le non-être est forcément[5], route où, je te le dis, tu ne dois aucunement te laisser séduire. Tu ne peux avoir connaissance de ce qui n’est pas, tu ne peux le saisir ni l’exprimer ; car le pensé et l’être sont une même chose. […]

II faut penser et dire que ce qui est ; car il y a être : il n’y a pas de non-être ; voilà ce que je t’ordonne de proclamer. […]

II n’est plus qu’une voie pour le discours, c’est que l’être soit ; par là sont des preuves nombreuses qu’il est inengendré et impérissable, universel, unique, immobile et sans fin. Il n’a pas été et ne sera pas ; il est maintenant tout entier, un, continu. Car quelle origine lui chercheras-tu ? D’où et dans quel sens aurait-il grandi ? De ce qui n’est pas ? Je ne te permets ni de dire ni de le penser ; car c’est inexprimable et inintelligible que ce qui est ne soit pas. Quelle nécessité l’eût obligé plus tôt ou plus tard à naître en commençant de rien ? Il faut qu’il soit tout à fait ou ne soit pas. Et la force de la raison ne te laissera pas non plus, de ce qui est, faire naître quelque autre chose. Ainsi ni la genèse ni la destruction ne lui sont permises par la Justice ; elle ne relâchera pas les liens où elle le tient. […]

Mais, puisqu’il est parfait sous une limite extrême ! Il ressemble à la masse d’une sphère arrondie de tous côtés, également distante de son centre en tous points. Ni plus ni moins ne peut être ici ou là ; car il n’y a point de non-être qui empêche l’être d’arriver à l’égalité ; il n’y a point non plus d’être qui lui donne, plus ou moins d’être ici ou là, puisqu’il est tout, sans exception. Ainsi, égal de tous côtés, il est néanmoins dans des limites.

Parménide, Poème, II à XVIII

 

Cette philosophie, qui annonce le platonisme, doit nécessairement rejeter le témoignage des sens, ce qui la pousse dans une voie idéaliste : et en effet Parménide réduit les choses à l’idée que nous en avons : « Penser et être, c’est la même chose. »

Fondateur de l’école éléate, Parménide est lui aussi le grand-père de toute une tradition philosophique, plutôt idéaliste, qui va de Platon à Heidegger en passant par Spinoza et Kant.

 

Héraclite d’Ephèse (544-484)

Héraclite est le philosophe du changement, et a initié un courant de pensée, d’abord appelé l’école ionienne, qui se poursuit jusqu’à nous. Hegel, Marx et Nietzsche s’y rattachent. Il nous reste seulement 125 fragments de sa main, très courts et souvent obscurs (on le surnommait Héraclite l’obscur, ou le ténébreux). On peut en retenir quelques idées essentielles :

« On ne peut pas descendre deux fois dans le même fleuve. » (§ 91)

« Le soleil est chaque jour nouveau. » (§ 6)

« Le Temps est un enfant qui joue au trictrac : royauté d’un enfant ! » (§ 52)

 

Les conflits sont moteurs. Ce sont les antagonismes qui font avancer l’histoire.

« Ce qui est contraire est utile et c’est de ce qui est en lutte que naît la plus belle harmonie ; tout se fait par discorde. » (§ 8)

« La guerre (le conflit) est le père de toutes choses et le roi de toutes choses ». (§ 53)

« Il faut savoir que la guerre est commune, la justice discorde, que tout se fait et se détruit par discorde. » (§ 80)

 

Chaque chose procède de son contraire :

« S’il n’y avait pas d’injustice, on ignorerait jusqu’au nom de la justice. » (§ 23)

« C’est la maladie qui rend la santé agréable ; le mal qui engendre le bien ; c’est la faim qui fait désirer la satiété, et la fatigue le repos. » (§ 111)

« Les immortels sont mortels et les mortels, immortels ; la vie des uns est la mort des autres, la mort des uns, la vie des autres. » (§ 62)

« Pour les âmes, mourir c’est se changer en eau ; pour l’eau, mourir c’est devenir terre ; mais de la terre vient l’eau, et de l’eau vient l’âme. » (§ 36)

« Le feu vit la mort de la terre et l’air vit la mort du feu ; l’eau vit la mort de l’air et la terre celle de l’eau. » (§ 76)

« Bien et mal sont tout un. » (§ 58)

« Pour Dieu, tout est beau et bon et juste ; les hommes tiennent certaines choses pour justes et d’autres pour injustes. » (§ 102)

 

Ainsi l’action a un caractère vain.

« Il n’en vaudrait pas mieux pour les hommes qu’arrivât ce qu’ils désirent. » (§ 110)

 

Toutefois il y a un certain ordre, le logos, c’est-à-dire une loi cosmique régissant le changement.

« La sagesse consiste en une seule chose, à connaître la pensée qui gouverne tout et partout. » (§ 41)

« La pensée est commune à tous. » (§ 113)

 

Mais cet ordre est généralement invisible.

« L’harmonie invisible vaut mieux que celle qui est visible. » (§ 54)

« La nature aime à se cacher. » (§ 123)

 

L’univers n’a pas été créé, il a toujours existé, et le feu est sa nature fondamentale.

« Ce monde-ci, le même pour tous les êtres, aucun des dieux ni des hommes ne l’a créé ; mais il a toujours été, il est et il sera un feu toujours vivant, s’allumant avec mesure et s’éteignant avec mesure. » (§ 30)

« La foudre gouverne l’univers. » (§ 64)

Héraclite était réputé pour sa mélancolie, et à cet égard on l’oppose à Démocrite : Héraclite pleure, Démocrite rit[4].

Empédocle d’Agrigente (490-435)

Selon Empédocle, le monde est constitué de quatre éléments : eau, terre, air, feu. Deux grandes forces, l’Amour et la Haine, expliquent tous les phénomènes du monde. Ainsi l’univers oscille entre l’ordre (cosmos) et le chaos, et le monde des hommes entre la guerre et la paix. Selon la légende, Empédocle se serait suicidé en se jetant dans le cratère de l’Etna.

Zénon d’Elée (485-430)

Zénon d’Elée est connu pour certains paradoxes qu’il a découvert. En particulier, il a « démontré » l’impossibilité du mouvement par le raisonnement suivant.

Prenons une flèche tirée en direction d’une cible. La flèche, pour atteindre la cible, doit parcourir la distance qui sépare l’archer de la cible. Mais pour parcourir cette distance, elle doit d’abord en parcourir la moitié. Et pour parcourir cette première moitié, elle doit d’abord en parcourir la moitié ! On peut répéter ce raisonnement à l’infini, car toute longueur, aussi petite soit-elle, peut être divisée en deux. La flèche doit donc parcourir une infinité de distances pour atteindre la cible. Comme elle se déplace à une vitesse finie, elle ne pourra donc jamais l’atteindre en un temps fini.


Démocrite d’Abdère (470-380)

Démocrite est un philosophe matérialiste : selon lui, la nature est composée de deux principes : les atomes (ce qui est plein, l’être) et le vide (le néant, le non-être). L’atome, par définition (que l’on retrouve dans l’étymologie a-tomos), est ce qui ne peut être divisé, c’est-à-dire les éléments ultimes du monde. Ils ont toutes sortes de formes (lisses, rudes, crochus, recourbés, ronds) et ils ne peuvent être modifiés en raison de leur dureté.

Les atomes se déplacent en tourbillonnant dans tout l’univers, et ils sont à l’origine de tous les composés (du soleil à l’âme) et de tous les éléments (eau, air, terre, feu). La génération est une réunion d’atomes, et la destruction une séparation. Ces agglomérations et dissolutions, et le mouvement éternel des atomes dans le vide infini, expliquent le devenir.

Le vide est le non-être dans lequel les atomes se meuvent. Il y a du vide non seulement dans le monde (entre les atomes), mais aussi en dehors de lui. Ainsi, l’être et le non-être sont tous deux réels.

Les mondes, baignant dans le vide, sont en nombre infini, de différentes grandeurs et disposés de différentes manières dans l’espace. Certains de ces univers sont parfaitement identiques. Ils sont engendrés et périssables, et peuvent d’ailleurs entrer en collision. Les mondes sont ainsi gouvernés par des forces aveugles : il n’y a pas de providence.

Par les sens, nous ne pouvons rien percevoir de tout cela : c’est dire que les apparences, qui varient d’un animal à l’autre et d’une personne à l’autre, si elles sont toutes « vraies » au sens où elles existent, ne nous permettent pas de découvrir la véritable réalité, la nature profonde des choses. « En réalité, nous ne savons rien, car la vérité est au fond du puits. »

Ce n’est donc pas tant par l’expérience que Démocrite a élaboré son système que par l’esprit, par la réflexion, de la même manière en somme que Parménide. On raconte même que Démocrite se défiait tellement des sens qu’il se serait rendu volontairement aveugle pour ne pas être trompé par sa vue afin de penser plus justement.

La physique atomiste de Démocrite débouche sur une éthique hédoniste : les hommes n’ont plus à craindre le jugement des dieux, ni de la nature ni de la mort. L’éthique consiste donc à atteindre une existence sereine en se débarrassant des craintes (de la mort notamment) qui empêchent la tranquillité de l’âme. L’utilité et la joie sont la finalité de la morale.


La révolution socratique

Socrate (470-399)

Résumé

- Socrate n’a rien écrit ; il discute avec les gens (ironie et maïeutique) et leur montre qu’ils ne savent rien ; lui-même prétend ne rien savoir :

« tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien »

- en distinguant ainsi savoir et opinion, Socrate est le fondateur de la rationalité et de la philosophie (Descartes introduira une révolution comparable, lui aussi par l’application d’un doute méthodique, au xviie siècle)

- cette reconnaissance de notre ignorance est le point de départ nécessaire de toute recherche

- c’est aussi une injonction éthique à faire retour sur soi : Socrate reprend l’injonction du temple de Delphes :

« connais-toi toi-même »

- finalement, Socrate est condamné à mort par le tribunal démocratique d’Athènes, pour incroyance et corruption de la jeunesse ; il aurait pu échapper à la mort mais il préfère mourir, par respect pour la démocratie qu’il aime et accepte ; il boit la ciguë devant ses amis en pleurs

Eléments de biographie

Socrate est né à Athènes en 470 av. J.-C. et il est mort en 399 av. J.-C. dans la même ville. Il est le fils d’un sculpteur et d’une sage-femme. On le représente toujours discutant, vêtu d’un manteau grossier, parcourant les rues pieds nus, par tous les temps. Il a une apparence ignorante et vulgaire, il est laid et a une femme insupportable et pleurnicharde. Il ne quitte jamais Athènes, ne s’intéresse pas à la science de la nature mais au monde humain, et en particulier aux problèmes moraux. Il s’interroge sur l’essence des vertus (comme le courage, la justice, la piété, l’amitié, l’amour…) et cherche à en proposer des définitions. On peut dire que la question socratique par excellence est de la forme

« Qu’est-ce que x ? ».

Socrate n’a jamais écrit, et nous ne connaissons sa pensée qu’à travers des témoignages d’autres philosophes, et avant tout celui de son disciple Platon (mais d’autres Athéniens ont écrit sur Socrate, par exemple Xénophon). Platon a écrit de nombreux dialogues qui mettent Socrate en scène. Il est d’ailleurs difficile de savoir, quand on lit ces dialogues, si la pensée exprimée est bien celle de Socrate, ou plutôt celle de Platon.

Maïeutique et ironie

Comment Socrate en est-il venu à pratiquer la philosophie ? Dans son Apologie de Socrate, Platon raconte comment l’un des amis de Socrate, Chéréphon, avait demandé à l’oracle de Delphes s’il existait quelqu’un de plus sage que Socrate, et l’oracle avait répondu que nul n’est plus sage que Socrate. Socrate se demande alors ce que l’oracle a pu vouloir dire et il se lance dans une longue enquête auprès de ceux qui, selon la tradition grecque, possèdent la sagesse (hommes d’Etat, poètes, artisans), pour découvrir quelqu’un de plus sage que lui. Il s’aperçoit alors que tous ces gens croient tout savoir alors qu’il ne savent rien. Il en conclut que s’il est le plus sage, c’est parce que lui, au moins, sait qu’il ne sait rien. « Tout ce que je sais, dit Socrate, c’est que je ne sais rien. »

Si Socrate affirme qu’il ne sait rien, c’est parce qu’il distingue le savoir (épistémè) de l’opinion ou la croyance (doxa). Contrairement à l’opinion, le savoir est une croyance que l’on peut justifier par des raisons, et non une croyance simplement admise. Cette distinction est si fondamentale qu’on y voit la naissance de la rationalité et de la philosophie proprement dite. A partir de Socrate on ne pourra plus se contenter de fragments poétiques à la mode d’Héraclite ou de Parménide : les affirmations des penseurs devront être justifiées par des arguments rigoureux.

Ayant pris conscience de cela, Socrate va passer son temps à interroger ses concitoyens pour leur faire prendre conscience de leur ignorance. Il adopte une attitude faussement naïve : il interroge ses interlocuteurs en faisant mine de vouloir s’instruire auprès d’eux. C’est ce qu’on appelle la maïeutique socratique : l’art de faire accoucher les esprits de la vérité, tout comme sa mère faisait accouchait les femmes. On parle aussi de l’ironie socratique : l’art d’interroger (du grec iron, celui qui interroge), tout en surprenant l’interlocuteur en étant là où il ne s’attend pas à nous trouver.

Certes, bien souvent la maïeutique ne mène à aucune vérité. De nombreux dialogues de Socrate ne parviennent à aucune vérité et finissent par une aporie, c’est-à-dire une impasse. Mais prendre conscience de notre ignorance, c’est la première étape, indispensable, dans le chemin vers la connaissance. Ni le savant ni l’ignorant ne cherche le savoir : le savant parce qu’il le possède déjà, l’ignorant parce qu’il ignore ce qui lui manque. Le philosophe au sens étymologique (l’ami de la sagesse) doit donc être à la fois savant et ignorant : il ignore, mais il sait qu’il ignore, et la conscience de ce manque déclenche le désir de le combler.

Ethique et connaissance de soi

Le fait de découvrir la vanité de son prétendu savoir peut aussi permettre à l’interlocuteur de Socrate de découvrir une vérité sur lui-même : passant du savoir à lui-même, il est alors amené à se mettre lui-même en question. La question en jeu dans le dialogue socratique n’est pas seulement ce dont on parle, mais aussi celui qui parle. Socrate harcèle ses interlocuteurs de questions qui les mettent eux-mêmes en question, qui les obligent à faire attention à eux-mêmes, à prendre souci d’eux-mêmes. Faire de la philosophie, c’est apprendre à mettre en question les « certitudes » et les valeurs qui dirigent notre propre vie. C’est se mettre en question soi-même, parce qu’on peut être amené à éprouver le sentiment de ne pas être ce que l’on devrait être. Le savoir philosophique n’est donc pas seulement une connaissance abstraite, mais il est inséparable d’un véritable travail sur soi-même. C’est en ce sens que, dans le dialogue de Platon intitulé Le Banquet, Socrate répond à un interlocuteur qui voudrait profiter de son savoir :

« Quel bonheur ce serait si le savoir était une chose de telle sorte que, de ce qui est plus plein, il pût couler dans ce qui est plus vide. »

Le savoir n’est pas un contenu achevé et immuable, qui serait transmissible directement par l’écriture ou par n’importe quel discours.

La démarche philosophique de Socrate se caractérise donc par une forme de souci de soi. Socrate considère que la première chose qu'il faut connaître est ce que l’on est soi-même. Il prend en ce sens comme devise une inscription gravée sur le fronton du temple de Delphes :  « Connais-toi toi-même ». La connaissance de soi dont il est ici question s’oppose au prétendu savoir des sophistes en ce qu’elle n’a rien d’utilitaire : elle met au contraire en jeu un soin que chacun doit prendre de son âme en vue d’atteindre une règle de sagesse.

Le procès de Socrate

L’attitude de Socrate, souvent mal comprise, lui attirera beaucoup d’ennemis, parmi lesquels se trouvent les sophistes. Les sophistes sont des professeurs itinérants qui enseignent contre rétribution l’art d’argumenter dans les affaires privées et publiques. Très intelligents et influents, ils se présentent comme des « marchands de savoir ». Les seuls buts des sophistes sont la puissance et la persuasion, et ils se distinguent par là nettement de l’attitude de Socrate, qui recherche la vérité.

Socrate dérange, et surtout en matière politique. Suite à une défaite lors de la guerre du Péloponnèse, les « intellectuels », perçus comme des adversaires de la démocratie, sont tenus pour responsables, et Socrate est traîné en justice pour incroyance et corruption de la jeunesse.

A son procès, rapporté par Platon dans l’Apologie de Socrate, Socrate se défend mal, ou presque pas. Il refuse le discours persuasif et les procédés sophistiques qui auraient pu lui sauver la vie, ainsi que sa défense par un avocat et les pleurs ostentatoires susceptibles d’attendrir ses juges. Pour lui, vouloir vivre à tout prix est loin d’être la meilleure façon de vivre. Il s’est cru investi d’une mission divine : protéger et améliorer la cité athénienne, et il a tout fait pour mener à bien cette mission. Le procès athénien se déroule en deux temps : d’abord, on juge l’accusé coupable ou non coupable ; ensuite, s’il est reconnu coupable, l’accusé peut proposer une peine qui peut être acceptée ou refusée. Comme peine, Socrate propose d’être nourri dans le Prytanée[6] (c’était un honneur que l’on faisait à certains champions olympiques) en récompense de sa conduite juste. Les juges ne peuvent accepter cela et optent pour la peine de mort.

Condamné à boire la ciguë, Socrate reste fidèle à sa cité et accepte son sort. On peut même dire que Socrate s’est condamné lui-même. Dans le Criton, Platon raconte la scène : à ses amis qui lui proposent de s’évader, Socrate refuse, affirmant que bien que les juges aient tort sur son compte, il respectera leur verdict car il a toujours accepté et aimé la démocratie : il doit donc obéir à sa loi. De plus, Socrate place la Justice bien au-dessus de la vie : il préfère la mort à une injustice, et il semble d’ailleurs croire à une vie après la mort dans laquelle les Justes sont récompensés.

Le comportement exemplaire de Socrate, représenté au xixe siècle par un tableau de Jacques-Louis David, peut être rapproché de l’histoire de Jésus. Lui aussi, selon une certaine interprétation, avait voulu lui-même sa mort, par l’intermédiaire de Judas, afin que le christianisme s’épanouisse. Il faut que l’homme meure pour que l’idée survive[7].

Conclusion

Cicéron a dit de Socrate qu’il était « le père de la philosophie ». Si Socrate peut bien mériter ce titre, ce n’est pas parce qu’il aurait proposé une doctrine, un ensemble de dogmes à partir desquels la connaissance philosophique pourrait s’édifier en système, mais parce qu’il a fait naître l’idée de philosophie, conçue comme un discours rationnel inséparable d’un certain mode de vie, et comme un certain mode de vie inséparable d’un discours rationnel. Ce que montre la figure de Socrate, c’est que la philosophie est à la fois une réflexion conceptuelle et une manière de vivre, que faire de la philosophie consiste essentiellement à désirer orienter sa vie selon la justice et la vérité.

Références : le tableau de David, La Mort de Socrate (1787). Textes de Platon : l’Apologie de Socrate et le Criton (sur le procès et la mort de Socrate).

Platon (427-347)

Platon était le disciple de Socrate. Il fut très marqué par la condamnation à mort de son maître par les Athéniens.

Pour Platon, l’essentiel est la justice, la politique, la réalisation du Bien : il veut faire advenir la cité idéale, où règnerait la justice parfaite. On peut dire que son ontologie (théorie de l’être, du Vrai) découle de son éthique (conception de ce qui doit être, du Bien). Cette perspective permet peut-être de comprendre l’idéalisme de Platon : la vraie réalité, selon lui, ce sont les Idées et non les choses matérielles.

Les Idées

Une autre manière de comprendre l’idéalisme platonicien est de partir de l’idée d’éternité. Traditionnellement, on pense que ce qui existe véritablement est éternel. Les choses éphémères n’existent pas véritablement puisqu’elles sont condamnées à disparaître rapidement ! L’éternité fait partie des prédicats de l’être.

Or il est clair que tout coule, comme disait Héraclite. Les fleuves, les plantes, les animaux, sont des êtres temporaires soumis au changement et à la disparition. Les Idées, en revanche, dont le modèle est fourni par les idées mathématiques (Platon était très sensible aux mathématiques, récemment développées considérablement par Pythagore : au fronton de son école, l’académie, il y avait écrit : « que nul n’entre ici s’il n’est géomètre), sont éternelles. Les ronds et les triangles de la nature passent, mais l’idée de cercle et l’idée de triangle sont éternelles, car intemporelles.

Ainsi pour Platon les choses visibles ne sont que les reflets de ces Idées, qui sont la véritable réalité. C’est le sens de l’allégorie de la caverne. Il existe un ciel d’Idées éternelles, et les êtres sensibles ne sont que les incarnations temporaires et éphémères de ces Idées. Le chat est l’ombre fugitive de l’idée éternelle de chat.

« Le temps est l’image mobile de l’éternité immobile. »

L’allégorie de la caverne

L’allégorie de la caverne est une image utilisée par Platon pour montrer que la réalité n’est peut-être pas du tout ce que nous voyons. On peut rapprocher cette expérience de pensée du rêve de papillon de Tchouang-tseu, du doute de Descartes ou du film Matrix : le monde est peut-être tout autre chose que ce que nous croyons.

Ce qui est mystérieux, dans l’allégorie de la caverne, c’est l’« Idée de Bien », symbolisée par le soleil. L’Idée de Bien est au monde des idées ce que le soleil est au monde sensible : de même que le soleil est la condition de la visibilité des choses visibles, l’Idée de Bien est la condition de l’intelligibilité des Idées. Platon souligne que cette idée est ce que nous découvrons en dernier, mais que nous la découvrons comme la condition de toute pensée : ce qui est en dernier dans l’ordre de la connaissance est premier dans l’ordre des choses.

Comment interpréter cette notion mystérieuse de l’Idée de Bien ? On peut proposer plusieurs interprétations :

(1) Les principes logiques : on les découvre en dernier, mais ils sont la condition de la pensée, donc de toute connaissance. (Aristote)

(2) Selon Kant, l’a priori, c’est-à-dire les notions d’espace et de temps, sont au fondement de toute connaissance. Et on découvre ces vérités en dernier, par une sorte d’introspection. De même, selon Heidegger la pensée repose sur la projection dans le temps (ekstases temporelles), car elle s’enracine dans l’action. Découvrir cela exige un mouvement introspectif par lequel on remonte à ce qu’il y a de plus « originaire » dans la pensée.

(3) Plus proche de la notion de Bien, on peut penser aux idées perspectivistes de Nietzsche. Toute compréhension n’est possible qu’à partir de la vie : il faut des intérêts, un projet, pour que le monde apparaisse. Pas de vérité sans question, et pas de question sans but. Ces idées sont d’ailleurs proches de celles de Heidegger.

On peut supposer que c’est ce que voulait dire Platon par l’« Idée de Bien ». Mais sur une question aussi difficile, cela ne reste qu’une hypothèse.

Eros

Dans le Banquet, Platon expose une théorie originale de l’amour et du désir (le terme grec éros confond ces deux dimensions).

Pour Platon, le désir est essentiellement manque : on ne désire que ce dont on manque. Mais ce désir n’est pas négatif pour autant. Certes, les désirs du corps ne sauraient être recherchés, car ils reviennent à verser sans cesse dans un tonneau percé, comme les Danaïdes. Mais les désirs spirituels sont le moyen de nous élever vers la connaissance des Idées. La philosophie (étymologiquement : l’amour de la sagesse) n’est rien d’autre que ce désir. Ni les savants ni les ignorants ne cherchent le savoir : les savants, parce qu’ils le possèdent déjà ; les ignorants, parce qu’ils ignorent son existence. Pour désirer connaître il faut à la fois ignorer et savoir qu’on ignore. On retrouve la formule célèbre de Socrate : « tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien ». Platon représente donc Eros comme un demi-dieu : pauvre, mais plein de ressources. C’est une représentation de la condition humaine[8].

Mieux, le désir charnel lui-même nous élève vers le désir spirituel. Au début nous aimons des corps. Mais peu à peu, si nous suivons cet amour et nous demandons ce que nous aimons et voulons vraiment, nous allons comprendre que ce n’est pas le corps lui-même, mais ce en quoi il est beau, sa beauté. En effet, il suffit que le corps vieillisse et perde sa beauté pour que nous ne le désirions plus. De l’amour d’un seul beau corps, nous passons ainsi à l’amour de tous les beaux corps ; puis à l’amour des belles actions ; puis à l’amour des belles connaissances ; puis à l’amour des belles âmes ; et enfin à l’amour de la Beauté en soi. Contrairement aux belles choses la Beauté en soi n’est pas belle uniquement sous un certain angle, mais elle est intégralement, parfaitement et éternellement belle. Ainsi, selon Platon le désir poussé jusqu’au bout nous mène vers les Idées, car elles sont son véritable objet.

Philosophie morale et politique

Le souci essentiel de Platon est la Justice. Il consacre de nombreux ouvrages (notamment La République et Les Lois) à imaginer la cité idéale, c’est-à-dire la constitution susceptible de faire advenir la justice. Platon sait bien que cette cité idéale n’existe pas et n’existera peut-être jamais, mais il imagine ce que serait l’idéal afin de montrer vers quoi il faut tendre.

L’idée fondamentale de Platon est qu’il faut une hiérarchie et une division du travail. La justice est réalisée quand chacun est à sa place, conformément à ses talents naturels. Platon n’est donc pas démocrate mais plutôt aristocrate. Concrètement, la cité est constituée de trois classes : les dirigeants, les soldats et les travailleurs (paysans, artisans, commerçants). Chaque classe a sa vertu propre : les dirigeants doivent être intelligents (ce seront des philosophes-rois), les soldats doivent être courageux et le peuple doit simplement désirer satisfaire ses intérêts économiques – et obéir aux supérieurs.

La justice sera réalisée quand cette hiérarchie sera instaurée. Pour assurer sa mise en place, Platon n’hésite pas à imaginer une forme de communisme : les biens et les femmes devront être mis en commun dans la cité idéale. A partir de là, on peut voir dans Platon le fondateur du communisme et du totalitarisme : il n’hésite pas à défendre le mensonge politique (on peut mentir si c’est en vue du Bien ou de l’ordre), et considère que le pouvoir politique doit exercer un contrôle rigoureux sur les arts, qui sont intrinsèquement politiques. On peut dire que l’idée d’un « art de propagande » remonte à Platon !

Les idées politiques de Platon se transposent à l’individu. Comme la cité, l’âme est divisée en trois parties : les désirs, la raison et le courage. L’homme juste et vertueux est celui qui domine ses désirs et obéit à sa raison. Platon utilise une métaphore pour exprimer cette tripartition : dans la tête de chaque homme, dit-il, il y a une hydre (monstre imaginaire à plusieurs têtes), un lion et un homuncule (petit homme). L’hydre représente les désirs multiples et conflictuels, le lion la colère (ou volonté), l’homuncule la raison.

Cette morale s’accompagne d’une doctrine sur l’immortalité de l’âme. Platon affirme en effet que l’âme est immortelle. Il avance plusieurs arguments pour étayer cette thèse : la connaissance, qui selon lui repose sur la réminiscence (l’âme se souvient, donc elle a dû connaître dans une vie antérieure) ; si la revivre n’existait pas, tout finirait par être mort ; les essences sont éternelles, or l’âme est une essence (c’est-à-dire quelque chose d’intelligible et non quelque chose de sensible) ; l’âme est ce qui donne la vie, donc elle ne peut mourir.

En plus de cela, Platon invente le jugement dernier et l’enfer[9]. Hannah Arendt n’hésite pas à dire que Platon a inventé l’enfer comme instrument politique, afin de pousser les hommes à faire le bien.

Platon affirme aussi, à partir de sa conception idéaliste, que le corps nous trompe et que la connaissance consiste à s’en détacher au maximum : c’est pourquoi philosopher, c’est apprendre à mourir. Le philosophe doit, autant que possible, apprendre à séparer son âme de son corps afin d’accéder aux Idées dans toute leur pureté.

Il est difficile de savoir si Platon croyait vraiment tout ce qu’il a écrit, ou s’il avançait certaines idées uniquement comme des instruments politiques. Il est frappant de voir qu’il n’hésite pas à déterminer le Vrai à partir du Bien : par exemple, il soutient que l’homme juste et heureux, uniquement parce que nous devons dire cela si nous voulons que les hommes se comportent avec justice.

Autres idées de Platon : Critique des arts : l’œuvre d’art est l’imitation d’une chose, c’est-à-dire la copie d’une copie (car la chose est la copie d’une Idée) : donc elle est éloignée de trois degrés de la réalité

Critique de l’écriture : l’écriture affaiblit la mémoire, et un texte est figé, de sorte qu’il ne peut répondre au lecteur ; paradoxalement, Platon est l’un des premiers auteurs dont les textes nous soient parvenus, et sa pensée en a tiré un énorme bénéfice !

La hiérarchie des êtres est déterminée par leur nombre de pattes : au plus on a de pattes, au plus on est bas dans la hiérarchie ; on a donc, dans l’ordre : ceux qui rampent (serpents, limaces, escargots), puis le mille-pattes et les chenilles, puis les araignées (8 pattes), puis les insectes (6 pattes), puis les mammifères (4 pattes), puis les oiseaux et les hommes (2 pattes).

On ne saurait trop insister sur l’influence qu’a eue Platon sur l’ensemble de la pensée occidentale. On peut dire que toute notre culture provient de quatre sources : le judaïsme, le christianisme, les Grecs et les Romains. En ce qui concerne Platon, il a largement contribué à déterminer la religion chrétienne, sans doute au même titre que le judaïsme et Jésus. La doctrine de l’immortalité de l’âme, du jugement dernier, de l’enfer, la condamnation des plaisirs du corps, toutes ces dimensions de la philosophie platonicienne se retrouveront dans le christianisme. Nietzsche disait d’ailleurs que le christianisme est un « platonisme pour le peuple ». Nous avons d’ailleurs remarqué l’analogie entre Socrate et Jésus.

Textes de Platon à lire en priorité : Le Banquet (sur l’amour et la beauté), La République (sur la justice et la politique), L’Apologie de Socrate et le Criton (sur le procès et la mort de Socrate).

Aristote (384-322)

Aristote fut le disciple de Platon et le professeur d’Alexandre le Grand. Bien qu’il soit l’élève de Platon, Aristote va s’opposer à lui sur presque tous les points. Platon partait de la morale pour construire sa conception du monde. Aristote, au contraire, part de se métaphysique pour construire sa pensée morale et politique. Chez Platon, la morale et la politique sont essentielles, alors que chez Aristote, c’est la connaissance, la science qui est essentielle. Platon s’intéresse au Bien, Aristote au Vrai.

On a pu dire que Platon est le fondateur de la philosophie et Aristote le fondateur de la science. Platon est idéaliste (au sens philosophique : il pense que les idées sont plus réelles que la matière) alors qu’Aristote est plutôt matérialiste. Cette différence entre les deux maîtres est représentée sur le tableau de Raphaël, l’Ecole d’Athènes : Platon et Aristote sont au centre, côte à côte : Platon a le doigt pointé vers le ciel, Aristote montre le sol de la main.

Physique

Aristote est un grand scientifique : il invente la logique, la méthode scientifique, écrit des traités de physique, de biologie, d’astronomie. Il étudie aussi la morale, la politique, la métaphysique… Paradoxalement, si sa méthode scientifique est bonne, ses idées scientifiques sont à peu près toutes fausses, et son influence va bloquer le progrès de la science pendant plusieurs siècles, jusqu’à la fin du Moyen Âge. Par exemple, il refuse la théorie des atomes soutenue par Démocrite et revient aux quatre éléments d’Empédocle : l’eau, l’air, la terre, le feu.

Il distingue aussi quatre causes : la cause formelle, la cause finale, la cause efficiente, la cause matérielle. Par exemple, la cause matérielle d’une statue en marbre, c’est le marbre ; sa cause formelle, c’est sa forme ; sa cause efficiente, c’est le sculpteur ; et sa cause finale, c’est réjouir l’œil, plaire au public. Pour le lit : cause matérielle : le bois ; cause formelle : la forme ; cause efficiente : le menuisier ; cause finale : dormir. Pour Aristote, la cause finale est essentielle. Il est finaliste : il pense que chaque être dans la nature existe en vue d’une fin : le pied pour marcher, l’homme pour penser, etc.

Aristote invente la logique. Ses principes dureront sans changement important jusqu’au xixe siècle, date à laquelle la logique connaîtra de nouveaux progrès. Aristote reconnaît notamment que l’on ne peut tout démontrer : les principes de toute démonstration doivent être connus par une autre méthode, à savoir l’intuition et l’induction[10].

Ethique

Quel est le but de la vie ? Est-ce travailler, aimer, jouer ? Pour répondre à cette question, Aristote propose un argument logique qui consiste à distinguer les fins et les moyens. Certaines activités sont faites pour elles-mêmes : elles ont leur fin en elles-mêmes. Ce sont des praxis. Les autres activités sont faites en vue d’autre chose. Ce sont des poiesis (production). Par exemple, le jeu est une praxis, alors que la production d’un objet technique ou même d’une œuvre d’art est une poiesis. De manière plus générale, tout travail est une poiesis, c’est-à-dire un moyen. Or, dit Aristote, les fins sont supérieures au moyen, ne serait-ce que parce qu’elles en sont la condition : pas de moyen sans fin. La fin, au contraire, peut exister par elle-même, sans avoir besoin d’autre chose. Ainsi, comme Platon, Aristote avait un certain mépris pour le travail, bon pour les esclaves. Le travail n’est qu’un moyen, inférieur à toute fin. Le but de la vie et de l’éthique sera donc une praxis.

Mais quelle sera cette praxis ? Le jeu, le sport, l’art, la politique, la science ? Ici intervient le finalisme d’Aristote. Pour Aristote, chaque être de la nature existe en vue d’un but : le pied sert à marcher, les ailes à voler, etc. Le but de chaque être, c’est ce pour quoi il est fait. Quelle est donc la fin de l’homme ? Ce sera ce qui lui est spécifique et le distingue des autres animaux.

Spontanément, tout le monde répondra que le but de la vie est le bonheur. Aristote admet cela : comme la plupart des Grecs, il est eudémoniste (il fait du bonheur la valeur suprême). Mais le bonheur est un terme creux, car nous pouvons l’atteindre par de multiples moyens. Quelle est la praxis heureuse qui constitue la fin propre à l’homme ?

Ce qui distingue l’homme des autres animaux, c’est que c’est un animal politique, ou encore un animal rationnel. Le but de l’homme est donc la pratique des vertus éthiques (justice, bonté, courage, etc.) et des vertus théorétiques (connaissance, etc.). Autrement dit, le but de la vie, c’est la politique et la science. En matière politique, la morale d’Aristote est une morale du juste milieu : la vertu est l’art de trouver le juste milieu entre deux extrêmes également vicieux. Par exemple, le courage est le juste milieu entre la pusillanimité (ou poltronnerie, ou couardise) et l’inconscience.

Mais les vertus éthiques (ou politiques) gardent un côté utilitaire. Aussi Aristote n’hésite-t-il pas à affirmer que ces vertus sont « mesquines » et indignes des dieux. La vertu suprême, le bonheur suprême, réside donc dans la pensée, dans la contemplation de la vérité. De plus, l’intellect est la partie la plus noble de l’homme, quasi divine. Donc la vie la plus parfaite est la vie dédiée à la connaissance.

Le divin

La conception du divin, chez Aristote, est assez proche de celle de Platon. Dieu, pour Aristote, est le premier moteur immobile : il meut tout, mais rien ne le meut. Aristote étant finaliste, pour lui le moteur du monde, sa cause fondamentale, c’est la fin (le but) des choses. Or la fin des choses, c’est le Bien. Donc le Bien est le moteur du monde. « La cause finale meut comme objet de l’amour », écrit Aristote : le divin, le Bien, meut les êtres parce que les êtres l’aiment et tendent vers lui. Donc Dieu, c’est le bonheur, en quelque sorte.

C’est une réalité pure transcendante (qui nous dépasse, qui est inaccessible) : c’est une substance éternelle, immobile, séparée des êtres sensibles. Cette réalité n’a aucune étendue (elle n’est pas spatiale) : elle est une pensée pure qui se pense elle-même et jouit de cette contemplation. Tout ceci est très mystérieux !

Politique

La philosophie d’Aristote est très célèbre. Son idée fondamentale est que l’homme est un animal politique[11], c’est-à-dire qu’il vit naturellement en cité. Les modernes s’opposeront à cette idée en distinguant la société, instaurée par un « contrat social », de l’état de nature. L’homme se réunit donc naturellement en communautés (famille, village, cités). La cité est définie comme la communauté autosuffisante[12] : l’autarcie est une valeur politique très importante pour Aristote. Toutefois la cité ne vise pas seulement la subsistance, son but est plus élevé que cela : la fin de la cité est le bonheur, et elle aspire à produire de belles actions[13]. Les échanges économiques ne suffisent pas à faire une cité.

Contrairement à Platon, Aristote n’affirme pas la supériorité d’un seul type de cité sur les autres : très ouvert, il pense au contraire qu’il n’y a pas de constitution idéale, car la meilleure constitution dépend du peuple et du pays considéré. Toutefois, pour chaque type de régime il y a une forme droite, qui vise l’avantage de tous, et une forme déviée, qui ne vise à satisfaire qu’une fraction de la population[14]. Ainsi la monarchie peut dévier en tyrannie (vise l’avantage du roi), l’aristocratie peut tourner à l’oligarchie (vise l’avantage des riches) et la république peut virer à la démocratie (vise l’avantage des pauvres)[15]. Aristote n’est pas aussi antidémocrate que Platon, mais il n’hésite pas à afficher un certain élitisme : si un homme l’emporte par l’excellence, dit-il, alors il faut lui obéir[16].

Esthétique

Aristote est le fondateur de l’esthétique. Il explique le plaisir pris à l’art par le désir naturel de connaître qui est en tout homme. Contrairement à Platon, il voit donc plutôt dans les arts un moyen de connaître qu’une illusion.

La comédie représente les actions laides et basses, mais inoffensives. La tragédie, au contraire, représente des actions nobles. La théorie esthétique la plus célèbre d’Aristote est sans doute celle de la catharsis (purgation) : « La tragédie est donc l’imitation d’une action noble, conduite jusqu’à sa fin et ayant une certaine étendue, […] c’est une imitation faite par des personnages en action et non par le moyen d’une narration. Par l’entremise de la pitié et de la crainte, elle accomplit la purgation (catharsis) des émotions de ce genre. »[17] Il n’est pas très facile de savoir ce qu’Aristote voulait dire exactement. Trois grandes interprétations de la catharsis ont été données :

 

(1) La tragédie, excitant la terreur et la pitié chez les spectateurs, purge ces passions : elle les ramène à un niveau modéré, un peu comme une cure psychanalytique (thèse de Racine, grand dramaturge français du XVIIe siècle). La catharsis, en ce sens, est similaire au traitement homéopathique ou aux cultes orgiastiques : l’enthousiasme provoqué par les danses « purgeait » de la possession divine.

(2) La tragédie est un simple exemple visant à ôter l’envie de nous livrer à nos passions en représentant les conséquences qui pourraient en résulter pour nous : quand on voit tous les malheurs qui arrivent au héros tragique (ex : Œdipe), ça donne envie de se tenir à carreau (thèse de Corneille, autre grand dramaturge français du XVIIe siècle).

(3) La catharsis vient de ce que la tragédie nous fait comprendre nos émotions, leurs causes, leur logique (thèse de Claire Brunet).

 

L’idée aristotélicienne selon laquelle l’art nous délivre une connaissance va si loin qu’il n’hésite pas à dire que la poésie est un meilleur moyen de connaissance que l’histoire, car elle raconte le général (ce qui pourrait arriver), alors que l’histoire raconte le particulier (ce qui est arrivé)[18]. Or la science est la connaissance du général, et non du particulier (le médecin connaît la maladie en général, telle qu’elle est pour tous les hommes, et non seulement la maladie telle que Socrate l’a eue hier). Le poète nous révèle directement la nature humaine, qu’il voit dans une intuition, alors que l’historien se contente de nous la faire découvrir en rapportant les faits contingents qui se sont produits. Le poète est même libre de choisir les situations et de les arranger pour mieux nous montrer l’aspect de la nature humaine qu’il veut nous faire découvrir.

Références :

- Aristote, Métaphysique, Ethique à Nicomaque, Les Politiques, Poétique.

- Cours : cours sur la raison et le réel, cours sur l’Etat, cours sur l’art.

- NB : l’école de Platon s’intitule l’académie, celle d’Aristote est le lycée. C’est de là que viennent le nom de ces institutions contemporaines.

Autres philosophes grecs

Diogène le cynique (410-323)

Diogène fut le représentant le plus marquant de l’école des cyniques (école fondée par Antisthène). Un cynique rejette les conventions sociales et les principes moraux pour vivre conformément à la nature. Diogène, par exemple, vivait dans un tonneau. Il traînait dans les rues toujours à moitié nu et il se masturbait en public. Un jour, Alexandre le Grand (le grand conquérant, élève d’Aristote) est venu voir Diogène. Celui-ci était assis par terre, à côté de son tonneau. Alexandre lui demanda : « Que puis-je faire pour toi ? » Diogène lui répondit : « Ôte-toi de mon soleil ! »

Epicure (341-270)

Aujourd’hui, quand parle d’un « épicurien », on veut dire un hédoniste, un jouisseur, quelqu’un qui profite des plaisirs de la vie, notamment la bonne chère et la bonne chair. Mais la philosophie d’Epicure est très éloignée de cette image.

Certes, Epicure est hédoniste : il fait du plaisir le bien suprême. Mais il faut aussitôt ajouter que le « plaisir » signifie pour lui l’ataraxie, c’est-à-dire la tranquillité de l’âme, l’absence de troubles. Par conséquent, le moyen d’atteindre cet état idéal n’est pas la multiplication frénétique des désirs et des plaisirs, mais bien au contraire la modération la plus austère.

Epicure distingue les plaisirs naturels (manger, boire, dormir, etc.) et les plaisirs non naturels (le plaisir de la gloire, de l’argent, etc.). Parmi les plaisirs naturels, certains sont nécessaires (manger pour survivre), d’autres non (manger des mets raffinés). Les plaisirs artificiels, eux, ne sont jamais nécessaires. Pour atteindre l’ataraxie, il faut s’en tenir au minimum, car tout désir risque de nous mener au trouble et à la frustration. Epicure recommande donc de s’en tenir aux plaisirs naturels et nécessaires : tous les plaisirs superflus sont à fuir. L’idéal épicurien se rapproche donc davantage de la vie simple et austère d’un moine que de la vie bariolée d’un « bon vivant ».

En ce qui concerne la métaphysique, Epicure est matérialiste. Il reprend l’atomisme de Démocrite. Selon lui le monde est déterminé (c’est-à-dire qu’il n’y a pas de hasard : le passé détermine le futur). Il n’y a pas de finalité (le monde n’a pas de but). Le nombre d’atomes est infini, si bien qu’il y a une infinité de mondes. Les dieux existent, mais ils habitent les intervalles entre les mondes et ne s’occupent pas des hommes. Donc nous n’avons rien à craindre des dieux.

De même, la mort n’est pas à craindre car elle ne nous concerne pas. En effet, tout bien et tout mal réside dans la sensation. Or la mort est la dissolution du corps et la dispersion de l’âme, donc la privation de la sensation. Comme une fois mort on ne peut plus sentir, on ne peut plus souffrir non plus.

La science n’a pas de valeur en soi. Elle n’est qu’un moyen de nous apporter le bonheur. Le but de la philosophie n’est donc pas théorique mais pratique. Le but de la philosophie est d’atteindre le bonheur, conçu comme sérénité.

Finalement, l’épicurisme est un quadruple remède : c’est en effet une philosophie qui nous dit que nous n’avons rien à craindre des dieux, que nous n’avons rien à craindre de la mort, que nous pouvons supporter la douleur, et que nous pouvons atteindre le bonheur.

Epicure fonda une école à Athènes, le Jardin, en 306. On parle aussi des « philosophes du Jardin » pour désigner les épicuriens.

Le philosophe grec

Aujourd’hui, un philosophe, c’est généralement un professeur, c’est-à-dire un homme qui exerce un métier comme un autre. Une fois sorti du lycée ou de l’université où il enseigne, le professeur de philosophie est un homme comme un autre. A l’époque des Grecs, il en allait tout autrement : la pensée des philosophes n’était pas déconnectée de leur vie. Avoir une philosophie, c’était défendre un art de vivre. La philosophie n’était pas seulement un discours, elle s’inscrivait dans le comportement et dans le corps même du philosophe. De Socrate à Epicure en passant par Diogène, chaque philosophe grec nous montre, par sa vie même, les effets concrets de sa philosophie.

L’époque romaine

Lucrèce (98-56/55)

Lucrèce est un philosophe matérialiste dont il nous est parvenu une seule grande œuvre poétique (écrite en vers) : De natura rerum (De la nature des choses). Cet ouvrage contient sa conception du monde. Athée, il s’inspire d’Epicure et critique la religion en montrant tout le mal qu’elle a fait.

Le stoïcisme : Epictète (50-130)

Epictète est un stoïcien. Le stoïcisme est un très grand courant philosophique fondé par Zénon de Kition (335-264), puis repris par Chrysippe (281-205), Sénèque (-4/+64), Epictète et Marc Aurèle (121-180). De nos jours, « rester stoïque » signifie supporter le malheur ou le danger sans sourciller. Ce sens exprime assez bien l’idée générale du stoïcisme : il s’agit de se retirer dans une citadelle intérieure afin de ne plus craindre les malheurs dont peut nous frapper la fortune (le hasard).

Epictète est un philosophe latin de langue grecque. Il fut esclave à Rome, affranchi puis banni. Il y a une parenté entre stoïcisme et esclavage : le stoïcisme, en rendant notre bonheur indépendant des circonstances extérieures, permet même à un esclave d’être libre et heureux. Les critiques du stoïcisme diront que ces idéaux manquent d’ambition, que c’est une éthique pour esclaves.

Le stoïcisme est un eudémonisme : le but à atteindre est le bonheur. Mais le moyen d’y parvenir n’est plus la pensée (Aristote) ni le plaisir (Epicure), mais la domination absolue de nos pensées et de nos désirs. Les stoïciens ont remarqué que notre bonheur ne dépend que de nous, car il dépend de la valeur que nous accordons aux choses. S’il m’arrive un accident, je ne serai malheureux que si j’attribue de la valeur à ce que j’ai perdu. Nous sommes donc libres d’être heureux : il suffit de le décider, de le vouloir. Autrement dit, si j’accepte ce qui m’arrive je serai heureux : « Ne cherche pas à ce que les événements arrivent comme tu veux, mais veuille que les événements arrivent comme ils arrivent, et tu seras heureux. »[19]

Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à toute action. On peut agir, mais il faut le faire de façon rationnelle en distinguant soigneusement ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Il faut s’efforcer d’agir sur les choses qui dépendent de nous, mais il ne faut accorder aucun prix à ce qui ne dépend pas de nous : ainsi on se rend indépendant du monde extérieur et on devient parfaitement maître de son bonheur. Par exemple, la mort ne dépend pas de nous : il faut donc cesser de la craindre, car nous n’y pouvons rien.

 

Souviens-toi donc de ceci : si tu crois soumis à ta volonté ce qui est, par nature, esclave d’autrui, si tu crois que dépende de toi ce qui dépend d’un autre, tu te sentiras entravé, tu gémiras, tu auras l’âme inquiète, tu t’en prendras aux dieux et aux hommes. Mais si tu penses que seul dépend de toi ce qui dépend de doit, que dépend d’autrui ce qui réellement dépend d’autrui, tu ne te sentiras jamais contraint à agir, jamais entravé dans ton action, tu ne t’en prendras à personne, tu n’accuseras personne, tu ne feras aucun acte qui ne soit volontaire ; nul ne pourra te léser, nul ne sera ton ennemi, car aucun malheur ne pourra t’atteindre.

Epictète, Manuel, I, 1

 

Le stoïcisme est l’art de l’investissement pulsionnel : il faut investir nos passions dans ce qui dépend de nous. Il ne faut pas accorder de prix à ce qui relève du hasard, mais chercher le bonheur dans la satisfaction d’avoir fait ce qu’il fallait, d’avoir bien agi, c’est-à-dire dans la vertu. Dans un malheur, il faut se consoler en se disant qu’on a fait tout ce qu’on pouvait pour l’éviter. Ainsi les stoïciens tentent d’identifier le bonheur à la vertu.

 

Ainsi, ressentant de la douleur en leurs corps, [les grandes âmes] s’exercent à la supporter patiemment, et cette épreuve qu’elles font de leur force, leur est agréable ; ainsi, voyant leurs amis en quelque grande affliction, elles compatissent à leur mal, et font tout leur possible pour les en délivrer, et ne craignent pas même de s’exposer à la mort pour ce sujet, s’il en est besoin. Mais, cependant, le témoignage que leur donne leur conscience, de ce qu’elles s’acquittent en cela de leur devoir, et font une action louable et vertueuse, les rend plus heureuses, que toute la tristesse, que leur donne la compassion, ne les afflige.

Descartes, Lettre à Elisabeth, 18 mai 1645

 

Le stoïcisme est en même temps une doctrine de la liberté. Il nous révèle que nous sommes au fond absolument libres, car nous ne pouvons être « contraints » que si nous attribuons de nous-mêmes une valeur aux choses, par exemple à ce dont on nous menace. Et personne ne peut nous obliger à accorder une valeur à telle ou telle chose. Seule la volonté oblige la volonté. Un homme peut bien avoir un pouvoir sur mon corps, mais il n’a aucun pouvoir sur mon âme ni sur mon action, qui dépend toujours de moi.

 

Homme, tu possèdes par nature une volonté qui ne connaît ni obstacles ni contraintes : voilà ce qui est écrit dans ces entrailles. Je te le ferai voir d’abord à propos de l’assentiment. Y a-t-il quelqu’un qui puisse t’empêcher d’adhérer à la vérité ? Personne ; tu vois bien que, en cette matière, ta volonté ne rencontre ni contrainte, ni obstacle, ni empêchement. Eh bien ! en est-il autrement dans le cas des désirs et des tendances ? Qui peut vaincre une tendance, sinon une autre tendance ? un désir ou une aversion, sinon un autre désir ou une autre aversion ? Si l’on me menace de mort, dis-tu, on me contraint ? Ce n’est pas cette menace qui te contraint d’agir, c’est l’opinion que tel ou tel acte est préférable à la mort ; c’est donc bien encore ton jugement qui t’y oblige ; c’est la volonté qui oblige la volonté.

Epictète, Entretiens, livre I, chap. 17

 

Ainsi Sénèque montre que l’homme qui ne craint pas du tout la mort sera toujours parfaitement libre, car à la moindre contrainte il pourra se suicider plutôt que d’obéir. On retrouvera des éléments du stoïcisme tout au long de l’histoire de la philosophie : chez Montaigne, Descartes, Spinoza. On peut même voir une parenté entre le stoïcisme et la philosophie de Sartre : quand celui-ci dit que l’homme est « condamné à être libre », la liberté fondamentale dont il parle est celle que les stoïciens ont découverte.

Le stoïcisme est une belle philosophie, mais peut-être un peu trop belle pour être vraie. Disons simplement en guise de critique que la liberté intérieure est bien différente de la liberté dont on parle habituellement, à savoir la liberté politique. La liberté intérieure, magnifiée par les stoïciens, est la liberté de mourir plutôt que d’aller en prison. C’est la liberté d’éviter un mal par un pire mal. Belle liberté ! De plus, ce n’est peut-être qu’un jeu de mots de dire que nous sommes « libres » de modifier à volonté nos pensées et sentiments. Certes, « personne » ne nous en empêche ; mais nous ne nous sentons guère « libres » pour autant. Au contraire, les sentiments sont peut-être ce qui est le moins contrôlable. Tout ceci montre la complexité du concept de « liberté intérieure »…

La philosophie médiévale

Saint Augustin (354-430)

Après une jeunesse tumultueuse, Saint Augustin se convertit au christianisme. C’est un très grand auteur pour la tradition chrétienne. Nous évoquerons seulement ses idées essentielles.

Les réflexions de Saint Augustin sur le temps sont très célèbres : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si je veux l’expliquer à celui qui me le demande, je ne le sais plus ». Le temps est mystérieux : le passé n’est plus, le futur n’est pas encore ; quant au présent, pris entre le passé et le futur, il n’est qu’une limite, il est infiniment court. L’idée d’Augustin est que le temps n’existe pas vraiment : il est dans l’âme. Le passé n’est rien d’autre que la mémoire, le futur n’est rien en dehors de l’anticipation, et le présent peut être rattaché à la perception.

Contemporain de la destruction de l’empire romain par les invasions barbares[20], alors même que Rome s’était convertie au christianisme depuis un siècle, Saint Augustin était face à un difficile problème de théodicée (justification de Dieu). Il défend le christianisme face à l’opinion publique en introduisant l’idée d’un conflit entre la cité terrestre (cité des méchants) et la cité céleste (celle de Dieu et des justes). L’histoire est marqué par le combat entre ces deux forces et par un progrès historique qui marque l’avènement progressif de la cité de Dieu, régie par la justice et le bien. Aujourd’hui, l’idée d’un progrès historique est banale, mais à l’époque d’Augustin une telle idée est très originale, car le temps était généralement conçu de manière stable ou cyclique, voire sur le modèle du déclin (suite au péché originel).

Enfin, en matière morale on retient généralement d’Augustin l’accent mis sur l’amour : « aime et fais ce que tu voudras ».

Anselme (1033-1109)

Saint Anselme est connu pour sa « preuve » de l’existence de Dieu. Voici son raisonnement : nous avons l’idée d’un être suprême, c’est-à-dire un être tel qu’on ne puisse en penser de plus grand. Cet être existe nécessairement ; car s’il n’existait pas, nous pourrions en penser un de plus grand : n’importe quel être existant ferait l’affaire. Donc l’être le plus puissant existe nécessairement.

Autre preuve de l’existence de Dieu, encore plus fameuse : Dieu est parfait. Or l’existence est une perfection. Donc Dieu existe.

Ces preuves reposent essentiellement sur une conception particulière de la science, très influencée par les mathématiques. En mathématiques, on peut faire des démonstrations justes indépendamment de l’existence des objets dont on parle. Par exemple, on peut prouver les propriétés d’un triangle sans se poser la question de savoir si ce triangle existe. A partir de ce paradigme, de ce modèle, les philosophes ont cru pouvoir démontrer l’existence d’une entité comme n’importe quelle autre propriété. Mais c’est une erreur. Les raisonnements purement logiques ne peuvent rien nous apprendre sur le monde. L’existence n’est pas une propriété (un simple concept), mais un fait. Tirer l’existence d’une définition n’est possible que si on introduit subrepticement un fait dans la définition.

Bref, tous les arguments visant à prouver l’existence de Dieu peuvent être interprétés de deux manières. Ou bien on introduit un concept précis dont on affirme l’existence a priori, et alors l’argument est aussi farfelu que celui qui dirait « je définis Jumbo comme un éléphant volant, et qui existe, donc par définition Jumbo existe ». Ou bien on affirme une existence indéterminée par un raisonnement logique. C’est la manière la plus charitable d’interpréter les arguments d’Anselme et de Descartes. Mais alors le concept de Dieu en vient à coïncider avec le concept de monde, ou à la rigueur avec « ce qu’il y a de plus puissant dans le monde », pour autant qu’un tel concept ait un sens précis. Autrement dit, on est alors plus près du Dieu de Spinoza – c’est-à-dire la Nature – que du Dieu personnel, justicier et miséricordieux des religions monothéistes.

Saint Thomas d’Aquin (1225-1274)

Ce philosophe chrétien, emblématique de la philosophie médiévale et de la scolastique, a réalisé la synthèse entre le christianisme et la philosophie d’Aristote, redécouverte à son époque grâce aux Arabes qui avaient recueilli cet héritage.

Selon Thomas d’Aquin, la foi et la raison ne sont pas opposées mais complémentaires : la foi apporte des vérités inaccessibles à la première, tout en conservant l’efficacité propre des lois de la raison. En 1563, le thomisme est adopté comme doctrine officielle de l’Eglise.

La modernité

La Renaissance

L’héliocentrisme et la révolution scientifique (Copernic, Kepler, Galilée, Newton)

Nicolas Copernic (1473-1543) est un moine et astronome polonais qui, après bien des efforts, découvre finalement l’héliocentrisme : ce n’est pas la Terre, mais le Soleil, qui est au centre du système solaire. Depuis les Grecs on pensait que la Terre était au centre de l’univers, et le christianisme avait fait de cette idée un dogme. On pensait, de plus, que la contingence et le désordre existent dans le monde sublunaire (situé en dessous de l’orbite de la lune), mais qu’en revanche le monde supralunaire, domaine de la perfection, était le lieu de mouvement parfaitement harmonieux, donc circulaires. Ce schéma permet d’expliquer le mouvement des étoiles, qui semblent tourner autour de la Terre : l’ensemble du ciel tourne autour de l’étoile polaire (car celle-ci est dans le prolongement de l’axe de rotation de la Terre).

Mais il y avait certains astres plus lointains que la lune qui avaient un comportement chaotique, erratique : ils avançaient dans un sens, puis revenaient sur leurs pas, puis avançaient de nouveau, etc. On appela ces astres des « vagabonds », c’est-à-dire en grec planaomai, qui a donné ensuite le mot « planète ». Toute la difficulté était de rendre compte du mouvement de ces planètes par des mouvements circulaires uniformes. Les astronomes ont planché sur ce problème pendant des siècles, imaginant les systèmes les plus complexes (multiples sphères et figures géométriques imbriquées les unes dans les autres, etc.). Par exemple, Ptolémée imagina que chaque planète décrivait une orbite autour d’un point lui-même en rotation autour de la Terre. Mais aucun de ces systèmes ne parvenait à rendre compte des observations.

Quand il découvre enfin la solution, Copernic prend soin de la présenter comme une simple hypothèse de calcul. Il affirme que la Terre est, naturellement, au centre de l’univers, mais que l’on peut faire « comme si » les planètes tournaient autour du soleil pour calculer leurs trajectoires. Malgré ces précautions, le texte sera condamné par l’Eglise. Mais comme on le devine, la puissance de cette découverte aura raison de toutes les résistances religieuses, et cette vérité finira par s’imposer. Copernic meurt l’année même de la parution de son texte révolutionnaire ; par conséquent il ne sera pas inquiété par l’Eglise. Mais peu de temps après, Giordano Bruno sera brûlé vif pour avoir affirmé que l’univers était infini (en 1600), et Galilée devra rétracter l’idée que la Terre est en mouvement. Malgré cela, en partant de l’idée de Copernic Kepler découvrira vers 1609 les lois qui régissent le mouvement des planètes. Et Newton réunira la loi de la chute des corps de Galilée et la description du mouvement des planètes par Kepler en montrant que ces deux phénomènes sont régis par une seule et même loi : la gravitation universelle. Les résultats de cette théorie seront si puissants qu’ils seront rapidement admis par l’ensemble de la communauté scientifique, et même l’Eglise finira par réhabiliter Galilée… en 1992 !

Conséquences philosophiques de tout cela : « la nature est un livre écrit en langage mathématique », comme le dit Galilée. D’où un prestige renouvelé des mathématiques au xviie siècle (tout comme à l’époque de Platon), particulièrement visible dans la philosophie de Spinoza, dont l’Ethique est rédigée « à la façon des géomètres », avec axiomes, propositions et démonstrations.

Autre conséquence : Newton engagera une véritable révolution positiviste avant la lettre en cessant de faire de la métaphysique, c’est-à-dire de s’interroger sur l’« essence », la nature profonde des choses, les « causes » métaphysiques : au lieu de chercher à « connaître » les êtres par les causes il renverse la logique et se contente de les appréhender par leurs effets, par la manière dont ils se manifestent : une force n’est rien d’autre que la somme de ses effets. Ainsi Newton rejette la métaphysique (les idées invérifiables expérimentalement) : désormais le physicien se distingue du métaphysicien, et le scientifique du philosophe.

Nicolas Machiavel (1469-1527)

Machiavel, conseiller de princes et penseur politique italien de la Renaissance, marque le début de la modernité philosophique par son retournement total de la perspective grecque. Alors que les Grecs, comme Platon, étudiaient l’idéal (le Bien, la cité idéale), Machiavel part de la réalité, des conditions concrètes du pouvoir, pour voir ce qu’il est possible de faire. Il inaugure la tradition de la Realpolitik, que l’on retrouvera chez Hobbes, Pascal, Spinoza[21]… Il s’agit de définir un « ordre nouveau » où la raison d’Etat a pour objectif ultime l’amélioration de la société et de l’homme. La philosophie politique n’est plus une analyse abstraite par la raison, mais l’étude concrète des passions humaines.

Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Premièrement, Machiavel reconnaît que le mal est parfois nécessaire. Il ne faut pas se leurrer : l’art du prince est la guerre. Si le prince est bon, il se fera détruire par les méchants. Un prince doit apprendre à n’être pas bon s’il veut se maintenir[22]. Mais il doit éviter la mauvaise réputation qui ferait perdre l’Etat.

Par conséquent, il faut être assez cruel. Il est plus sûr d’être craint que d’être aimé. Machiavel va jusqu’à dire qu’il vaut mieux tuer que déposséder : car les hommes oublient plus vite la mort de leur père que la perte de leur patrimoine[23]. Mais il faut aussi savoir ruser. Il faut paraître bon, sans l’être toujours. Autant dire que l’art de gouverner est en grande partie un art de la dissimulation.

Enfin, Machiavel écrit des pages célèbres sur la fortune. La fortune contribue à la moitié de nos actions, dit-il, mais l’autre moitié dépend de nous. Il faut adopter une attitude active face aux événements, car la fortune n’existe que pour celui qui est prêt à la saisir. « La chance sourit aux audacieux », explique en somme Machiavel par une métaphore :

 

Il est meilleur d’être impétueux que circonspect, car la fortune est femme, et il est nécessaire, à qui veut la soumettre, de la battre et de la rudoyer. Et l’on voit qu’elle se laisse plutôt vaincre par ceux-là que par ceux qui procèdent avec froideur. Et c’est pourquoi toujours, en tant que femme, elle est amie des jeunes, parce qu’ils sont moins circonspects, plus hardis, et avec plus d’audace la commandent.

Machiavel, Le Prince (1513), chap. 25

 

Machiavel fut vivement critiqué pour ces considérations réalistes qui semblent immorales du point de vue chrétien. On en a d’ailleurs retenu le terme « machiavélique », et cette formule : la fin justifie les moyens. Mais, au-delà des jugements moraux, force est de reconnaître la justesse des analyses machiavéliennes, qui nous initient au réalisme en matière de politique.

Etienne de La Boétie (1530-1563)

Etienne de La Boétie est connu pour avoir été le grand ami de Montaigne et pour son Traité de la servitude volontaire, dans lequel il explique que le tyran tire tout son pouvoir du peuple : que l’on cesse seulement de lui obéir, et il s’écroulera tout seul, comme un colosse aux pieds d’argile. Cette analyse marque le début de l’analyse des relations de pouvoir qui traversent la société. Foucault sera l’un des héritiers de La Boétie quand il montrera comment le pouvoir traverse l’ensemble de la société et des institutions.

Cf. cours sur la justice et le droit.

Michel de Montaigne* (1533-1592)

Montaigne, philosophe du xvie siècle, est un précurseur de la modernité philosophique (qui advient au xviie siècle avec Descartes). Précédant l’avènement de la rationalité cartésienne, sa philosophie est marquée par le doute et le scepticisme. C’est à ce scepticisme que répond la tentative cartésienne de « fonder » notre connaissance sur un axiome indubitable, le cogito. Comme chez Pascal et Kant, ce scepticisme permet de laisser une place à la religion.

La philosophie de Montaigne est par ailleurs profondément humaniste, ce qui se manifeste notamment dans sa conception de l’éducation. Contemporain des grandes découvertes, Montaigne est aussi le fondateur du relativisme culturel, dont les héritiers seront Rousseau et Lévi-Strauss.

Voici le résumé de ses idées principales :

- Scepticisme : notre raison est faible et ne nous permet pas d’atteindre la vérité.

- Tout change : « Le monde est une branloire pérenne. » Donc on ne peut guère connaître.

- Chaque chose est différente des autres, donc unique ; donc difficile à connaître.

- Relativisme culturel et critique de l’ethnocentrisme. Nous ne sommes pas meilleurs que les sauvages. Le droit chemin est de suivre la nature, mais c’est quasi impossible car notre raison et notre culture nous ont fait perdre notre instinct naturel.

- En matière d’éducation, il faut mettre l’intelligence (la sagesse, le jugement) au dessus de la simple accumulation des connaissances (mieux vaut une tête bien faite que bien pleine). Le professeur doit accompagner l’élève dans son développement, et l’exercice du jugement doit être sans cesse confronté à la réalité.

- Philosopher, c’est apprendre à mourir.

- Humilité et juste milieu : il faut prendre conscience de nos faiblesses (en particulier notre ignorance), sans mépriser notre être pour autant. Il faut se connaître soi-même et vivre cette vie qui est la nôtre le mieux possible.

- Montaigne évoque l’amitié exceptionnelle qu’il a expérimentée avec La Boétie.

- Le plaisir ne doit pas être rejeté ou méprisé : il est notre seul but, auquel vise même la vertu.

Par sa morale du juste milieu, Montaigne s’inscrit dans une longue tradition : celle du Bouddha (la voie moyenne), celle du temple de Delphes (« rien de trop »), celle de Socrate (« tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien »), celle d’Aristote (toute vertu est un juste milieu). Au siècle suivant, Pascal adoptera une vision de l’homme très proche de celle de Montaigne, soulignant le fait que l’homme est à la fois misérable et grand : ni ange, ni bête. Pascal partage d’ailleurs le scepticisme de Montaigne, et souligne comme lui les limites de la raison. NB : vous trouverez un exposé plus détaillé de la philosophie de Montaigne, avec quelques extraits significatifs des Essais, dans le fichier qui lui est consacré.

Thomas Hobbes (1588-1679)

Thomas Hobbes est un philosophe politique dans l’esprit de Machiavel et de Spinoza. Il est peut-être le plus important des trois par la révolution qu’il amène en définissant le droit à partir de la force, et non plus à partir du bien comme le faisaient les anciens : le droit de nature est la liberté d’user se sa puissance pour préserver sa vie. Et la loi de nature, donnée par la raison, interdit seulement de se nuire à soi-même.

Vivant dans un contexte de guerre civile, Hobbes développe une anthropologie pessimiste : l’homme est un loup pour l’homme, et l’état de nature est un état de guerre. Par conséquent l’Etat tire sa légitimité de ce qu’il nous évite la guerre. Ainsi, Hobbes fait de la sécurité la première fonction de l’Etat et il n’hésite pas à justifier l’absolutisme au nom de cette sécurité (Pascal raisonnera de même). La seule limite à l’arbitraire du pouvoir est la vie des sujets : le droit de préserver sa vie (droit de nature) est inaliénable. D’ailleurs il serait impossible d’exiger d’un homme qu’il ne défende pas sa vie. Ce droit est donc fondé sur le fait : il est inaliénable en droit car il est inaliénable en fait. En effet on ne peut guère menacer ou punir un homme qui défend sa vie, car toute punition est moins pire que la mort.

Hobbes rejoint Machiavel dans l’analyse des rapports entre le pouvoir et la dissimulation, mais il tend plutôt à dire que le prince doit paraître méchant, ou en tout cas puissant, plutôt que bon : car « la réputation de puissance est puissance ».

Hobbes est aussi connu pour sa définition canonique de la liberté comme absence d’entraves extérieures. Il s’agit de la définition de la liberté au sens courant, c’est-à-dire au sens politique.

La modernité (xviie siècle)

René Descartes (1596-1650)

Immense philosophe français, Descartes est considéré comme le fondateur de la pensée moderne. La révolution qu’il introduit est similaire à celle de Socrate. De même que Socrate met fin aux spéculations des présocratiques par son ironie critique et sceptique, Descartes critique sévèrement toute la philosophie scolastique qui avait tendance à s’empêtrer dans des querelles secondaires et dans des arguments spécieux.

C’est le sens du doute méthodique de Descartes et de son exigence de rigueur. Désormais seules les propositions parfaitement évidentes seront acceptées, comme en mathématiques. Mais comment trouver une telle proposition, puisque tout pourrait être faux, puisque le monde pourrait n’être qu’un rêve ? Mais pour rêver ou se tromper, il faut encore être. La première vérité indubitable de Descartes est dont le cogito : cogito, ergo sum : je pense, donc je suis.

Cette proposition étant absolument certaine, elle nous donne le critère de la vérité : toute idée aussi évidente devra être acceptée. Ainsi toute notre connaissance reposera sur deux sources : l’intuition, c’est-à-dire la conception claire et immédiate de l’esprit, et la déduction, qui repose sur la mémoire et consiste à passer d’une proposition à une autre. De sorte que la vérité se transmet de proche en proche. C’est comme une chaîne dont nous savons, par analyse successive, que le dernier maillon est relié au premier. Les premiers principes ne peuvent être connus que par intuition, les conséquences éloignées ne peuvent l’être que par déduction[24].

Ainsi, tout ce qui est évident doit être tenu pour vrai. Mais comment savoir s’il n’y a pas un malin génie qui me trompe, même dans mes idées les plus simples ? La deuxième vérité qui vient consolider le cogito est la preuve de l’existence de Dieu. Descartes utilise plusieurs arguments : puisque j’ai l’idée d’un être parfait, et que le plus parfait ne peut venir du moins parfait, cet être existe. Autre argument : Dieu étant l’être parfait, il existe, car l’existence est une perfection. L’existence fait partie du concept même de Dieu. Nous avons critiqué ces arguments (cf. Anselme) : ils ne peuvent démontrer l’existence d’un être ayant certaines propriétés données : ou bien ils démontrent une existence, mais on ne sait pas de quoi ; ou bien on parle d’un être déterminé, mais alors on ne peut démontrer son existence. Toutefois, Descartes en déduit que Dieu, étant parfait, n’est pas trompeur (il est vérace). Donc je peux donner foi à toutes les idées qui me paraissent évidentes.

Ces premières certitudes sont ce que Descartes appelle des « semences de vérité » mises en nous par Dieu. D’elles on peut, en droit, déduire l’ensemble du savoir scientifique : Descartes conçoit la science comme un système déductif, avec seulement une intuition intellectuelle pure en début de chaîne. Dieu est le seul garant de ces premiers principes. Newton opposera à cette conception le schéma hypothético-déductif d’une science qui tire ses principes de l’expérience, par induction, et en infère ensuite (par déduction) des conséquences logiques dont elle vérifie la validité par expérimentation. Pour Descartes au contraire, les sens sont trompeurs et ne délivrent aucune vérité ; nous ne connaissons rien par eux. Il prend l’exemple d’un morceau de cire, dont toutes les qualités sensibles peuvent changer : les sens ne nous apprennent donc rien sur le morceau de cire proprement dit. Même les corps matériels sont donc connus par l’entendement et non par les sens.

Au-delà de cette conception de la connaissance, Descartes insiste sur la méthode pour ne pas faire d’erreur dans nos réflexions : il faut séparer les éléments du problème (analyser), s’assurer que l’on n’oublie rien (dénombrer), résoudre chaque problème séparément, et enfin synthétiser le tout.

Concrètement, la métaphysique de Descartes est un dualisme. Là aussi cette conception est extrêmement célèbre et classique, et a constitué la matrice des réflexions modernes. Selon Descartes, l’homme est constitué par l’union d’un corps et d’une âme. Substance pensante et substance étendue sont reliées et peuvent interagir grâce à une glande particulière situé dans le cerveau : la glande spinéale (en réalité cette glande imaginée par Descartes n’existe pas). Ce problème de l’interaction est d’ailleurs le grand problème du dualisme : comment la matière pourrait-elle interagir avec quelque chose d’immatériel ?

En matière morale, Descartes opte pour une morale provisoire : puisque nous ignorons encore trop de choses, autant se fier à la coutume locale et la respecter pour régler notre action. Plus profondément, la morale de Descartes est d’inspiration stoïcienne : il faut essayer de changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde[25].

 

Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs plutôt que l’ordre du monde ; et généralement, de m’accoutumer à croire qu’il n’y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir, que nos pensées, en sorte qu’après que nous avons fait notre mieux, touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est, au regard de nous, absolument impossible. Et ceci seul me semblait être suffisant pour m’empêcher de rien désirer à l’avenir que je n’acquisse, et ainsi pour me rendre content.

René Descartes, Discours de la méthode, III

 

Descartes a d’ailleurs écrit un traité sur les Passions de l’âme où il définit une passion comme l’action du corps sur l’âme. Il identifie six passions primitives, dont toutes les autres découlent : l’admiration (au sens d’étonnement, sans connotation positive ; comme elle précède la connaissance, elle semble devoir être la première des passions), le désir, la joie, la tristesse, l’amour et la haine. Descartes s’oppose à une certaine tradition en disant que les passions sont toutes bonnes par nature : ce sont des signaux qui nous indiquent ce qui est bon ou mauvais pour nous.

Enfin, on retient de Descartes une certaine confiance en la technique, censée nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature »[26] et ainsi contribuer à faire notre bonheur.

Avec Descartes commence l’époque moderne : la science se lance dans l’analyse de la nature, y compris le corps humain qui n’est qu’une machine sophistiquée. Par conséquent la philosophie tend à oublier l’être, la vie humaine telle que nous la vivons, malgré une tradition existentialiste (Saint Augustin, Pascal, Kierkegaard, Heidegger, Sartre, Camus…). Selon Kundera, c’est le roman, qui naît à la même époque (avec Rabelais et Cervantès), qui va investir ce domaine de la connaissance. Au cours de son histoire le roman va explorer successivement les différentes dimensions de l’existence humaine…

Blaise Pascal* (1623-1662)

 

Baruch Spinoza* (1632-1677)

Dieu, c’est-à-dire la Nature, est la substance unique, que nous connaissons sous deux aspects : l’étendue et la pensée. Tout être est donc à la fois matière et esprit. A chaque chose correspond une idée, un esprit : le spinozisme est un animisme. Mais l’idée de chaque individu est plus ou moins riche selon que l’individu est plus ou moins complexe. Les individus sont imbriqués les uns dans les autres : atome, organe, organisme, troupeau ou tribu, société, système solaire, univers. L’individu suprême est l’univers, qui est à la fois matériel et spirituel, et dont nous sommes tous une partie.

Le désir est l’essence de toute chose : toute chose s’efforce de persévérer dans son être. Le degré de puissance de tout être varie au gré des rencontres et des interactions avec les autres corps. Les sentiments (affects) sont les interactions qui font varier notre puissance : si notre puissance s’accroît, nous ressentons une joie ; si elle diminue nous ressentons une tristesse.

Le but de la vie est d’augmenter notre puissance pour ressentir joie, plaisir et bonheur. Cet objectif n’oppose pas les hommes mais devrait au contraire les réunir, car l’union fait la force, et rien n’est plus utile à un homme qu’un autre homme : l’homme est un Dieu pour l’homme.

Le but de l’éthique sera donc d’être toujours mû par des affects de joie plutôt que par des passions tristes (tristesse, haine, peur, etc.) : c’est possible par l’amour de Dieu, c’est-à-dire de la Nature, dont nous faisons tous partie et d’où nous tirons tout notre être et notre puissance. Au niveau politique, il s’agit de faire en sorte que les hommes obéissent aux lois par la raison et non par la peur de la punition (passion triste).

Selon Spinoza, tout est déterminé. L’homme ne se croit libre que parce qu’il ignore les causes qui le déterminent à désirer et à agir. La liberté ne réside pas dans le libre arbitre (une telle liberté n’existe pas) mais dans l’obéissance à la raison.

John Locke (1632-1704)

John Locke est un philosophe empiriste qui se rattache à la tradition empiriste anglaise (dont il est en grande partie l’initiateur). L’idée de l’empirisme, c’est que toute connaissance vient des sens : à l’origine l’âme est une « table vierge » sur laquelle viennent s’imprimer les impressions sensibles. Toutes nos idées ne sont que la combinaisons de ces sensations. On parle aussi de sensualisme pour qualifier cette doctrine, selon laquelle toute connaissance dérive des sensations. Condillac et Hume se rattachent à cette tradition sensualiste et empiriste.

On retient généralement de Locke ses idées libérales en matière politique : entre le contrat social de Hobbes, fondé sur la crainte, la force et la sécurité, et le contrat social purement démocratique de Rousseau, il y a Locke : l’état de nature n’est pas un état de guerre, car nous disposons de la raison qui donne lieu à une loi et un droit naturels : chacun a le droit à la vie, à la liberté et à la propriété. Locke montre que le droit de propriété est une conséquence logique de la propriété de notre corps et de notre travail qui en découle. Ces principes sont au fondement de la philosophie politique des Lumières, dont les révolutions libérales anglaise, américaine et française sont largement inspirées[27]. Ainsi Locke peut être considéré comme l’un des fondateurs essentiels du libéralisme.

Wilhelm Leibniz (1646-1716)

Leibniz était une sorte de génie universel : il a découvert le calcul différentiel, il a esquissé l’idée d’un langage logique formel susceptible de penser « par lui-même », ancêtre de la logique formelle et de l’ordinateur. Il a aussi élaboré un système métaphysique complexe, le système des « monades », qui fera partie des systèmes métaphysiques quelque peu farfelus qui seront critiquées par les positivistes des siècles suivants.

Georges Berkeley (1685-1753)

Berkeley est le représentant type de l’idéalisme philosophique. Sa thèse est simple : nous ne connaissons que des idées, donc il n’y a que des idées. En effet, quand nous parlons d’un corps, par exemple d’une cerise, tout ce que nous en connaissons est idée (ou sensation) : sa dureté, sa couleur, sa forme, etc. Il n’y a rien en dehors de ces idées, donc la cerise n’est rien d’autre qu’une idée. Notre esprit lui-même est une idée. Dieu est encore une idée. Le monde est donc constitué exclusivement d’idées. Ce système est proche du monisme neutre, théorie philosophique développée au xxe siècle qui, partant du « point de vue de la méthode », affirme que les constituants ultimes du monde sont les sensations. Il faut reconnaître qu’il y a du vrai dans ces analyses : nous n’avons accès qu’à des sensations. Mais ces auteurs oublient que nous avons la capacité de transcender ces sensations pour imaginer autre chose qui les dépasse, une chose que nous posons comme la cause qui explique ces sensations, et qui n’est pas du tout elle-même une sensation. Autrement dit, nous n’avons certes que des idées, mais nous avons l’idée d’une chose, d’une matière. Cf. le cours sur la matière et l’esprit.

Les Lumières (xviiie siècle)

Charles-Louis de Montesquieu (1689-1755)

On retient généralement le nom de Montesquieu, qui a écrit De l’esprit des lois, pour la notion de séparation des pouvoirs. Disons simplement qu’il s’agit davantage de l’équilibre des forces sociales que l’équilibre formel, voire factice, entre les institutions.

Au-delà de cette notion (qui a eu un grand succès, notamment dans les pays anglo-saxons ; la France, paradoxalement, a toujours eu du mal à appliquer ce principe), Montesquieu distingue république, monarchie et despotisme. La république repose sur la vertu, la monarchie sur le sentiment de l’honneur et le despotisme sur la peur. L’opposition décisive est celle qui sépare le despotisme, fondé sur la crainte, des régimes de liberté où règne la sûreté.

 

nature du gouvernement

république

monarchie

despotisme

démocratie

aristocratie

nombre de dirigeants

peuple

certains

un seul

un seul

principe

volonté

loi fixée

volonté

sentiment

vertu

honneur

crainte

condition

égalité

inégalité

égalité

dimension adéquate

petite taille

taille moyenne

grande taille

caractère

modéré

modéré

arbitraire

 

David Hume (1711-1776)

Philosophe anglais empiriste, dans la tradition de Locke. En matière morale, il fonde nos jugements de valeur sur le sentiment : la sympathie (empathie, compassion, pitié) est le sentiment moral par excellence, d’autant plus fort que les personnes nous sont proches : nous préférons notre famille à nos amis, nos amis à notre patrie, et notre patrie au reste du monde.

Hume pousse très loin l’empirisme : il montre que la loi de causalité ne repose sur rien d’autre que sur l’observation d’une succession qui se répète. Il remet en cause l’unité du moi en montrant que nous n’avons pas le sentiment ou l’idée de notre moi[28].

Jean-Jacques Rousseau* (1712-1778)

Pour Rousseau l’homme est fondamentalement bon : ses deux sentiments primitifs sont l’amour de soi (un intérêt à son bien être et à sa conservation) et la pitié[29]. Par sa conception du « bon sauvage », qu’il faudrait nuancer pour ne pas tomber dans le cliché, Rousseau se rattache aux critiques de la culture et de l’ethnocentrisme : en cela on peut le rapprocher de Montaigne, de Freud, ainsi que de Claude Lévi-Strauss, qui prend pour devise d’anthropologue une remarque de Rousseau : « Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi ; mais pour étudier l’homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin ; il faut d’abord observer les différences pour découvrir les propriétés. »[30] Du point de vue anthropologique, Rousseau voit dans la liberté et la perfectibilité, plutôt que dans l’entendement, ce qui distingue proprement l’homme de l’animal[31].

Rousseau critique sévèrement la civilisation du point de vue moral : le développement des techniques n’a pas amélioré l’homme mais l’a au contraire corrompu. Par exemple la révolution néolithique, en introduisant l’agriculture et la division du travail, est à l’origine de la propriété et de l’inégalité parmi les hommes. De plus le progrès technique affaiblit l’homme sans accroître notre bonheur, car nous nous habituons au confort[32]. Enfin, avec la civilisation l’amour-propre remplace l’amour de soi : dans la société moderne tout devient factice et joué car l’homme vit davantage dans l’opinion des autres qu’en lui-même.

En philosophie politique, Rousseau est le grand théoricien de la démocratie et du contrat social. Rousseau considère d’abord qu’il existe des droits naturels. « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. »[33] Et comme Hobbes, Rousseau montre que le droit d’esclavage est nul, car absurde : nul ne peut se donner gratuitement. Si cela se produit il ne s’agit pas de droit mais de force[34]. Bref, le « droit du plus fort » est une contradiction dans les termes, un véritable cercle carré : la force ne fait pas droit. Elle nous contraint mais ne nous oblige pas. On n’est obligé d’obéir qu’aux puissances légitimes[35].

Malgré son éloge relatif du « bon sauvage » et de l’état de nature, Rousseau reconnaît que l’homme est plus libre en société qu’à l’état de nature : car en société il gagne la sécurité, garantie par les lois. Or « l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté »[36]. Toute la question est de savoir quelle est la meilleure manière d’organiser cette communauté politique.

C’est ici qu’intervient l’idée de contrat social, qui se résume à une seule clause : « l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté ». Ainsi le contrat social est parfaitement égalitaire. Et « chacun se donnant à tous ne se donne à personne, et comme il n’y a pas un associé sur lequel on n’acquière le même droit qu’on lui cède sur soi, on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd, et plus de force pour conserver ce qu’on a »[37]. Ainsi la source de la légitimité est le peuple. La volonté générale lui appartient et elle est inaliénable. Toute la structure juridique des sociétés occidentales contemporaines repose sur cette théorie. Par exemple en France la Constitution ne peut être modifiée que par le peuple (généralement par référendum), et plus généralement le pouvoir législatif appartient nécessairement au parlement, qui est l’expression de la volonté populaire. Rousseau est d’ailleurs encore plus exigeant que cela, car il refuse la démocratie représentative au nom du caractère inaliénable de la volonté générale[38].

Enfin, Rousseau souligne la nécessité d’une religion civile pour assurer les conditions de moralité nécessaires au bon fonctionnement de la société. N’importe quelle religion peut jouer ce rôle, pourvu qu’elle ait quelques traits fondamentaux. En particulier elle doit avoir pour dogmes l’existence de la divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du Contrat social et des Lois. Le seul dogme exclu est l’intolérance[39].

NB : le fichier sur Rousseau contient en plus des extraits pour illustrer chaque point.

Emmanuel Kant (1724-1804)

Arrivant à la fin des Lumières, Kant en est le philosophe par excellence. L’essentiel de sa philosophie est une critique de la métaphysique, ces discours fumeux développés par Leibniz, Spinoza, Malebranche, etc. Kant veut tracer les limites de la connaissance pour montrer que la métaphysique est impossible, et aussi pour faire une place à la croyance religieuse. En ce sens il se rapproche de Montaigne et surtout de Pascal.

L’idée de base est que pour qu’il y ait une connaissance, il faut une expérience, c’est-à-dire une « intuition », une perception d’un objet. Ainsi la physique ne connaît qu’à partir de l’expérience et de la mesure. Mais il y a une difficulté : les mathématiques semblent connaître indépendamment de l’expérience. Face à ce problème, Kant admet qu’il existe une connaissance indépendante de toute expérience : c’est la connaissance mathématique, qui repose sur notre intuition (appréhension naturelle, compréhension intuitive) de l’espace et du temps. Cette intuition est, selon Kant, antérieure à notre expérience, car elle en est la condition : pour percevoir un objet distinct de nous-mêmes il faut d’abord avoir l’idée de l’espace.

L’espace et le temps sont des formes de notre esprit et non des aspects de la réalité objective, et c’est pour cela que nous pouvons les connaître a priori : nous ne pouvons connaître a priori des objets que ce que nous y mettons nous-mêmes. Ainsi, la chose en soi, c’est-à-dire la chose telle qu’elle est en soi, indépendamment de la manière dont nous la percevons, n’est ni spatiale ni temporelle ; mais tous les phénomènes (apparences) sont dans l’espace et le temps.

Kant n’est donc ni idéaliste ni empiriste : toute connaissance commence avec l’expérience, mais toute connaissance ne dérive pas dans sa totalité de l’expérience. L’esprit participe activement à la construction de la connaissance en constituant les objets dans ses formes que sont l’espace et le temps. On parle d’idéalisme transcendantal pour qualifier cette philosophie qui affirme que notre esprit impose a priori certaines formes aux objets. Idéalisme, car la réalité est en partie constituée d’idées, et transcendantal, parce que ce terme désigne ce qui est antérieur à l’expérience (ne pas confondre avec transcendant, ce qui est au-delà).

En résumé, les deux seules connaissances possibles sont celles des sciences empiriques (physique, chimie, biologie, etc.) qui reposent sur l’observation expérimentale, et celles des sciences mathématiques qui reposent sur l’intuition a priori de l’espace et du temps, c’est-à-dire les formes de notre esprit. Il n’y a pas de troisième voie. La métaphysique, qui prétend parler de Dieu, de l’immortalité de l’âme ou du monde pris comme un tout, elle, est impossible et non scientifique. Notre ignorance en ce domaine étant définitive, cela laisse la place à la religion : nous sommes libres de croire que l’âme est immortelle et que Dieu existe. Mieux, nous devons croire cela : car dans l’ignorance nous devons choisir la thèse la meilleure du point de vue moral, et les thèses religieuses sont meilleures que les thèses athées car leurs effets moraux sont préférables[40].

Kant n’en reste pas là : il développe une analyse de la morale. Qu’est-ce que le devoir ? Qu’est-ce qui est véritablement bon ? Ce qui est véritablement bon ce n’est pas une action qui a des conséquences favorables. La seule chose qui compte, du point de vue moral, c’est l’intention de l’agent. La seule chose véritablement bonne, c’est une bonne volonté. C’est-à-dire une volonté parfaitement désintéressée, une action faite uniquement par devoir. On peut certes douter qu’une telle action existe, mais c’est là la définition de la bonté morale.

La bonne action est donc celle qui est inspirée par un pur respect de la loi morale. Mais quelle est la loi morale ? Kant va tenter de la déduire de manière purement logique. Ce que nous savons a priori de la loi morale, c’est que c’est une loi qui s’applique à tous et qui doit être respectée. Par conséquent, cette loi doit être universelle, et elle doit être au service d’une certaine valeur, d’une certaine fin. Kant énonce ces deux conditions de la façon suivante :

 

Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. […]

Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. 

Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 2e section

 

Ainsi, Kant a déduit de manière purement logique des caractéristiques de la loi morale, des conditions de sa possibilité. Cette analyse est brillante ; mais on peut objecter que les principes mis à jour par Kant sont assez creux : difficile de savoir, à partir d’eux, ce qu’il faudra faire dans un cas concret. Kant a les mains propres, mais il n’a pas de mains.

De manière plus générale, on peut objecter que l’altruisme (la bonne volonté, le pur respect de la loi) est un mythe, et aussi que le véritable principe du devoir n’est pas dans la seule forme (le désintérêt, le respect de la loi) mais aussi et surtout dans les conséquences de l’acte. Les actes que nous louons sont ceux qui produisent les meilleures conséquences, à savoir le bonheur. On peut opposer au déontologisme de Kant des arguments conséquentialistes.

Kant applique le même type d’analyse en esthétique. A quelles conditions l’expérience du beau est-elle possible ? La notion de beauté est paradoxale : elle semble à la fois subjective et universelle (contrairement au joli, qui est particulier à chacun). Cela n’est compréhensible que si le beau est le résultat d’une satisfaction désintéressée : car si la satisfaction ne dépend pas des intérêts de chacun, elle sera la même pour tous. Or il est clair que le jugement esthétique est désintéressé : évaluer la beauté d’un objet, c’est s’en tenir à la seule représentation de cet objet, indépendamment de son existence et de ses rapports à nous. C’est toute la différence entre le beau et le bon ou l’agréable. Kant pense ainsi démontrer que le beau est une satisfaction désintéressée, universelle et nécessaire.

Il explique un tel phénomène psychique par le « libre jeu des facultés » : est beau l’objet qui, par son organisation et son harmonie, nous suggère une finalité qui pousse notre esprit à essayer de la comprendre ; mais il ne peut y parvenir, et c’est pourquoi notre entendement « joue librement » : il réfléchit sans trouver. Il y a donc une finalité sans fin, sans concept. L’art abstrait, qui présente des objets harmonieux mais incompréhensibles, nous permet d’expérimenter ce libre jeu. Le génie est d’ailleurs celui qui crée sans comprendre, sans savoir pourquoi. Il ne peut expliquer son œuvre. La nature est belle car elle semble créée par un homme ou par un dieu, et réciproquement l’œuvre d’art semble belle parce qu’elle semble être jaillie tout naturellement.

Le cas du sublime est légèrement différent. Kant distingue deux types de sublime : le sublime mathématique et le sublime dynamique. Le sublime mathématique est le sentiment ressenti face à un objet démesuré, par exemple les pyramides d’Egypte. Notre satisfaction vient, selon Kant, de ce qu’un objet si grand nous suggère une grandeur infinie ; mais notre imagination est incapable de nous la représenter ; d’où une insatisfaction de l’imagination, mais une satisfaction de notre raison qui obtient ainsi la preuve qu’elle dépasse absolument le pouvoir de nos sens. Dans le sublime dynamique, c’est l’intensité des forces qui produit la satisfaction, par exemple lors d’une violente tempête. Ici aussi, cette violence nous fait peur, mais elle nous révèle en même temps notre force morale intérieure par laquelle nous dépassons toutes les forces de la nature. Ici encore la satisfaction vient de la prise de conscience de notre nature suprasensible.

Kant développe également une pensée de l’histoire qui annonce Hegel et le xixe siècle. Il remarque que tout se passe « comme si » la nature était orientée vers une fin : chaque être, dans la nature, est organisé en vue d’un certain but. Les oiseaux ont des ailes pour voler, etc. Mais tandis que les animaux atteignent leur développement final au cours de leur vie, pour l’homme, en raison de sa perfectibilité (cf. Rousseau), ce développement s’étale sur les siècles. Mais là aussi tout se passe « comme si » la nature faisait en sorte que les capacités humaines se développent. Elle utilise pour cela l’insociable sociabilité, la concurrence et les conflits qui poussent l’homme à mettre en place des institutions (Etat, société des nations) afin de mettre fin à ces conflits et de réaliser les idéaux moraux de justice et d’égalité. Kant rejoint ici Héraclite : les conflits font avancer le monde. Hegel développera cette philosophie de l’histoire.

Histoire et révolutions (le xixe siècle)

Friedrich Hegel (1770-1831)

Hegel est le philosophe qui a pensé l’histoire du point de vue idéaliste. C’est-à-dire qu’il tente de penser l’idée dans le temps. Ainsi il se rattache à la fois à Héraclite (idée de devenir et que les contradictions sont motrices) et à Parménide et Platon (idéalisme). Il se rattache également à Spinoza par son panthéisme. Enfin, il est étroitement lié à Kant car il développe la conception de l’histoire esquissée par celui-ci.

Selon Hegel, l’histoire est un développement de la Raison, qu’il appelle aussi Idée ou Concept ou Esprit du monde (on peut y voir une idée spinoziste). Cet esprit du monde s’incarne en particulier dans les consciences humaines : l’épopée de l’esprit du monde est aussi l’épopée de la conscience humaine. Plus précisément il faudrait parler d’odyssée car il s’agit d’une sorte de voyage qui se termine par un retour sur soi. Hegel identifie partout un mouvement en trois temps : thèse, antithèse, synthèse. Ainsi la conscience humaine commence par s’affirmer (thèse), puis elle se nie en s’extériorisant dans le monde, dans des œuvres (antithèse) ; enfin, grâce à ces œuvres, elle fait retour sur elle-même car l’homme prend conscience de lui en se voyant dans ses créations comme dans un miroir (synthèse). Pour comprendre cela, commençons par donner quelques exemples très concrets de cette odyssée en trois temps :

(*) En philosophie : Héraclite et l’école ionienne affirment le devenir universel (thèse), Parménide et l’école éléate nient totalement ce devenir (antithèse), Platon réunit éternité et temps par sa théorie des Idées qui fait du temps « l’image mobile de l’éternité immobile » (synthèse). La synthèse conserve et dépasse (le terme allemand aufheben exprime ce double mouvement) les éléments positifs de la thèse et de l’antithèse.

(*) Dans la religion chrétienne : il y a d’abord Dieu le père (thèse), puis il crée le monde et s’incarne dans son fils Jésus (antithèse), et enfin Jésus revient au Saint-Esprit (synthèse). Ceci donne un éclairage original sur la Trinité, et donne aussi une image de la philosophie de l’histoire de Hegel : l’Idée existe d’abord par soi (thèse), puis elle se réalise dans le monde et dans les êtres vivants, elle se nie en devenant matière (antithèse), et enfin, elle fait retour sur soi dans l’homme qui prend conscience du monde et de soi comme idée. En quelque sorte, l’homme est un fragment de matière qui découvre un jour qu’il est en fait idée : la conscience est revenue à son point de départ.

(*) Hegel donne également comme image la dialectique du maître et de l’esclave : au début il y a entre deux hommes un conflit originaire (thèse), au terme duquel l’un des deux finit par s’avouer vaincu, c’est-à-dire qu’il place la vie au dessus de sa liberté, il accepte d’être nié par l’autre et devient esclave (antithèse) ; mais grâce à son travail sur le monde, sa conscience se développe et il finit par s’affranchir du maître (synthèse).

Ce dernier exemple nous met sur la voie d’une autre grande idée de Hegel : c’est que toutes les consciences sont en lutte pour la reconnaissance. Chaque homme désire être reconnu comme une valeur, c’est-à-dire faire l’objet du désir de l’autre. Ce désir du désir de l’autre s’exprime de manière conflictuelle. Il est facile de trouver de multiples exemples de cette structure dans les phénomènes de concurrence, de rivalité, de mode, de mimétisme, etc. Ainsi la thèse de Hegel sur la conscience est que toute conscience doit passer par un travail, un conflit et surtout par autrui : je ne prends conscience de moi-même que dans mes œuvres et dans le regard de l’autre.

Ainsi, les contradictions ne sont pas le seul moteur de l’histoire : il y a aussi la passion. « Rien de grand dans le monde ne s’est fait sans passion. »[41] La passion est une ruse de la raison par laquelle les individus, croyant satisfaire leur intérêt, réalisent en réalité des fins universelles. Napoléon croyait satisfaire son désir de gloire, et les autres le suivaient, comme magnétisés par sa passion ; mais tout ceci n’a servi qu’à l’épanouissement des idées de la Révolution française : liberté, égalité, justice.

Cette philosophie donne notamment une clé pour comprendre l’esthétique et l’histoire de l’art : Hegel n’a pas de mal à montrer que l’art est une extériorisation de l’intériorité humaine dans des objets matériels. Plaçant l’esprit au premier plan, Hegel n’hésite pas à affirmer que toute œuvre humaine est supérieure à la nature, car elle est un produit de l’esprit. Il critique également la thèse qui voit dans l’art une simple imitation de la nature.

Hegel retrace l’histoire de l’art (et de son progrès) à partir de cette grille de lecture. Il y eut ainsi d’abord l’art symbolique (art égyptien), où le contenu cherche la forme adéquate ; puis l’art classique (art grec et romain) où l’équilibre entre la forme et le fond est atteint ; et enfin l’art romantique (art chrétien) dans lequel l’idée a dépassé la forme et renonce à s’accorder à elle. Cette histoire de l’art marque donc un affranchissement progressif de l’idée (contenu) par rapport à la forme. A l’art succèdent la religion puis la philosophie comme modes privilégiés de compréhension de soi de la conscience universelle. C’est en ce sens que Hegel parle de la « fin de l’art » : l’art n’a plus la fonction privilégiée qu’il avait auparavant. De même, Hegel parle de la « fin de l’histoire » au moment où Napoléon vainc la Prusse, répandant les idées de la Révolution française en Europe : car désormais le développement de la conscience humaine est achevé. Les événements historiques futurs n’apporteront rien d’essentiellement nouveau, tout comme les développements artistiques futurs.

Marx sera le grand héritier de la philosophie hégélienne, non sans la transformer radicalement : il en fera une théorie matérialiste et la fin de l’histoire prendra la forme d’une société communiste.

Arthur Schopenhauer (1788-1860)

Schopenhauer est l’héritier de Kant. Sa métaphysique est simple : le monde existe comme volonté et comme représentation. C’est ainsi qu’il interprète la distinction kantienne entre phénomènes et chose en soi. Le monde existe comme représentation : il est une image, il est une idée de notre esprit. Mais il existe aussi comme volonté, et nous ressentons cette volonté intérieurement. C’est la même volonté, hors de l’espace et du temps, qui traverse l’ensemble des êtres vivants. Ainsi les deux dimensions de l’existence humaine, l’affect et la pensée, nous révèlent le monde sous ses deux aspects principaux. On retrouve dans cette distinction le dualisme cartésien, le parallélisme spinoziste, aussi bien que la distinction kantienne.

Le monde est déterminé. Si nous nous sentons libres, c’est uniquement parce que nos actes sont l’expression de notre nature, comme le dit Schopenhauer dans un texte qui rappelle l’exemple spinoziste de la pierre qui serait doué de conscience :

En résumé, l’homme ne fait jamais que ce qu’il veut, et pourtant, il agit toujours nécessairement. La raison en est qu’il est déjà ce qu’il veut : car de ce qu’il est découle naturellement tout ce qu’il fait. Si l’on considère ses actions objectivement, c’est-à-dire par le dehors, on reconnaît avec évidence que, comme celles de tous les êtres de la nature, elles sont soumises à la loi de la causalité dans toute sa rigueur ; subjectivement, par contre, chacun sent qu’il ne fait jamais que ce qu’il veut. Mais cela prouve seulement que ses actions sont l’expression pure de son essence individuelle. C’est ce que sentirait pareillement toute créature, même la plus infime, si elle devenait capable de sentir.

Schopenhauer, Essai sur le libre arbitre, Conclusion

 

Au niveau existentiel, Schopenhauer reprend la thèse de Platon : le désir est manque, donc souffrance. De plus, le désir n’est jamais satisfait, car dès qu’un désir est satisfait nous tombons dans l’ennui, c’est-à-dire le désir de désirer, jusqu’à ce qu’un nouveau désir survienne pour nous tirer de là. « La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui »[42]. Ce raisonnement mène Schopenhauer à adopter une philosophie très proche du bouddhisme : le moyen d’atteindre la délivrance est de renoncer à ce désir, à ce « vouloir-vivre » qui est source de souffrance.

 

Tout vouloir procède d’un besoin, c’est-à-dire d’une privation, c’est-à-dire d’une souffrance. La satisfaction y met fin ; mais pour un désir qui est satisfait, dix au moins sont contrariés ; de plus, le désir est long, et ses exigences tendent à l’infini ; la satisfaction est courte, et elle est parcimonieusement mesurée. Mais ce contentement suprême n’est lui-même qu’apparent ; le désir satisfait fait place aussitôt à un nouveau désir ; le premier est une déception reconnue, le second est une déception non encore reconnue. La satisfaction d’aucun souhait ne peut procurer de contentement durable et inaltérable. C’est comme l’aumône qu’on jette à un mendiant : elle lui sauve aujourd’hui la vie pour prolonger sa misère jusqu’à demain. – Tant que notre conscience est remplie par notre volonté, tant que nous sommes asservis à l’impulsion du désir, aux espérances et aux craintes continuelles qu’il fait naître, tant que nous sommes sujets du vouloir, il n’y a pour nous ni bonheur durable, ni repos. Poursuivre ou fuir, craindre le malheur ou chercher la jouissance, c’est en réalité tout un ; l’inquiétude d’une volonté toujours exigeante, sous quelque forme qu’elle se manifeste, emplit et trouble sans cesse la conscience ; or sans repos le véritable bonheur est impossible. Ainsi le sujet du vouloir ressemble à Ixion attaché sur une roue qui ne cesse de tourner, aux Danaïdes qui puisent toujours pour emplir leur tonneau, à Tantale éternellement altéré.

Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, § 38

 

Cette conception se traduit par une esthétique : alors que le joli stimule la volonté, le beau l’apaise. C’est en ce sens que Schopenhauer interprète l’idée kantienne de « satisfaction désintéressée ». Pour illustrer cette idée je ne citerai qu’une seule phrase de Schopenhauer :

 

Lorsque, s’élevant par la force de l’intelligence, on renonce à considérer les choses de la façon vulgaire ; lorsqu’on cesse de rechercher à la lumière des différentes expressions du principe de raison, les seules relations des objets entre eux, relations qui se réduisent toujours, en dernière analyse, à la relation des objets avec notre volonté propre, c’est-à-dire lorsqu’on ne considère plus ni le lieu, ni le temps, ni le pourquoi, ni l’à-quoi-bon des choses, mais purement et simplement leur nature ; lorsqu’en outre on ne permet plus ni à la pensée abstraite, ni aux principes de la raison, d’occuper la conscience, mais qu’au lieu de tout cela, on  tourne toute la puissance de son esprit vers l’intuition ; lorsqu’on s’y plonge tout entier et que l’on remplit toute sa conscience de la contemplation paisible d’un objet naturel actuellement présent, paysage, arbre, rocher, édifice ou tout autre ; du moment qu’on s’abîme dans cet objet, qu’on s’y perd [verliert], comme disent avec profondeur les Allemands, c’est-à-dire du moment qu’on oublie son individu, sa volonté et qu’on ne subsiste que comme sujet pur, comme clair miroir de l’objet, de telle façon que tout se passe comme si l’objet existait seul, sans personne qui le perçoive, qu’il soit impossible de distinguer le sujet de l’intuition elle-même et que celle-ci comme celui-là se confondent en un seul être, en une seule conscience entièrement occupée et remplie par une vision unique et intuitive ; lorsque enfin l’objet s’affranchit de toute relation avec la volonté ; alors, ce qui est ainsi connu, ce n’est plus la chose particulière en tant que particulière, c’est l’Idée, la forme éternelle, l’objectité immédiate de la volonté ; à ce degré par suite, celui qui est ravi dans cette contemplation n’est plus un individu (car l’individu s’est anéanti dans cette contemplation même), c’est le sujet connaissant pur, affranchi de la volonté, de la douleur et du temps.

Schopenhauer, Le Monde comme volonté et représentation, § 34

 

Schopenhauer en déduit une hiérarchie des arts, qui culmine dans la tragédie : celle-ci offre en effet le spectacle d’une volonté, celle du héros, totalement vaincue par le destin. La catharsis qu’elle entraîne chez le spectateur est une résignation et une renonciation au vouloir-vivre.

 

Ce qui donne au tragique, quelle qu’en soit la forme, son élan particulier vers le sublime, c’est la révélation de cette idée que le monde, la vie sont impuissants à nous procurer aucune satisfaction véritable et sont par suite indignes de notre attachement : telle est l’essence de l’esprit tragique ; il est donc le chemin de la résignation.

Schopenhauer, Le Monde comme volonté et représentation, Supplément, chap. 37

 

La musique occupe une position à part dans la classification des arts, car elle a un statut privilégié : contrairement aux autres arts, elle ne révèle pas le monde comme représentation mais exprime directement la volonté, et nous donne donc un accès directe à l’essence profonde du monde.

Si les arts sont un moyen de parvenir au renoncement, la pitié, sentiment moral par excellence, constitue toutefois une voie supérieure à l’art pour atteindre cet idéal. Le monde peut bien paraître beau, mais le monde n’est pas un panorama : à être, il n’est que souffrance. Chaque bête est le tombeau vivant de mille autres. La pitié nous fait prendre conscience de ce fait et nous mène au renoncement plus sûrement que toute représentation artistique.

 

Et c’est ce monde, ce rendez-vous d’individus en proie aux tourments et aux angoisses, qui ne subsistent qu’en se dévorant les uns les autres, où, par suite, chaque bête féroce est le tombeau vivant de mille autre animaux et ne doit sa propre conservation qu’à une chaîne de martyres, où ensuite avec la connaissance s’accroît la capacité de sentir la souffrance, jusque dans l’homme où elle atteint son plus haut degré, degré d’autant plus élevé que l’homme est plus intelligent – c’est ce monde auquel on a voulu ajuster le système de l’optimisme et qu’on a prétendu prouver être le meilleur des mondes possibles ! L’absurdité est criante. – Cependant un optimiste m’ordonne d’ouvrir les yeux, de plonger mes regards dans le monde, de voir combien il est beau, à la lumière du soleil, avec ses montagnes, ses vallées, ses fleuves, ses plantes, ses animaux, etc. – Mais le monde est-il donc un panorama ? Sans doute ces choses sont belles à voir ; mais être l’une d’elles, c’est une tout autre affaire.

Schopenhauer, Le Monde comme volonté et représentation, Suppléments, chap. 46

 

On peut également retenir de Schopenhauer sa métaphysique de l’amour : nos désirs sont des ruses de la nature, mis en nous pour le bien et la conservation de l’espèce. Quand deux amants se donnent rendez-vous, c’est en réalité l’espèce qui les instrumentalise comme des pantins pour réaliser son but, à savoir, produire les rejetons les plus viables possible. « L’inclination croissante de deux amoureux est en réalité déjà le vouloir-vivre du nouvel individu qu’ils peuvent et veulent engendrer. » C’est pourquoi les contraires s’attirent : les grands aiment les petits, etc. : la nature oriente nos penchants de manière à nous faire produire une descendance équilibrée.

 

[L]a nature ne peut atteindre son but qu’en faisant naître chez l’individu une certaine illusion, à la faveur de laquelle il regarde comme un avantage personnel ce qui en réalité n’en est un que pour l’espèce, si bien que c’est pour l’espèce qu’il travaille quand il s’imagine travailler pour lui-même ; il ne fait alors que poursuivre une chimère qui voltige devant ses yeux, destinée à s’évanouir aussitôt après, et qui tient lieu d’un motif réel. Cette illusion, c’est l’instinct. […] Ainsi chaque être arrête d’abord son choix sur les individus les plus beaux, c’est-à-dire en qui le caractère de l’espèce est empreint avec le plus de pureté, et les désire ardemment ; ensuite il recherchera surtout dans un autre individu les perfections dont il est lui-même privé ; il ira jusqu’à trouver de la beauté dans les imperfections qui sont tout le contraire des siennes : les hommes de petite taille, par exemple, recherchent les femmes grandes, les blonds aiment les brunes, etc. […] Ici donc, comme dans tout instinct, la vérité a pris la forme d’une illusion pour agir sur la volonté. C’est en effet une illusion voluptueuse qui abuse l’homme en lui faisant croire qu’il trouvera dans les bras d’une femme dont la beauté le séduit une plus grande jouissance que dans ceux d’une autre, ou en lui inspirant la ferme conviction que tel individu déterminé est le seul dont la possession puisse lui procurer la suprême félicité. […] Aussi chaque amant, après le complet accomplissement du grand œuvre, trouve-t-il qu’il a été leurré ; car elle s’est évanouie, cette illusion qui a fait de lui la dupe de l’espèce. […]

Nous devons commencer par dire que l’homme est, de nature, porté à l’inconstance en amour, et la femme à la constance. L’amour de l’homme décline sensiblement, à partir du moment où il a reçu satisfaction ; presque toutes les autres femmes l’attirent plus que celle qu’il possède déjà, il aspire au changement. L’amour de la femme, au contraire, augmente à partir de ce moment ; résultat conforme à la fin que se propose la nature, à savoir la conservation et l’accroissement aussi considérable que possible de l’espèce. […]

Un sein de femme bien plein exerce un charme extraordinaire sur le sexe masculin ; c’est que, se trouvant en connexion directe avec les fonctions de reproduction de la femme, il assure au nouveau-né une nourriture abondante.

Schopenhauer, Le Monde comme volonté et représentation, Suppléments, chap. 44

 

Comme pour Hegel, la passion est donc une ruse de la nature, à ceci près qu’elle n’est pas au service de la raison mais de la conservation de l’espèce. L’écrivain contemporain Michel Houellebecq s’inspire fortement de Schopenhauer, et n’hésite pas à détourner ses formules (« le monde comme supermarché et dérision », etc.). Schopenhauer est d’ailleurs lui-même un écrivain, et il a souvent des images éclatantes pour illustrer ses idées philosophiques (« la vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui »). Voici par exemple comment il présente la thèse kantienne de l’insociable sociabilité :

 

Par une froide journée d’hiver, un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s’éloigner les uns des autres. Quand le besoin de se chauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de façon qu’ils étaient ballottés deçà et delà entre les deux souffrances, jusqu’à ce qu’ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur propre intérieur, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses qualités repoussantes et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau.

Arthur Schopenhauer

Alexis de Tocqueville (1805-1859)

Alexis de Tocqueville est un aristocrate français qui, ayant vécu la grande transformation engendrée par la Révolution française, a particulièrement bien compris ce que signifie la modernité politique. En réalité, cette révolution est double : industrielle et politique. Alors que des penseurs comme Comte ou Marx se concentrent plutôt sur les aspects économiques, Tocqueville se soucie davantage des évolutions proprement politiques.

Tocqueville est le témoin du passage de l’Ancien régime aristocratique et monarchique au nouveau régime démocratique fondé sur la philosophie des Lumières et les droits de l’homme. La « démocratie » désigne un certain type de société plutôt qu’une organisation politique : à savoir une société qui tend à l’égalisation des conditions sociales et à l’uniformisation des modes de vie et des niveaux de vie. La souveraineté de tous est la conséquence logique de cette égalité fondamentale. La société démocratique a pour objectif prioritaire le bien-être du plus grand nombre.

Tocqueville a voyagé en Amérique. Selon lui, la démocratie fonctionne en Amérique principalement grâce aux habitudes et aux mœurs. La liberté a pour condition les mœurs. La religion est un facteur décisif. La société américaine a su joindre esprit de religion et esprit de liberté, contrairement à la société française. Le monde moral réglé permet l’établissement d’un monde politique contesté. La discipline privée est la condition de la liberté publique et politique. Rigueur religieuse et liberté politique vont de pair. Dans une société égalitaire, la discipline morale individuelle est une nécessité.

L’aristocratie avait comme aspects positifs le goût de la liberté et l’indépendance, qui sont des éléments nécessaires à la démocratie. Il aurait fallu faire la synthèse entre les anciennes et les nouvelles institutions, mais la France n’a pas réussi cette synthèse.

Les Français, ayant été séparés de la pratique du pouvoir, ont contracté le goût de l’idéologie. En particulier, la passion pour l’égalité l’emporte sur le goût de la liberté. Le souci du bien-être matériel entraîne une insatisfaction permanente, car chacun se compare aux autres. Dans ce contexte, la démocratie ne peut pas apporter de changements profonds : il y a un risque pour que la liberté ne soit prise que comme moyen ou condition du bien-être matériel. En effet, les hommes préfèrent être asservis qu’inégaux. Ainsi toutes les distinctions disparaissent, toutes les activités deviennent salariales en société démocratique, ce qui efface la distinction entre activités nobles et non nobles : toutes les professions sont de même nature. Cette évolution s’accompagne d’une tendance à l’isolement, à l’individualisme, extrêmement dangereuse du point de vue politique, car elle fait peser la menace d’un totalitarisme doux.

 

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1840), t. II, IVe partie, chap. VI

 

Diderot avait lui aussi pressenti cette menace dès le xviiie siècle :

 

Le gouvernement arbitraire d’un prince juste et éclairé est toujours mauvais. Ses vertus sont la plus dangereuse et la plus sûre des séductions : elles accoutument insensiblement un peuple à aimer, à respecter, à servir son successeur quel qu’il soit, méchant ou stupide. Il enlève au peuple le droit de délibérer, de vouloir ou ne vouloir pas, de s’opposer même à sa volonté, lorsqu’il ordonne le bien ; cependant ce droit d’opposition, tout insensé qu’il est, est sacré : sans quoi les sujets ressemblent à un troupeau dont on méprise la réclamation, sous prétexte qu’on le conduit dans de gras pâturages. En gouvernant selon son bon plaisir, le tyran commet le plus grand des forfaits. Qu’est-ce qui caractérise le despote ? est-ce la bonté ou la méchanceté ? Nullement ; ces deux notions n’entrent pas seulement dans sa définition. C’est l’étendue et non l’usage de l’autorité qu’il s’arroge. Un des plus grands malheurs qui pût arriver à une nation, ce seraient deux ou trois règnes d’une puissance juste, douce, éclairée, mais arbitraire : les peuples seraient conduits par le bonheur à l’oubli complet de leurs privilèges, au plus parfait esclavage. Je ne sais si jamais un tyran et ses enfants se sont avisés de cette redoutable politique ; mais je ne doute aucunement qu’elle ne leur eût réussi. Malheur aux sujets en qui l’on anéantit tout ombrage sur leur liberté, même par les voies les plus louables en apparence. Ces voies n’en sont que plus funestes pour l’avenir. C’est ainsi que l’on tombe dans un sommeil fort doux, mais dans un sommeil de mort, pendant lequel le sentiment patriotique s’éteint, et l’on devient étranger au gouvernement de l’Etat. Supposez aux Anglais trois Elisabeth[43] de suite, et les Anglais seront les derniers esclaves d’Europe.

Diderot, Réfutation d’Helvétius, 1775

 

L’ère du soupçon (fin du xixe siècle)

Karl Marx (1818-1883)

Le matérialisme dialectique

Comme Hegel (dont il s’inspire beaucoup), Marx a une vision dialectique de l’histoire : il considère que ce sont les antagonismes qui font avancer les choses et constituent le moteur de l’histoire. D’autre part, Marx est matérialiste (contrairement à Hegel qui est idéaliste). La philosophie de l’histoire de Marx est donc un matérialisme dialectique.

 

Infrastructure et superstructure

Dans toute société on peut distinguer une infrastructure et une superstructure. L’infrastructure désigne la société dans sa dimension matérielle : il s’agit essentiellement des forces de productions : moyens de transport, infrastructures, usines, machines, techniques, etc. La superstructure est l’organisation de la société (rapports de production) et l’image qu’elle a d’elle-même (idéologie) : l’Etat, le droit, la religion, l’éducation, l’art et la philosophie sont les éléments principaux de la superstructure.

On peut critiquer cette distinction en montrant qu’infrastructure et superstructure ne peuvent pas être complètement dissociées : l’appareillage technique est inséparable des connaissances scientifiques, et les forces de production dépendent de l’organisation du travail, donc des lois de propriété.

 

L’infrastructure détermine la superstructure

La thèse fondamentale de Marx est que l’infrastructure détermine la superstructure. La superstructure n’est qu’un épiphénomène[44], un reflet de l’infrastructure. L’organisation de la société et sa conscience d’elle-même (idéologie) sont déterminées par la réalité matérielle et technique de cette société. Par exemple, la superstructure du Moyen Age – Etat monarchique et religion chrétienne légitimant l’organisation sociale hiérarchique et inégalitaire – n’est que le produit des conditions économiques et techniques de l’époque (monde agricole sans infrastructure développée).

Dans cette vision des choses, l’Etat n’est qu’un instrument au service de la classe dominante. La domination politique ne fait que refléter et perpétuer une domination économique. Par exemple, la classe bourgeoise économiquement dominante accomplit la révolution (1789) et met en place un Etat démocratique libéral et une idéologie laïque individualiste : l’Etat assure le bon fonctionnement du système capitaliste (en assurant le respect du droit de propriété, qui figure dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789) et l’idéologie des droits de l’homme assure la légitimation de l’ensemble du système, c’est-à-dire qu’elle joue exactement le rôle que jouait la religion chrétienne dans la société d’Ancien régime.

De manière plus générale, comme dans les schémas nietzschéens et freudiens, Marx opère un grand renversement qui invite à penser la conscience à partir de l’inconscient. Il faut expliquer la façon de penser des hommes par les rapports sociaux. « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. »[45]

 

La lutte des classes

Entrons maintenant un peu plus dans les détails. L’idée de dialectique signifie que  ce sont les contradictions dans l’être qui sont à l’origine du progrès historique. Dans le cas de l’histoire humaine, ces contradictions sont les antagonismes sociaux. On retrouve ici l’héritage de Kant (insociable sociabilité) et de Hegel (dialectique du maître et de l’esclave). Marx s’inspire aussi de l’école historique française, dont il reprend l’idée de lutte des classes, dont il fait le paradigme de l’antagonisme social moteur du développement historique de la société.

Ce concept recouvre deux contradictions. [1] D’une part, la contradiction entre les forces de production et les rapports de production. Les forces de production sont les moyens humains et techniques (infrastructures, usines, machines) dont dispose la société pour satisfaire ses besoins économiques. Les rapports de production sont les rapports de propriété (qui possède quoi) et le système de distribution des revenus. Les forces de production se développent au cours de l’histoire (découvertes scientifiques, innovations technologiques). Il arrive un point où le rapport de production n’est plus adapté aux nouvelles forces productives et entrave leur développement. En particulier, la répartition des revenus ne suit pas la hausse de la puissance de production. On passe alors (par une révolution) à un nouveau rapport de production, c’est-à-dire à une nouvelle organisation des rapports de propriété et de distribution des revenus qui favorise le développement des nouvelles forces de production.

Par exemple, la révolution française de 1789 permet de passer d’un ancien rapport de production (système féodal, privilèges des aristocrates, etc.) à un nouveau rapport de production (système économique individualiste, égalitaire, libéral) mieux adapté au développement des forces productives.

[2] D’autre part, il y a aussi une contradiction entre la croissance des richesses et l’aggravation de la misère du plus grand nombre. Plus précisément, deux tendances travaillent le système capitaliste : la prolétarisation (appauvrissement des classes moyennes, qui deviennent des prolétaires) et la paupérisation (les prolétaires sont de plus en plus pauvres). Combinées, ces deux contradictions mènent la société à une crise révolutionnaire. Les révolutions ne sont donc pas des accidents mais des nécessités historiques.

 

La théorie de la valeur et de l’exploitation

Marx, économiste classique, défend une théorie de la valeur-travail : la valeur d’échange d’une marchandise est proportionnelle à la quantité de travail social moyen incluse en elle. (Le prix réel oscille autour de la valeur. Pour qu’une chose ait de la valeur il faut une demande.) Marx a élaboré cette théorie de la valeur-travail car la quantité de travail est le seul élément quantifiable que l’on trouve dans la marchandise. La valeur d’usage est un concept rigoureusement qualitatif : on ne peut comparer l’usage d’un stylo et celui d’une bicyclette.

La valeur du travail se mesure comme la valeur de n’importe quelle marchandise : le salaire est la quantité de travail social nécessaire pour survivre, c’est-à-dire la quantité de travail nécessaire à produire les biens de consommations (logement, nourriture, etc.) nécessaires à la survie d’un ouvrier. Le problème est que cette quantité de biens nécessaire n’est pas quantifiable car elle dépend des mœurs (Marx le reconnaît).

Le temps de travail nécessaire pour produire la valeur que l’ouvrier reçoit est inférieure à la durée effective du travail. Par exemple, un ouvrier travaille 12 heures par jour alors que pour produire la quantité de biens dont il a besoin quotidiennement, il suffirait de 6 heures de travail. De plus, il est payé seulement pour acheter ces biens nécessaires : il n’est donc payé que 6 heures de travail. Le reste constitue la plus-value, empochée par le capitaliste qui possède l’entreprise.

 

La théorie de l’aliénation

Marx reprend le concept d’aliénation de Hegel, mais il lui fait subir une transformation telle qu’on peut le considérer comme le véritable inventeur du concept actuel d’aliénation. Chez Hegel, l’esprit s’aliène (devient autre, devient étranger à lui-même) dans ses œuvres, se projette hors de soi. Au terme d’aliénations successives, l’esprit rentre en possession de l’ensemble de ses œuvres, de son passé (dans la conscience de l’homme qui comprend enfin son histoire).

Chez Marx, l’aliénation désigne un processus sociologique et économique. L’aliénation économique se fait sous deux modes : avec la propriété privée des moyens de production, le travail devient un simple instrument, un moyen de vivre. Le travailleur ne possède plus le produit de son travail et n’est même plus maître de son travail. Il est asservi à la machine et au capitaliste.[46] Les entrepreneurs aussi sont aliénés car les marchandises qu’ils font produire visent le bénéfice et non la satisfaction directe : l’entrepreneur est esclave du marché.

A cela il faut encore ajouter l’aliénation intrinsèque de l’échange : c’est ce que Marx appelle le fétichisme de la marchandise. Dans une marchandise (par exemple, un objet technique, un ordinateur ou un téléphone portable), on ne voit que la matière, et on croit que la valeur de la marchandise est une propriété de l’objet « en soi », inhérente à l’objet. Alors qu’en réalité la valeur de l’objet vient de ce qu’il contient une certaine quantité de travail humain. Il n’y a pas de valeur « en soi » dans les objets, toute valeur marchande vient de ce qu’un rapport social se noue entre êtres humains, entre travailleurs, par l’intermédiaire de la monnaie. La valeur d’une paire de baskets, c’est le travail des enfants asiatiques qui l’ont cousue. Pour Marx, ce fétichisme culmine pour la monnaie : on pense qu’elle a une valeur en soi, une valeur « magique » (d’où l’idée de « fétiche »), alors qu’en réalité elle n’a de valeur que dans la mesure où elle est le symbole du travail humain.

Marx dénonce également, après Feuerbach, l’aliénation religieuse, qui pendant plusieurs siècles a fait reluire aux yeux des hommes un paradis afin de mieux les convaincre que la terre devait rester un enfer où ils avaient le devoir de travailler et de souffrir pour expier la faute du péché originel. Le marxisme est un athéisme.

 

L’histoire selon Marx : l’utopie communiste

Marx distingue quatre régimes économiques (« modes de production ») : asiatique (subordination de tous les travailleurs à l’Etat), antique (esclavage), féodal (servage), bourgeois (salariat). Le modèle asiatique constitue un aboutissement possible du régime occidental (Lénine craignait une telle évolution).

Marx prévoit que le système capitaliste ne survivra pas à ses crises (pour les raisons sociales évoquées ci-dessus, et aussi en raison du déclin du taux de profit, qu’il croit inéluctable). A la lutte entre bourgeois et aristocrate soldée par la révolution bourgeoise de 1789 succède une lutte entre prolétaires et bourgeois qui débouchera sur une révolution communiste.

Dans le système communiste, le développement des moyens techniques sera tel que l’abondance règnera. Par conséquent le travail ne sera plus une contrainte : chacun travaillera selon ses capacités, et chacun recevra selon ses besoins. Grâce à cette abondance, il n’y aura plus de propriété privée, donc plus de vols ni de délinquance (car la délinquance naît de la misère économique). L’Etat sera donc devenu inutile, et il disparaîtra, et avec lui la police et l’armée. L’homme aura enfin atteint son épanouissement, il vivra heureux, travaillant à plusieurs tâches par jour en fonction de ses envies : menuisier le matin, cuisinier à midi, poète le soir…

La révolution prolétaire et l’avènement du communisme sont nécessaires et inéluctables, bien qu’on ne puisse dire quand ils se produiront. On touche ici à la dimension téléologique (qui concerne la fin, le but, le terme) et idéologique du marxisme. Marx avait pleinement conscience de cela, et il concevait que le philosophe devait favoriser l’avènement du communisme. « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, mais il s’agit désormais de le transformer. » (11e thèse sur Feuerbach)

 

Les suites du marxisme

Le moins que l’on puisse dire, c’est que malgré le caractère utopiste de cette philosophie, elle a connu une importance historique inégalée. Le marxisme est rapidement devenu la matrice du socialisme et du communisme. Paradoxalement, il est alors devenu une idéologie, tombant dans de nombreux travers qu’il dénonce concernant l’idéologie religieuse ou bourgeoise : par exemple, l’affirmation de la nécessité historique de l’avènement du communisme a contribué à rendre les militants peu actifs, si bien qu’on peut même dire, dans certains pays comme la France, que le parti communiste a constitué de fait une force réactionnaire, gelant un quart ou un tiers des voix aux élections, lesquelles auraient pu contribuer à élire des gouvernements réformistes de gauche qui auraient accéléré le développement du socialisme dans le pays.

La révolution russe d’octobre 1917 semble confirmer la prédiction marxiste. Vladimir Illich Oulianov, dit Lénine, avait amendé le marxisme pour produire une nouvelle doctrine, le marxisme-léninisme, dans lequel il introduit notamment l’idée de la nécessité d’une dictature du prolétariat provisoire pour mener au communisme effectif. Ce qu’il est essentiel de garder à l’esprit, c’est que l’U.R.S.S. n’a jamais prétendu avoir atteint le communisme : avant son effondrement, dans les années 1980, on estimait qu’il faudrait encore plus de cinquante ans avant d’atteindre le communisme véritable, qui se caractérise, rappelons-le, par la disparition de l’Etat. Il faut donc bien distinguer la critique du régime soviétique de 1917 à 1989 de la critique de l’utopie communiste telle que Marx l’a conçue.

Plusieurs critiques ont été adressées au marxisme. Selon Raymond Aron, la classe ouvrière n’est pas du tout, comme l’était la classe bourgeoise, porteuse de nouveauté et du projet d’une nouvelle société. L’anthropologue Pierre Clastres montre, à partir de l’étude des sociétés primitives, que ce n’est pas l’infrastructure qui détermine la superstructure mais l’inverse : la domination politique précède et fonde la domination économique. Pour qu’il y ait exploitation économique il faut d’abord que la société primitive, qui est organisée contre l’Etat et exorcise toute émergence de pouvoir, ait été détruite, c’est-à-dire qu’un Etat soit apparu. Enfin le sociologue Max Weber suggère aussi que c’est la superstructure qui détermine l’infrastructure par son analyse du capitalisme européen : selon lui c’est la religion (l’éthique protestante) qui est à l’origine du capitalisme. C’est donc l’idéologie qui a produit le système économique et non l’inverse.

Friedrich Nietzsche* (1844-1900)

La vie, c’est-à-dire la volonté de puissance, est la source de toute évaluation. Par conséquent la valeur de chaque chose est déterminée par son rapport à la puissance. Est bon ce qui est puissant, ce qui accroît ma puissance. L’art (le beau), la connaissance (le vrai) et même la morale et la religion (le bien) peuvent être évalués à partir de ce critère. Est bonne l’œuvre d’art qui exprime et stimule la vie. Une idée est bonne non pas si elle est vraie, mais si elle est utile et agréable. Une morale ou une religion est bonne si elle favorise le développement de la vie. Par exemple, le christianisme (ainsi que le bouddhisme, le socialisme, l’anarchisme, l’eudémonisme, etc.) est mauvais car il nie la vie : c’est une forme de nihilisme, ce que Freud appellera la « pulsion de mort ». Toute morale (au sens classique), en réalité, nuit à la vie. C’est pourquoi Nietzsche se place « par-delà bien et mal » et adopte une sagesse tragique qui consiste en un « grand oui » à la vie. Il s’agit de tout accepter, absurdité et souffrance comprises, et même de prendre plaisir à ce spectacle tragique qu’est le monde. Tel est l’idéal du « surhomme » : un homme par-delà bien et mal. Tel est le sens de l’éternel retour : un critère permettant de savoir qui est un surhomme. Celui qui peut supporter cette pensée et même l’aimer a le tempérament dionysiaque requis.

Vérité : tout est faux, relatif, perspectif. Remise en cause de la valeur de la vérité.

Morale : évaluation des morales elles-mêmes. Critique de la morale au nom de la vie.

Esthétique : défense du désir en art ; critique du désintérêt ; art pour artistes, stimulant.

Ses amis sont Spinoza et Montaigne, et, de manière plus ambiguë, Pascal et Schopenhauer. Ses idoles sont Shakespeare et Goethe. Cf. fichier sur Nietzsche pour plus de détails.

Sigmund Freud (1856-1939)

Freud est le fondateur de la psychanalyse, c’est-à-dire l’un de ceux qui ont découvert l’inconscient (avec Nietzsche et quelques autres), infligeant ainsi le troisième grand démenti à l’orgueil humain, après Copernic (la Terre n’est pas au centre de l’univers) et Darwin (l’homme descend du singe).

Selon Freud, la plus grande partie de notre psychisme est inconscient, mais surtout il s’agit d’un inconscient dynamique, actif, constitué de désirs primitifs (le ça, principe de plaisir) et refoulés par la conscience et le surmoi (principe de réalité) qui représente les exigences morales et sociales. Le moi doit faire la synthèse entre ces tendances contradictoires.

Les pulsions du ça sont principalement sexuelles. Le complexe d’Œdipe permet à Freud d’expliquer le développement libidinal (érotique et affectif) de l’enfant. Si ce développement se passe mal, ou en cas de traumatisme, l’individu peut tomber dans la névrose. C’est par la cure des névroses, uniquement par le langage (talking cure), que la psychanalyse s’est constituée comme science, ou en tout cas comme discipline pratique.

L’hypothèse de l’inconscient permet également d’expliquer les rêves : la métaphore et la métonymie sont les processus par lesquels l’inconscient contourne la censure de la conscience, dans notre sommeil, afin d’exprimer ses désirs secrets.

Le freudisme est aussi une philosophie de la culture, de la morale et de la religion : pour Freud, la morale et la religion sont le « surmoi de la culture » qui visent à assurer la survie du groupe. Ainsi la culture est édifiée sur du renoncement pulsionnel. A l’origine du surmoi, elle exige de nous que nous refoulions nos pulsions ou que nous les sublimions (dans le travail ou la création artistique). Ces pulsions sont non seulement les pulsions sexuelles (Eros) mais aussi les pulsions d’agression (Thanatos). Freud postule en effet l’existence d’une mystérieuse pulsion de mort, qui désigne tantôt le penchant à l’agression, tantôt le penchant à l’autodestruction. La possibilité de la sublimation des pulsions dans la création artistique jette également le fondement d’une philosophie de l’art. Ainsi selon Freud « tout est sexuel » : l’essentiel de nos désirs dérivent de la libido sexuelle.

En conclusion, la philosophie de Freud révolutionne notre conception de l’homme car elle montre que la conscience est obscure à elle-même. La question est alors de savoir quelles sont les conséquences, notamment au point de vue moral, de l’inconscient : nous détermine-t-il absolument et nous prive-t-il de notre liberté, ou avons-nous les moyens de le dominer ?

La philosophie contemporaine (xxe siècle)

 

Au xxe siècle, la philosophie se divise en deux branches : la phénoménologie et la philosophie analytique. Ces deux courants sont deux réponses possibles à la « crise de la représentation » qui secoue le début du siècle. La phénoménologie, fondée par Husserl, étudie les phénomènes de la conscience, c’est-à-dire le « monde de la vie » (Lebenswelt), le monde des apparences telles qu’elles se manifestent à la conscience. La philosophie analytique, elle, se focalise sur l’analyse du langage et de la logique pour analyser, comme son nom l’indique, nos concepts et le fonctionnement de notre pensée. La phénoménologie donnera naissance à l’existentialisme par le biais de Heidegger, bien que ce courant ait aussi une origine propre, qui remonte à Saint Augustin et passe par Pascal et Kierkegaard.

De la phénoménologie à l’existentialisme

Edmund Husserl (1859-1838)

Husserl fonde, au tout début du xxe siècle, la phénoménologie, c’est-à-dire l’analyse des phénomènes de la conscience. C’est une réponse à la crise des fondements des mathématiques et de l’ensemble de la science. Pour assurer la validité de l’ensemble de nos connaissances, il faut leur fournir un fondement solide et indubitable. La démarche de Husserl est donc analogue à la démarche cartésienne.

Toutefois, Husserl a pris conscience de la nature intentionnelle de la conscience : « toute conscience est conscience de quelque chose ». Par conséquent il ne s’en tient pas au « je pense donc je suis » de Descartes. En effet, dire « je pense », c’est dire « je pense quelque chose ». Le sujet n’est pas seul, il est toujours accompagné d’un objet. Pas de conscience sans objet. Aussi le fondement, pour Husserl, n’est pas le cogito nu, mais l’ensemble des données premières de la conscience, c’est-à-dire l’ensemble des apparences, du Lebenswelt, c’est-à-dire le « monde de la vie », le monde tel qu’il est vécu. Husserl suspend notre croyance à l’existence du monde (c’est l’épokhè, analogue du doute hyperbolique de Descartes), mais il conserve les apparences. Je ne sais pas s’il y a un arbre, mais je sais que je perçois un arbre.

Ce monde de la vie est, selon Husserl, le fondement absolu et inébranlable de la science, sont point de départ et son point d’arrivée. Il est ce qu’elle doit expliquer : car la science doit avant tout rendre compte des phénomènes. Ceci étant établi, Husserl se lance dans l’analyse logique de ces phénomènes. Il crée en quelque sorte une logique particulière, la logique de la conscience, ou phénoménologie. Donnons quelques exemples :

D’abord, la phénoménologie étudie l’acte de connaissance, conçu comme un acte intentionnel, c’est-à-dire ayant rapport à un objet, selon le concept antique remis au goût du jour par Brentano, le maître de Husserl :

 

Ce qui caractérise tout phénomène psychique, c’est ce que les Scolastiques du moyen âge ont appelé la présence intentionnelle (ou encore mentale) et ce que nous pourrions appeler nous-mêmes – en usant d’expressions qui n’excluent pas toute équivoque verbale – rapport à un contenu, direction vers un objet (sans qu’il faille entendre par là une réalité) ou objectivité immanente. Tout phénomène psychique contient en soi quelque chose à titre d’objet, mais chacun le contient à sa façon.

Franz Brentano, Psychologie du point de vue empirique (1874), chapitre I, § 5

 

Ainsi, tout acte de conscience se caractérise par un objet intentionnel, ou noème (arbre, triangle, dieu), et par un mode intentionnel, ou noèse, qui est la manière dont l’objet est appréhendé, la manière dont l’objet apparaît (désir, jugement, croyance, crainte, amour, etc.). La distinction de Heidegger entre être et étant provient de là : l’étant est l’objet, son être (ou mode d’être) est la manière dont il nous apparaît.

Husserl étudie ensuite les relations purement logiques qui relient nos actes de conscience entre eux. En particulier, la phénoménologie se présente comme une science descriptive des essences. Car selon Husserl les phénomènes nous donnent directement accès aux essences. Une première observation est que nous saisissons une essence par variation eidétique, c’est-à-dire en faisant varier continûment les propriétés du phénomène. Par exemple, nous ne pouvons concevoir un triangle que par variation imaginaire de ses propriétés. En fait, une propriété n’est rien d’autre qu’un ensemble de variations possibles et de limites infranchissables. Toute connaissance repose donc sur l’imagination. On voit poindre ici l’idée selon laquelle l’être est fondé sur la projection de possibilités, c’est-à-dire sur le « néant » ou le « temps ». Cette idée sera développée par Heidegger et Sartre.

D’autre part, Husserl met en évidence l’existence d’une intuition intellectuelle, contrairement à Kant qui considérait que toute intuition est sensible. En effet, quand je dis « le ciel est bleu », je vois bien le ciel et la bleuté, mais je ne vois nulle par le « est ». Et il en va de même pour l’ensemble des connecteurs logiques : c’est par une saisie spécifique de l’esprit (intuition intellectuelle) que nous pouvons les comprendre. On peut aller plus loin et établir la logique de nos concepts, en montrant par exemple que certaines significations sont secondaires par rapport à d’autres : l’idée de rouge est une signification abstraite et dépendante, alors que l’idée d’une chose rouge est concrète et indépendante : elle peut être conçue par soi. Bref, la phénoménologie est une logique, mais contrairement à la logique formelle c’est une logique rédigée « à la première personne », qui reste ancrée dans le domaine de la conscience, dans la description de nos vécus de conscience.

La philosophie de Husserl prendra, dans l’entre-deux-guerres, une dimension politique : Husserl voit dans l’oubli de l’être et du monde de la vie la cause profonde de la montée des périls, notamment du fascisme et du nazisme.

Martin Heidegger (1889-1976)

Heidegger est peu connu du grand public, mais avec Wittgenstein il est sans doute le plus grand philosophe du xxe siècle. S’inspirant de son professeur Husserl, il se rattache à la phénoménologie : le but de la philosophie est selon lui de faire apparaître les phénomènes qui nous sont de prime abord cachés. La vérité est dévoilement.

La grande question que pose Heidegger est la question de l’être. Heidegger distingue l’être (le fait d’être) de l’étant (ce qui est). Cette distinction peut se comprendre à partir de la distinction phénoménologique entre l’objet intentionnel et le mode de visée. L’étant est l’objet, l’être est la manière dont l’objet nous apparaît. Par exemple, une chaise nous apparaît comme un ustensile : l’être de cet étant est l’utilité.

Nous avons une compréhension intuitive de l’être : nous comprenons tous ce que signifie le verbe être, par exemple quand nous disons que « le ciel est bleu » ou que « Dieu est » ou que « c’est vrai ». Mais cette compréhension n’est pas thématisée explicitement. Si on nous demande qu’est-ce que l’être, nous ne saurons guère répondre. C’est dire que l’être est précisément un phénomène caché, qu’il faut dévoiler. Parce que l’être est un phénomène, l’ontologie, la science de l’être, n’est possible que comme phénoménologie :

 

Qu’est-ce donc que la phénoménologie doit « faire voir » ? Qu’est-ce qui doit, en un sens insigne, être appelé phénomène ? Qu’est-ce qui, de par son essence est nécessairement le thème d’une mise en lumière expresse ? Manifestement ce qui, de prime abord et le plus souvent, ne se montre justement pas, ce qui, par rapport à ce qui se montre de prime abord et le plus souvent, est en retrait, mais qui en même temps appartient essentiellement, en lui procurant sens et fondement, à ce qui se montre de prime abord et le plus souvent.

Mais ce qui en un sens privilégié demeure retiré, ou bien retombe dans le recouvrement, ou bien ne se montre que de manière « dissimulée », ce n’est point tel ou tel étant, mais, ainsi que l’ont montré nos considérations initiales, l’être de l’étant. Il peut être recouvert au point d’être oublié, au point que la question qui s’enquiert de lui et de son sens soit tue. Ce qui par conséquent requiert, en un sens insigne et à partir de sa réalité la plus propre, de devenir phénomène, c’est cela dont la phénoménologie s’est thématiquement « emparée » comme de son objet.

La phénoménologie est le mode d’accès à et le mode légitimant de détermination de ce qui doit devenir le thème de l’ontologie. L’ontologie n’est possible que comme phénoménologie. Le concept phénoménologique de phénomène désigne, au titre de ce qui se montre, l’être de l’étant, son sens, ses modifications et dérivés.

Heidegger, Être et temps (1927), § 7, c

 

Pour répondre à cette question de l’être, Heidegger interroge un étant privilégié : le Dasein. Par ce terme, qui signifie « être là », Heidegger désigne la réalité humaine, la conscience ouverte au monde, ou encore l’être-au-monde, formule qui résume la structure intentionnelle de la conscience. Le Dasein est privilégié car il est l’étant qui comprend l’être et qui a un rapport spécifique à son propre être : en effet, pour cet étant « il y va de son être », c’est-à-dire qu’il existe : il se projette, il se tient hors de lui-même, il est ce qu’il fait. En étudiant l’être du Dasein, c’est-à-dire l’existence, Heidegger fonde donc l’existentialisme proprement dit, bien que son but soit d’établir une ontologie : l’analyse de l’être du Dasein n’est qu’un préalable, un chemin vers l’analyse de l’être en général.

En somme, s’inspirant de la formule de Parménide selon laquelle « être et penser sont en quelque sorte le même », Heidegger analyse la compréhension de l’être pour étudier l’être. Il remonte à la pensée « originaire », c’est-à-dire la plus primitive et la plus fondamentale, et découvre qu’elle repose sur l’action, laquelle ne prend sens que dans le cadre d’un projet où des moyens (outils) sont utilisés en vue de certaines fins. Cette capacité d’envisager un étant en tant que quelque chose, par exemple une pierre en tant que marteau, est ce qui distingue l’homme de l’animal et fonde la pensée. Toute pensée constitue en effet en une analyse et une synthèse : par l’analyse on distingue deux dimensions de la chose, et par la synthèse on les réunit : « le marteau est lourd », « le ciel est bleu », tous les énoncés ont au fond la même structure. Celui qui les prononce effectue par là même la différence ontologique entre l’être et l’étant, entre la chose et ce en tant que quoi elle apparaît. Le lieu de la vérité n’est donc pas la proposition, comme le croient les logiciens, mais l’être vivant qui la prononce, le Dasein ouvert au monde : la vérité est une propriété de l’être-au-monde. Seul celui qui est au monde peut être « dans le vrai » ou « dans l’erreur ».

 

En effet, la projection est l’événement qui, comme il met en suspens en lançant en avant, pour ainsi dire désassemble (diairesiV) – désassemblage de l’emportement mais – comme nous l’avons vu – justement de telle sorte que, en soi, a lieu à ce moment un « tourner » de celui qui projette en tant que ce qui lie et relie (sunqesiV). La projection est cet événement originellement simple qui, pris dans un sens formel et logique, unifie ce qui en soi est contradictoire : relier et séparer. Mais en tant que configuration de la distinction entre le possible et l’effectif dans la possibilisation, en tant qu’irruption dans la distinction de l’être et de l’étant, la projection est aussi ce fait de se rapporter dans lequel naît l’« en tant que ». En effet, l’« en tant que » exprime le fait que, somme toute, de l’étant est devenu manifeste dans son être, que cette distinction a eu lieu. L’« en tant que » est ce qui désigne le moment structurel de cet « entre-deux » qui originellement fait irruption.

Heidegger, Les Concepts fondamentaux de la métaphysique, § 76

 

Cette étude de la pensée révèle que l’être n’apparaît que par la projection de possibilités, donc sur fond du temps. C’est le temps qui rend possible la compréhension de l’être. L’intentionnalité est une projection qui repose sur des ekstases temporelles, c’est-à-dire des projections du Dasein dans le temps. Heidegger met ainsi à jour la structure existentielle du Dasein : existence (projection dans l’avenir), facticité (le rapport au passé, à ce que nous sommes toujours déjà : notre disposition, notre manière d’être affecté) et présence (la rencontre de l’étant à partir d’un projet et de notre disposition). En somme, l’être repose sur le temps : le temps est la condition de l’être.

Le but de Heidegger était ontologique plutôt qu’existentialiste, mais on a surtout retenu ses analyses existentielles. En particulier, il esquisse une théorie de l’aliénation qui fait de lui un fondateur de la critique sociale contemporaine, au même titre que Marx. Selon Heidegger, le Dasein peut exister authentiquement, mais le plus souvent il existe de façon inauthentique. C’est-à-dire qu’il se comprend lui-même à partir des autres. Il vit dans l’opinion des autres, pour reprendre les formules de Pascal et de Rousseau. Heidegger utilise le mot « On » pour exprimer cette aliénation. Le Dasein inauthentique vit comme On vit, il pense comme On pense, il lit le livre que tout le monde lit, etc. On trouve une illustration littéraire magistrale de cette philosophie dans La Mort d’Ivan Illich, courte nouvelle de Tolstoï. Mais qui est ce « On » ? Ce n’est pas une entité mystérieuse qui flotterait au-dessus des individus : c’est un mode d’être de chaque Dasein particulier. Chaque Dasein peut vivre sur le mode du On ou sur le mode authentique.

L’aliénation du On est particulièrement visible dans le rapport à la mort. On meurt, tout le monde meurt : cette manière de parler nous prive de notre rapport individuel à la mort. Le sentiment authentique face à la mort, à savoir l’angoisse, est transmué en une peur qui passe pour une lâcheté. La mort et l’angoisse sont la clé de l’authenticité. En effet, la mort est une possibilité particulière – la possibilité de l’impossibilité de l’existence –, si bien que notre existence culmine dans la prise en compte de cette possibilité. L’angoisse, quant à elle, est un sentiment bien particulier : son objet n’est aucun étant en particulier, mais l’angoisse monte de nous-mêmes, c’est-à-dire de l’être-au-monde. Ce qui s’ouvre à nous dans l’angoisse, c’est l’ouverture au monde elle-même.

 

Ce pour-quoi l’angoisse s’angoisse se dévoile comme ce devant-quoi elle s’angoisse : l’être-au-monde. L’identité du devant-quoi de l’angoisse et de son pour-quoi s’étend même jusqu’au s’angoisser lui-même. Car celui-ci est en tant qu’affection un mode fondamental de l’être-au-monde. L’identité existentiale de l’ouvrir avec l’ouvert, identité telle qu’en cet ouvert le monde est ouvert comme monde, l’être-à comme pouvoir-être isolé, pur, jeté, atteste qu’avec le phénomène de l’angoisse c’est une affection insigne qui est devenue le thème de l’interprétation. L’angoisse isole et ouvre ainsi le Dasein comme « solus ipse ». Ce « solipsisme » existential, pourtant, transporte si peu une chose-sujet isolée dans le vide indifférent d’une survenance sans-monde qu’il place au contraire le Dasein, en un sens extrême, devant son monde comme monde, et, du même coup, lui-même devant soi-même comme être-au-monde.

Heidegger, Être et temps (1927), § 40

 

Par ces analyses de la mort et de l’angoisse, Heidegger rejoint la tradition philosophique qui voit dans la méditation de la mort la clé de la liberté et de l’existence pleine et authentique (cf. Montaigne par exemple). Les analyses de Heidegger sur le « On » évoquent également le « divertissement » décrit par Pascal : On cherche sans cesse à fuir l’angoisse et l’existence authentique en s’affairant, en s’adonnant à une curiosité frénétique et superficielle : conversations, lecture de journaux, etc. On cherche constamment à se rassurer en se fuyant soi-même…

Sur cette base, Heidegger développe une pensée de l’art originale, qui voit dans l’œuvre d’art la révélation d’un « monde » (ensemble de significations et de valeurs) et de la « terre » (rapport originel à la matérialité, la matière étant mise en valeur dans l’œuvre d’art). Sa pensée évolue d’ailleurs de plus en plus vers une forme hybride entre philosophie et poésie.

Le dernier point essentiel de la philosophie de Heidegger est la pensée de la technique. Il conçoit la technique moderne, depuis Descartes, comme un projet visant à soumettre le monde, à nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Si bien que l’être, aujourd’hui, est essentiellement utilitaire : nous concevons tout étant sur le mode de l’outil, du matériau disponible, à portée de la main. La nature dans son ensemble est conçu comme une sorte de réservoir d’énergie qui est sommé de fournir ce que nous voulons. Heidegger souligne le danger de cette emprise de la technique, mais il ne donne pas de solution, et cite même ce vers de Hölderlin :

 

Wo aber Gefahr ist,                                                           Mais là où est le danger,

Wächst das Rettende auch                                               Là croît aussi ce qui sauve

Jean-Paul Sartre (1905-1980)

Jean-Paul Sartre est beaucoup plus connu du grand public français que Heidegger. Pourtant, toute sa philosophie s’inspire considérablement de ce dernier. Cela s’explique sans doute par la position médiatique et engagée de Sartre, qui a milité pendant de nombreuses années, dans l’après-guerre, aux côtés du parti communiste, et qui a marqué les imaginations par sa présence pittoresque dans les cafés de Saint-Germain des Près.

Dans son ouvrage principal, L’être et le néant, Sartre établit lui aussi une « ontologie phénoménologique » : il y affirme que la conscience humaine, étant rapport intentionnel à un objet, est toujours extatique, hors de soi : elle « est ce qu’elle n’est pas » et elle « n’est pas ce qu’elle est ». Les notions de possibilité et de temps présentes chez Heidegger prennent chez Sartre la forme de l’imagination et du néant : l’homme est un néant, il est ce qui a rapport au néant grâce à son imagination.

Sartre s’oppose à l’idée de l’inconscient en remarquant que le concept de censure est incohérent : pour qu’il y ait censure il faut en effet qu’il y ait conscience de ce qui doit être censuré. Ainsi Sartre voit dans l’inconscient une des ruses de la mauvaise foi pour se déresponsabiliser, alors que l’homme est fondamentalement libre, il est condamné à la liberté. Comme Alain, Sartre s’oppose donc à l’idée de l’inconscient pour des raisons morales.

Sartre analyse également le rapport à autrui : autrui me constitue, il est le médiateur indispensable entre moi et moi-même. Il faut un sujet pour que je puisse prendre conscience de moi-même comme objet, comme le révèle le phénomène de la honte. Ce rapport à autrui peut virer au factice quand nous jouons un rôle : le garçon de café joue au garçon de café. Notre conscience, au fond, n’est rien, elle est un néant, c’est-à-dire une pure possibilité de jouer n’importe quel rôle. Nous ne sommes rien d’autre que ce que nous faisons, et c’est un mensonge de la mauvaise foi de donner l’illusion d’être quelque chose, d’être un individu bien déterminé. C’est là la forme sartrienne de l’inauthenticité heideggerienne : nous fuyons notre existence authentique et notre liberté en nous coulant dans un moule impersonnel.

 

Je ne puis être objet pour moi-même car je suis ce que je suis ; livré à ses seules ressources, l’effort réflexif vers le dédoublement aboutit à l’échec, je suis toujours ressaisi par moi. Et lorsque je pose naïvement qu’il est possible que je sois, sans m’en rendre compte, un être objectif, je suppose implicitement par là même l’existence d’autrui, car comment serais-je objet si ce n’est pour un sujet ? Ainsi autrui est d’abord pour moi l’être par qui je suis objet, c’est-à-dire l’être par qui je gagne mon objectité[47]. Si je dois seulement pouvoir concevoir une de mes propriétés sur le mode objectif, autrui est déjà donné. Et il est donné non comme être de mon univers, mais comme un sujet pur. Ainsi ce sujet pur que je ne puis, par définition, connaître, c’est-à-dire poser comme objet, il est toujours , hors portée et sans distance lorsque j’essaie de me saisir comme objet. Et dans l’épreuve du regard, en m’éprouvant comme objectité non révélée, j’éprouve directement et avec mon être l’insaisissable subjectivité d’autrui.

Jean-Paul Sartre, L’être et le néant (1943)

 

L’essentiel de la philosophie de Sartre est d’ailleurs dans une posture morale : l’existentialisme, qui prétend réaliser la synthèse entre le marxisme et la liberté humaine. Doctrine athée, l’existentialisme affirme que l’homme est seul, libre et responsable. Il n’y a pas de nature humaine prédéfinie : l’existence précède l’essence. Il ne peut se référer à aucune transcendance et doit créer lui-même ses valeurs. L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. Il a toujours le choix : la seule liberté qu’il n’a pas, c’est de renoncer à sa liberté.

 

Dostoïevski avait écrit : « Si Dieu n’existait pas tout serait permis. » C’est là le point de départ de l’existentialisme. En effet, tout est permis si Dieu n’existe pas, et par conséquent l’homme est délaissé, parce qu’il ne trouve ni en lui, ni hors de lui une possibilité de s’accrocher. Il ne trouve d’abord pas d’excuses. Si, en effet, l’existence précède l’essence, on ne pourra jamais expliquer par référence à une nature humaine donnée et figée ; autrement dit, il n’y a pas de déterminisme, l’homme est libre, l’homme est liberté. Si, d’autre part, Dieu n’existe pas, nous ne trouvons pas en face de nous des valeurs ou des ordres qui légitimeront notre conduite.

Ainsi nous n’avons ni derrière nous, ni devant nous, dans le domaine lumineux des valeurs, des justifications ou des excuses. Nous sommes seuls, sans excuses. C’est ce que j’exprimerai en disant que l’homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu’il ne s’est pas créé lui-même, et cependant libre, parce qu’une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu’il fait.

Sartre, L’Existentialisme est un humanisme (1946)

 

Sartre est également un grand écrivain (prix Nobel de littérature) avec des pièces de théâtre philosophiques comme Huis clos (« l’enfer, c’est les autres »). Il est aussi un précurseur de la pensée de l’absurde, par exemple avec La Nausée, un roman qui explore le sentiment de l’existence, qui apparaît comme un excès : il y a du trop dans cette racine, je suis en trop, l’être est en trop. Ce « trop » signifie l’excès d’un monde qui n’a aucune raison d’être.

La philosophie analytique

Ludwig Wittgenstein (1889-1951)

Wittgenstein est passé par deux philosophies successives. La première, celle du Tractatus logico-philosophicus rédigé au front durant la Première guerre mondiale, est une conception de la logique et du langage qui voit dans celui-ci un « tableau » du monde, une image des faits, de sorte que toute question bien posée peut recevoir une réponse : ainsi il n’y a pas de problème, toute connaissance est scientifique et doit pouvoir être vérifiée expérimentalement. Il n’y a pas d’énigme et la philosophie ne consiste en rien d’autre qu’en la clarification du langage et de nos propositions.

Dans cette conception il n’y a pas d’énigme, mais il y a du mystique : le langage ne peut pas tout dire. En particulier il ne peut représenter sa forme de représentation, c’est-à-dire la forme logique que le langage et le monde ont en commun.

 

La proposition n’exprime quelque chose que pour autant qu’elle est une image. […]

Ma pensée fondamentale est […] que la logique des faits ne se laisse pas représenter. […]

4.1 – La proposition représente l’existence et la non-existence des états de choses.

4.11 – La totalité des propositions vraies constitue la totalité des sciences de la nature.

4.111 – La philosophie n’est aucune des sciences de la nature. (Le mot « philosophie » doit désigner quelque chose qui est au-dessus ou au-dessous, mais non pas à côté des sciences de la nature.)

4.112 – Le but de la philosophie est la clarification logique de la pensée.

La philosophie n’est pas une doctrine mais une activité.

Une œuvre philosophique consiste essentiellement en élucidations.

Le résultat de la philosophie n’est pas un nombre de « propositions philosophiques », mais le fait que des propositions s’éclaircissent.

La philosophie a pour but de rendre claires et de délimiter rigoureusement les pensées qui autrement, pour ainsi dire, sont troubles et floues.

4.113 – La philosophie limite le domaine discutable des sciences de la nature.

4.114 – Elle doit délimiter le concevable, et, de la sorte, l’inconcevable. Elle doit limiter de l’intérieur l’inconcevable par le concevable.

4.115 – Elle signifiera l’indicible, en représentant clairement le dicible.

4.116 – Tout ce qui peut être en somme pensé, peut être clairement pensé. Tout ce qui se laisse exprimer se laisse clairement exprimer.

4.12 – La proposition peut représenter la réalité totale, mais elle ne peut représenter ce qu’il faut qu’elle ait en commun avec la réalité pour pouvoir la représenter – la forme logique.

4.121 – […] Ce qui se reflète dans le langage, le langage ne peut le représenter.

Ce qui s’exprime soi-même dans le langage, nous-mêmes ne pouvons l’exprimer par le langage.

La proposition montre la forme logique de la réalité. Elle l’exhibe.

4.1212 – Ce qui peut être montré ne peut pas être dit. […]

6.5 – Une réponse qui ne peut être exprimée suppose une question qui elle non plus ne peut être exprimée. L’énigme n’existe pas. Si une question se peut absolument poser, elle peut aussi trouver sa réponse.

6.51 – Le scepticisme n’est pas réfutable, mais est évidemment dépourvu de sens s’il s’avise de douter là où il ne peut être posé de question. Car le doute ne peut exister que là où il y a une question ; une question que là où il y a une réponse, et celle-ci que là où quelque chose peut être dit. […]

6.521 – La solution du problème de la vie se remarque à la disparition de ce problème. (N’est-ce pas là la raison pour laquelle des hommes pour qui le sens de la vie est devenu clair au terme d’un doute prolongé n’ont pu dire ensuite en quoi consistait ce sens ?)

6.522 – Il y a assurément de l’inexprimable. Celui-ci se montre, il est l’élément mystique.

6.53 – La juste méthode en philosophie serait en somme la suivante : ne rien dire sinon ce qui se peut dire, donc les propositions des sciences de la nature – donc quelque chose qui n’a rien à voir avec la philosophie – et puis à chaque fois qu’un autre voudrait dire quelque chose de métaphysique, lui démontrer qu’il n’a pas donné de signification à certains signes dans ses propositions. Cette méthode ne serait pas satisfaisante pour l’autre – il n’aurait pas le sentiment que nous lui enseignons de la philosophie – mais elle serait la seule rigoureusement juste.

6.54 – Mes propositions sont élucidantes à partir de ce fait que celui qui me comprend les reconnaît à la fin pour des non-sens, si, passant par elles, sur elles, par-dessus elles, il est monté pour en sortir. Il faut qu’il surmonte ces propositions ; alors il acquiert une juste vision du monde.

7. – Sur ce dont on ne peut parler, il faut se taire.

Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus (1921)

 

Dans sa deuxième philosophie, Wittgenstein a entrepris une critique radicale de la pensée du Tractatus en élargissant considérablement sa conception du langage. Le langage, en effet, n’est pas étroitement logique ni représentatif : il peut nous servir à accomplir de multiples actions. La diversité des jeux de langage est extrême, et chaque jeu de langage repose au fond dans une forme de vie particulière.

 

– Mais combien de sortes de phrases existe-t-il ? L’affirmation, l’interrogation, le commandement peut être ? – II en est d’innombrables sortes ; il est d’innombrables et diverses sortes d’utilisation de tout ce que nous nommons « signes », « mots », « phrases ». Et cette diversité, cette multiplicité n’est rien de stable, ni de donné une fois pour toutes ; mais de nouveaux types de langage, de nouveaux jeux de langage naissent, pourrions-nous dire, tandis que d’autres vieillissent et tombent en oubli. (Nous trouverions une image approximative de ceci dans les changements des mathématiques.)

Le mot « Jeu de langage » doit faire ressortir ici que le parler du langage fait partie d’une activité ou d’une forme de vie.

Représentez-vous la multiplicité des jeux de langage au moyen des exemples suivants :

Commander et agir d’après des commandements.

Décrire un objet d’après son aspect, ou d’après des mesures prises. Reconstituer un objet d’après une description (dessin).

Rapporter un évènement.

Faire des conjectures au sujet d’un évènement.

Former une hypothèse et l’examiner.

Représenter les résultats d’une expérimentation par des tables et des diagrammes.

Inventer une histoire ; et lire.

Jouer du théâtre. Chanter des « rondes ».

Deviner des énigmes.

Faire un mot d’esprit ; raconter.

Résoudre un problème d’arithmétique pratique.

Traduire d’une langue dans une autre.

Solliciter, remercier, maudire, saluer, prier.

Ludwig Wittgenstein, Investigations philosophiques (1953), § 23

 

Le rôle de la philosophie est alors de clarifier ces différents jeux : car les problèmes philosophiques naissent de la confusion entre différents jeux de langage. La philosophie est une thérapeutique qui vise à nous guérir de nos maladies linguistiques.

Les conséquences de cette philosophie sont multiples. Par exemple, il n’y a pas de signification idéale ou de « langage privé » : le sens d’un mot n’est rien d’autre que son mode d’emploi. De cette affirmation au béhaviorisme, il n’y a qu’un pas, que franchiront les héritiers de Wittgenstein.

Le structuralisme et la pensée française (années 1960)

Après l’existentialisme (issu de Heidegger) et la pensée de l’absurde (issue de Schopenhauer) qui s’expriment chez Sartre et Camus, et aussi au théâtre avec Ionesco et Beckett dans les années 1950, une nouvelle philosophie se développe dans la France des années 1960 : le structuralisme.

Le structuralisme provient de plusieurs sources. D’abord de la linguistique saussurienne, qui présente la langue comme une structure au sens fort, c’est-à-dire un ensemble de termes dont la nature est déterminée exclusivement par leurs relations : ce qui fait le sens d’un mot n’est pas sa nature intrinsèque mais sa relation aux autres mots.

Les structuralistes (Lévi-Strauss, Lacan, Barthes, Foucault, Derrida) étendent cette notion de structure à l’ensemble des phénomènes humains : Barthes analyse des phénomènes de société comme la mode et les mythes modernes, Lacan affirme que « l’inconscient est structuré comme un langage », Derrida déconstruit les textes littéraires et philosophiques eux-mêmes pour faire ressortir leurs structures communes, Foucault montre que les sciences de chaque époque s’inscrivent dans une structure commune (épistémè), et enfin Lévi-Strauss fait ressortir les structures des institutions sociales (relations de parenté, mythes, art, etc.). Bref, tous les phénomènes humains sont ainsi expliqués en termes de structures.

Michel Foucault (1926-1984)

C’est au point de vue épistémologique que Foucault développe une pensée structuraliste : dans Les Mots et les choses, il essaie de montrer que les sciences ne progressent pas de façon continue. A chaque époque, une structure commune organise l’ensemble des savoirs, déterminant les types de problèmes et les types de réponse. Cette structure générale de la connaissance est ce que Foucault appelle une épistémè (science, en grec). Ces structures n’évoluent pas : elles sont remises en causes de façon brutale, par une révolution scientifique. Et ces structures sont en quelque sorte incommensurables entre elles, d’où un certain relativisme épistémologique défendu par Foucault. Notre connaissance ne progresse pas vraiment, c’est plutôt que nous comprenons les choses d’une autre manière, dans un autre cadre. Cette histoire des épistémè fait écho à la thèse heideggerienne selon laquelle l’être (c’est-à-dire notre façon d’appréhender les choses, notre rapport au monde) est historique. Cette notion est aussi, si l’on veut, le développement de la notion kantienne d’a priori (condition de la pensée qui précède toute expérience), mais bien au-delà de l’espace et du temps il s’agit d’un a priori historique, social et existentiel, c’est-à-dire au fond la facticité : ce à partir de quoi nous partons pour penser comme pour agir.

Concrètement, l’épistémè de la Renaissance est l’interprétation : le microcosme est censé refléter le macrocosme, et c’est par analogie que procède le savoir. Puisque la noix ressemble au cerveau, elle doit avoir un lien avec lui et est susceptible de soigner les maladies cérébrales. A cette épistémè succède celle de l’âge classique, qui est une épistémè de l’ordre : désormais chaque être est considéré comme connu à partir du moment où il s’insère dans une classification générale (classifications des plantes et des animaux notamment). Au xixe siècle, la science entre dans une nouvelle ère avec la découverte de l’homme (sciences de l’homme), c’est-à-dire la découverte de la vie (biologie), du travail (économie) et du langage (linguistique). Ainsi, conclut Foucault, l’homme est une invention récente, et sa fin est probablement prochaine : il pourrait bien disparaître, comme un visage de sable effacé par la mer. Peut-être Foucault pense-t-il au structuralisme lui-même, qui précisément tend à dissoudre l’homme (l’individu) dans des structures.

La pensée de Foucault ne se limite pas à cette dimension épistémologique. Il est aussi et surtout un philosophe politique. Dans la tradition de Machiavel, Hobbes, Spinoza et Nietzsche, il conçoit la société comme une guerre civile permanente. « La politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens », écrit-il en renversant la proposition de Clausewitz. Les relations de pouvoir, en effet, traversent l’ensemble de la société et des institutions, comme l’avait déjà vu La Boétie. A la limite, le pouvoir est un pur dispositif de représentation qui peut même fonctionner sans dominant. C’est ce que révèle le paradigme du panoptique :

 

A la périphérie un bâtiment en anneau ; au centre, une tour ; celle-ci est percée de larges fenêtres qui ouvrent sur la face intérieure de l’anneau ; le bâtiment périphérique est divisé en cellules, dont chacune traverse toute l’épaisseur du bâtiment ; elles ont deux fenêtres, l’une vers l’intérieur, correspondant aux fenêtres de la tour ; l’autre, donnant sur l’extérieur, permet à la lumière de traverser la cellule de part en part. Il suffit alors de placer un surveillant dans la tour centrale, et dans chaque cellule d’enfermer un fou, un malade, un condamné, un ouvrier ou un écolier. Par l’effet du contre-jour, on peut saisir de la tour, se découpant exactement sur la lumière, les petites silhouettes captives dans les cellules de la périphérie. Autant de cages, autant de petits théâtres, où chaque acteur est seul, parfaitement individualisé et constamment visible (…). Chacun, à sa place, est bien enfermé dans une cellule d’où il est vu de face par le surveillant, mais les murs latéraux l’empêchent d’entrer en contact avec ses compagnons. Il est vu, mais il ne voit pas ; objet d’une information, jamais sujet dans une communication. La disposition de sa chambre, en face de la tour centrale, lui impose une visibilité axiale ; mais les divisions de l’anneau, ces cellules bien séparées impliquent une invisibilité latérale. Et celle-ci est garantie de l’ordre. Si les détenus sont des condamnés, pas de danger qu’il y ait complot, tentative d’évasion collective, projets de nouveaux crimes pour l’avenir, mauvaises influences réciproques ; si ce sont des malades, pas de danger de contagion ; des fous, pas de risque de violences réciproques ; des enfants, pas de copiage, pas de bruit, pas de bavardage, pas de dissipation. Si ce sont des ouvriers, pas de rixes, pas de vols, pas de coalitions, pas de ces distractions qui retardent le travail, le rendent moins parfait ou provoquent des accidents. La foule, masse compacte, lieu d’échanges multiples, individualités qui se fondent, effet collectif, est abolie au profit d’une collection d’individualités séparées. Du point de vue du gardien, elle est remplacée par une multiplicité dénombrable et contrôlable ; du point de vue des détenus, par une solitude séquestrée et regardée.

De là, l’effet majeur du Panoptique : induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir. Faire que la surveillance soit permanente dans ses effets, même si elle est discontinue dans son action ; que la perfection du pouvoir tende à rendre inutile l’actualité de son exercice ; que cet appareil architectural soit une machine à créer et à soutenir un rapport de pouvoir indépendant de celui qui l’exerce ; bref que les détenus soient pris dans une situations de pouvoir dont ils sont eux-mêmes les porteurs.

Michel Foucault, Surveiller et punir, 1975

 

Voilà pourquoi votre lycée ressemble à une prison : parce que c’est une prison, ou un hôpital, ou une usine. Foucault diagnostique ainsi l’émergence de nouvelles techniques de gouvernement. Le panoptique (dont la version contemporaine est la caméra de surveillance) est le symptôme d’une société de contrôle, où le pouvoir s’exerce essentiellement par la connaissance du gouverné.

Plus généralement, on assiste à un changement général du paradigme de gouvernement : on est passé de la loi à la norme. La société d’Ancien régime était fondée sur une loi donnée par Dieu qui déterminait le bien et le mal. La sanction avait un sens moral et religieux. La société moderne ne fait plus référence à aucune transcendance, ni même aux notions morales. Son seul objectif est la gestion de la population. L’homme n’est plus analysé comme un sujet politique, mais comme un être naturel obéissant à des lois. Le modèle du gouvernement n’est plus idéal mais réel (cf. Machiavel) : ce n’est plus la théologie et la philosophie mais l’économie et la médecine. On est passé du philosophe-roi au médecin-roi. Les délinquants sont désormais considérés comme des nuisances économiques à gérer ou comme des malades à soigner : c’est pourquoi les châtiments (torture, travaux forcés, peine de mort) disparaissent au profit du seul enfermement, visant à assurer la sécurité de la société. Nous sommes passés du patriarcat au matriarcat[48], de l’Etat régalien à l’Etat providence. A la figure du policier se substitue progressivement la figure du médecin, du pompier, du sociologue, du gestionnaire. Foucault parle de biopouvoir pour désigner ce pouvoir sur la vie : d’un pouvoir qui fait mourir (peine de mort) ou laisse vivre on est passé à un pouvoir qui fait vivre (aides sociales) ou laisse mourir.

Autre symptôme de cette grande transformation : « Désormais la sécurité est au-dessus des lois »[49] et de la légitimité, car elle prétend être la source de toute légitimité. La récente loi sur la rétention de sûreté, qui permet de garder en prison un délinquant ayant refusé de se soigner alors même qu’il a purgé sa peine, constitue un exemple éclatant de cette priorité donnée à la sécurité sur la légitimité. Cette volonté de sanctionner une faute potentielle avait été anticipée par Steven Spielberg dans Minority Report, un film avec Tom Cruise où la police « pre-crime » détecte les délits avant même qu’ils ne soient commis et arrête les délinquants quelques secondes avant qu’ils ne passent à l’acte.


Résumé

 

Les sages d’Orient

Confucius (v. 551-479)

- préoccupation majeure : l’ordre, le respect, la modestie

Lao-Tseu (vie – ve s.)

- fondateur du taoïsme, auteur du Tao te king (livre de la voie et de la vertu)

- le Tao est une entité mystérieuse à l’origine de toutes choses

- efficacité du vide : c’est là où il n’y a rien que réside l’efficacité d’une roue, d’un vase ou d’une porte

- les contraires sont liés et se produisent mutuellement ; par conséquent le taoïsme prône le non-agir, qui n’est pas une attitude passive mais un détachement à conquérir (cette notion rappelle le bouddhisme)

Tchouang-tseu (ive s. av. J.-C.)

- autre philosophe taoïste

- est-ce Tchouang-tseu qui rêve qu’il est un papillon, ou un papillon qui rêve qu’il est Tchouang-tseu ?

- simplicité : je préfère traîner dans la boue plutôt que servir les rois

Bouddha (vie s. av. J.-C.)

- le désir est souffrance ; il faut donc supprimer le désir, atteindre le détachement, pour atteindre le nirvana (concept proche de l’ataraxie des épicuriens et des stoïciens : tranquillité de l’âme, apaisement, sérénité)

- le suicide est néanmoins condamné : c’est en vivant sa vie qu’on peut se libérer de la souffrance du désir

 

Les Présocratiques

Thalès de Milet (vers 600 av. J.-C.)

- un principe unique : l’eau ; il mesura les pyramides grâce à l’usage des rapports mathématiques

Héraclite d’Ephèse (544-484)

- « Héraclite l’obscur » ne nous a laissés que quelques fragments mystérieux

- tout change, tout coule : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve

- les conflits sont moteurs

- les contraires sont indissociables ; l’action est vaine

- le logos est la pensée universelle qui régit le changement

- l’univers est feu ; il a toujours existé

- Héraclite est mélancolique (contrairement à Démocrite)

- Héraclite est le fondateur d’un courant de pensée qui passe par Marx, Nietzsche…

Parménide d’Elée (540-470)

- seul l’être est, le non-être n’est pas : donc il n’y a pas de devenir : l’être est immuable et éternel

- cette philosophie permet de comprendre la tension entre la pensée et le temps et annonce l’idéalisme platonicien

Empédocle d’Agrigente (490-435)

- quatre éléments : eau, terre, air, feu ; deux forces : amour et haine

Zénon d’Elée (485-430)

- paradoxes : le mouvement est impossible (division à l’infini de la distance à parcourir) ; solution découverte seulement au xixe siècle grâce au calcul sur l’infini

Démocrite d’Abdère (470-380)

- matérialiste : physique atomiste : le monde est constitué d’atomes (éléments insécables) dans le vide

- génération et destruction s’expliquent par l’agrégation et la dissolution des atomes

- il n’y a pas de providence, le monde est produit par des forces naturelles

- il y a une infinité d’atomes et de mondes

- les apparences ne nous donnent pas accès à la nature profonde des choses

- éthique hédoniste : il faut se libérer des maux et des craintes inutiles et vivre sereinement

 

La révolution socratique

Socrate (470-399)

- Socrate n’a rien écrit ; il discute avec les gens (ironie et maïeutique) et leur montre qu’ils ne savent rien ; lui-même prétend ne rien savoir : « tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien »

- la reconnaissance de notre ignorance est le point de départ nécessaire de toute recherche

- c’est aussi une injonction éthique à faire retour sur soi : « connais-toi toi-même »

- en distinguant ainsi savoir et opinion, Socrate est le fondateur de la rationalité et de la philosophie

- procès de Socrate : il est condamné à mort par le tribunal démocratique d’Athènes pour incroyance et corruption de la jeunesse ; il aurait pu échapper à la mort mais il préfère mourir, par « civisme »

Platon (427-347)

- élève de Socrate, marqué par la mort de son maître ; en garde une rancune contre la démocratie et cherchera la constitution idéale, qui garantit la justice

- ce qui prime chez Platon est la question du Bien et de la Justice ; le reste en découle

- idéalisme platonicien : ce qui est réel est éternel, donc idéal ; les êtres sensibles ne sont que les copies des Idées

- l’« Idée de Bien » est la condition de la compréhension de toute chose (mystérieux…)

- le désir est manque ; Eros est mi-homme, mi-dieu ; mais le désir est positif car il nous élève vers les Idées

- Platon esquisse la cité idéale comme un modèle vers lequel il faut se diriger

- la Justice, dans la cité, est atteinte quand chacun est à la place pour laquelle la nature l’a le mieux doté : la justice est le respect de la hiérarchie et de l’ordre naturel : peuple (désir), soldats (courage), dirigeants (sagesse)

- dimension communiste et totalitaire de cette cité idéale : mensonge politique et contrôle politique des arts

- mensonge politique : Platon détermine le Vrai à partir du Bien (cf. Pascal, Kant) : « le juste est heureux »

- tripartition de l’âme (comme la cité) : désirs, courage et raison : la vertu consiste à se dominer soi-même

- l’âme est immortelle ; réincarnation et jugement dernier : Platon invente l’enfer comme instrument politique

- les sens et le corps nous trompent : il faut séparer l’âme du corps : philosopher, c’est apprendre à mourir

- critique des arts, qui produisent des copies de copies, éloignées de 3 degrés de la réalité

- critique de l’écriture : elle affaiblit la mémoire et un texte ne peut répondre à son lecteur

- influence décisive de Platon sur le christianisme et l’ensemble de la pensée occidentale

Aristote (384-322)

- élève de Platon, professeur d’Alexandre le Grand

- s’oppose à Platon :

- c’est sa métaphysique qui commande sa philosophie morale et politique (pour Platon c’est l’inverse)

- il est plutôt empiriste (Platon est idéaliste)

- inventeur de la logique ; les principes ne peuvent pas être eux-mêmes démontrés ; intuition et induction

- théorie des quatre causes : cause matérielle, cause formelle, cause efficiente (artisan), cause finale (but)

- finalisme : chaque être de la nature a une fin, un but

- distinction entre praxis et poiesis ; la praxis est supérieure à la poiesis ; mépris du travail

- le bien suprême est le bonheur ; et plus précisément la politique et surtout la science

- éthique du juste milieu : toute vertu tient le milieu entre deux vices (ex : courage entre audace et pusillanimité)

- le « divin » est le premier moteur (pour éviter une régression à l’infini), c’est-à-dire le but, le Bien, le bonheur

- l’homme est un animal politique : la cité est une communauté naturelle

- la cité ne vise pas seulement la subsistance mais surtout le bonheur et les « belles actions »

- les constitutions droites sont celles qui visent l’avantage de tous (monarchie, aristocratie, république)

- celui qui l’emporte par la vertu peut légitimement gouverner

- l’homme aime les arts car il aime naturellement connaître

- la comédie représente les actions basses (mais inoffensives), la tragédie les actions nobles

- la tragédie plaît car elle produit la catharsis (purgation) de la crainte et de la pitié

- la poésie (littérature) est plus philosophique que l’histoire, elle permet de mieux connaître l’homme car elle nous présente directement la nature humaine en général, et non tel homme particulier

Diogène le cynique (410-323)

- école des cyniques : rejet des conventions sociales et morales pour vivre selon la nature

- Diogène vit dans une amphore, à demi nu, se masturbe en public ; « ôte-toi de mon soleil », dit-il à Alexandre

Epicure (341-270)

- hédonisme : le bien suprême est le plaisir, ou plus précisément l’ataraxie (absence de troubles)

- austérité : il ne faut satisfaire que les plaisirs indispensables (manger, dormir) pour éviter les troubles

- métaphysique matérialiste ; les dieux existent mais ne se soucient pas de nous

- la mort n’est pas à craindre car elle ne nous concerne pas

Le philosophe grec

- plus qu’une simple théorie ou « conception du monde », c’est un art de vivre qui engage la vie du philosophe

 

L’époque romaine

Lucrèce (98-56/55)

- philosophe matérialiste qui s’inspire d’Epicure et critique la religion

Le stoïcisme : Epictète (50-130)

- le stoïcisme est un très grand courant philosophique

- idée générale : échapper à la fortune en n’accordant de prix qu’à ce qui dépend de nous, en acceptant le destin

- liberté intérieure absolue, citadelle intérieure, etc.

- difficulté : difficile de maîtriser nos pensées et affects

- dimension factice d’une liberté qui consiste à éviter un mal par un plus grand mal

- mais grande valeur du stoïcisme : principe rationnel de base (distinguer ce qui dépend de nous du reste)

 

La philosophie médiévale

Saint Augustin (354-430)

- réflexions sur le temps

- idée d’un progrès historique

- morale : « aime et fais ce que tu voudras »

Anselme (1033-1109)

- « preuves » de l’existence de Dieu : si le concept a un contenu, on ne peut déduire qu’il existe ; s’il est vide, on conclut bien à une existence, mais on ne sait ce que c’est : c’est le monde, et non un dieu personnel

Saint Thomas d’Aquin (1225-1274)

- réalise la synthèse entre la philosophie d’Aristote et le christianisme

 

La Renaissance

L’héliocentrisme et la révolution scientifique (Copernic, Kepler, Galilée, Newton)

- depuis Aristote on pense que les astres au-delà de la lune (monde supralunaire) sont parfaits et se déplacent donc selon un mouvement circulaire uniforme ; or certains astres ont un mouvement apparent erratique, difficile à expliquer dans ce cadre ; on les appelle « planètes », du grec planaomai qui signifie vagabonder.

- 1543 : Copernic découvre l’héliocentrisme

- 1600 : Bruno est brûlé vif par l’Eglise pour avoir affirmé que l’univers est infini

- 1609 : Kepler découvre les lois du mouvement des planètes

- 1604 : Galilée établit la loi de la chute des corps

- 1633 : Galilée doit abjurer l’héliocentrisme

- 1665 : Newton fait la synthèse entre Galilée (la pomme) et Kepler (la lune) en découvrant que c’est la même force qui fait que les corps tombe et que les satellites tournent sur leur orbite : la gravitation universelle

- 1992 : l’Eglise catholique réhabilite Galilée

Nicolas Machiavel (1469-1527)

- renversement de la perspective grecque : on ne part plus de l’idéal mais du réel, des passions, etc.

- le mal est parfois nécessaire : pour rester au pouvoir il faut être fort, voire cruel

- la dissimulation fait partie de l’art des princes

- il faut savoir saisir la fortune quant elle se présente : « la fortune est femme », la chance sourit aux audacieux

- « machiavélique » : la fin justifie les moyens

Etienne de La Boétie (1530-1563)

- la servitude est volontaire : c’est le peuple qui se lie

Michel de Montaigne (1533-1592)

Scepticisme : notre raison est faible et ne nous permet pas d’atteindre la vérité.

Tout change : « Le monde est une branloire pérenne. » Donc on ne peut guère connaître.

- Chaque chose est différente des autres, donc unique ; donc difficile à connaître.

Relativisme culturel et critique de l’ethnocentrisme. Nous ne sommes pas meilleurs que les sauvages. Le droit chemin est de suivre la nature, mais c’est quasi impossible car notre raison et notre culture nous ont fait perdre notre instinct naturel.

- En matière d’éducation, il faut mettre l’intelligence (la sagesse, le jugement) au dessus de la simple accumulation des connaissances (mieux vaut une tête bien faite que bien pleine). Le professeur doit accompagner l’élève dans son développement, et l’exercice du jugement doit être sans cesse confronté à la réalité.

- Philosopher, c’est apprendre à mourir.

Humilité et juste milieu : il faut prendre conscience de nos faiblesses (en particulier notre ignorance), sans mépriser notre être pour autant. Il faut se connaître soi-même et vivre cette vie qui est la nôtre le mieux possible.

- Montaigne évoque l’amitié exceptionnelle qu’il a expérimentée avec La Boétie.

- Le plaisir ne doit pas être rejeté ou méprisé : il est notre seul but, auquel vise même la vertu.

Thomas Hobbes (1588-1679)

- le droit est défini par la force : par nature chacun a le droit d’user de sa puissance pour conserver sa vie

- justification de l’absolutisme au nom de la sécurité, pour éviter la guerre civile

- la seule limite du pouvoir est que chacun a le droit de se défendre car de toute façon on ne peut pas l’interdire

- « la réputation de puissance est puissance »

- la liberté est l’absence d’entraves extérieures

 

La modernité (xviisiècle)

René Descartes (1596-1650)

- révolution cartésienne analogue à celle de Socrate : critique de la scolastique, refus de l’autorité des anciens

- doute méthodique et hyperbolique qui mène à la première certitude : le cogito : je pense, donc je suis

- l’évidence est le critère de la vérité ; tout est connu par intuition et déduction (image de la chaîne)

- « preuves » de l’existence de Dieu, qui garantit la vérité de nos certitudes premières (« semences de vérité »)

- système déductif de l’ensemble du savoir ; pas de recours à l’expérience, qui est trompeuse

- insistance sur la méthode : analyser, dénombrer et synthétiser, avec comme critère permanent l’évidence

- dualisme : substance pensante et étendue, âme et corps ; problème de l’interaction : « glande spinéale »

- morale provisoire : obéir aux lois et coutumes de son pays ; morale d’inspiration stoïcienne

- passions de l’âme : action du corps sur l’âme : admiration, désir, joie, tristesse, amour, haine

- les passions sont bonnes par nature : ce sont des signaux qui nous indiquent ce qui est bon et mauvais

- la science et la technique nous rendront comme « maîtres et possesseurs de la nature » et feront notre bonheur

Blaise Pascal (1623-1662)

- la culture est une seconde nature, qui détruit la première

- notre ennui vient de la misère de notre condition (mort prochaine et tendance incoercible à nous projeter dans le futur) : dès que nous ne sommes plus divertis, nous pensons à nous, donc nous sommes malheureux

- et pourtant tous les hommes désirent être heureux : ce désir prouve le Bien, le paradis, Dieu

- l’homme est donc misérable, mais aussi grand, car il a la conscience de sa misère et le désir d’y échapper : il n’est ni ange, ni bête ; d’où la vérité du christianisme, qui explique cela par l’origine divine de l’homme (à l’image de Dieu) mais déchu par le péché originel

- ainsi le moi est haïssable, car il est toujours incurablement égoïste et vaniteux

- le moi est aussi inconnaissable, comme toute chose : on ne connaît que les apparences

- d’ailleurs on ne peut guère connaître les choses car tout est différent

- l’homme, pris entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, ne peut presque rien connaître

- d’ailleurs toute vérité, même mathématique, part d’un principe premier indémontrable : la raison prend sa source dans le « cœur » : la raison reconnaît ses limites et laisse la place au cœur et à la foi

- comme Montaigne Pascal constate la diversité des lois, d’où un scepticisme quant au « droit naturel »

- l’homme étant déraisonnable, les lois déraisonnables sont en fait raisonnables : ainsi une loi injuste est en fait juste car elle permet d’éviter les conflits inhérents à la recherche du mérite

Baruch Spinoza (1632-1677)

- panthéisme : « Dieu » désigne la Nature ; la Nature est une substance infinie ayant une infinité d’attributs, mais nous n’en connaissons que deux : l’espace et la pensée

- l’ordre et la connexion des choses est le même que l’ordre et la connexion des idées (parallélisme)

- chaque corps a une idée, i.e. un esprit ; mais la richesse de l’esprit est fonction de la complexité du corps

- les individus (rapports de mouvement et de repos) sont imbriqués les uns dans les autre : molécule, organe, etc.

- la perception est une modification de notre corps par un corps extérieur ; notre âme perçoit cette modification, qui révèle davantage la nature de notre corps que celle de la chose ; ex : l’image d’un disque jaune en dit plus long sur l’œil que sur le soleil

- le désir est l’essence de toute chose : chacun s’efforce de persévérer dans son être, i.e. d’accroître sa puissance

- un affect (sentiment) est une variation de puissance : si notre puissance augmente c’est un affect de joie (plaisir, amour, désir, joie, bonheur), si elle diminue c’est une passion triste (douleur, haine, crainte, pitié)

- ainsi l’amour est une joie (i.e. une augmentation de puissance) qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure

- le but de la vie et de l’éthique est l’utile, la joie, le bonheur : c’est-à-dire les passions joyeuses, la puissance

- ce but n’oppose pas les hommes mais les réunit au contraire, car « l’homme est un Dieu pour l’homme »

- l’autre but éthique est d’être actif plutôt que passif, i.e. être mû par la raison plutôt que par l’imagination

- en particulier en politique il faut faire en sorte que les hommes obéissent par raison plutôt que par crainte

- pour atteindre le but éthique (puissance, joie, raison) il faut développer sa compréhension de la Nature et aimer Dieu (la Nature, i.e. la nécessité en termes stoïciens), qui est la source de notre existence et de notre puissance

- tout est déterminé ; l’homme se croit libre car il ignore les causes qui le déterminent à désirer et à agir

John Locke (1632-1704)

- empirisme : toutes nos idées viennent des sens (cf. Condillac, Hume)

libéralisme : 3 droits naturels : la vie, la liberté et la propriété (repose sur la propriété du corps et de son travail)

Wilhelm Leibniz (1646-1716)

- génie universel : calcul différentiel, logique formelle, métaphysique, etc.

Georges Berkeley (1685-1753)

- idéalisme : nous ne connaissons que des idées (ou sensations), donc seules les idées existent

- ex : quand nous disons « cerises » nous parlons seulement d’une couleur, d’une forme, etc.

 

Les Lumières (xviiie siècle)

Montesquieu (1689-1755)

- séparation des pouvoirs (à comprendre comme un équilibre des forces sociales)

- la république (fondée sur la vertu) et la monarchie (honneur) valent mieux que le despotisme (peur)

David Hume (1711-1776)

- la sympathie est le sentiment moral par excellence ; il faut élargir le cercle de la sympathie naturelle

- empirisme : la causalité n’est rien de plus qu’une succession ; nous n’avons pas d’idée du moi

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)

- l’homme est fondamentalement bon : ses deux sentiments de base sont un intérêt égoïste et une pitié naturelle

- pour étudier l’homme il faut regarder au loin : il faut observer les différences pour découvrir les propriétés

- c’est la liberté et la perfectibilité, plutôt que l’entendement, qui distinguent l’homme de l’animal

- critique du progrès et de la civilisation (cf. Montaigne, Freud, Lévi-Strauss) :

- apparition de la propriété et des inégalités avec la technique et la division du travail

- affaiblissement de l’homme sans accroissement de son bonheur

- corruption morale : l’homme civilisé vit dans l’opinion d’autrui, l’amour-propre remplace l’amour de soi

- idée de droit naturel : tout homme naît libre ; le droit du plus fort est une absurdité

- l’homme est plus libre en société qu’à l’état de nature car il jouit alors de la sécurité et s’élève moralement

- c’est surtout vrai en démocratie car « l’obéissance à la loi qu’on s’est fixée est liberté »

- le contrat social permet de réaliser cet idéal : chacun se donne à tous ; ainsi on gagne ce qu’on perd

- la volonté étant inaliénable, la souveraineté appartient au peuple et Rousseau refuse même la représentation

- idée de religion civile : divinité puissante et juste ; l’intolérance doit être exclue

Emmanuel Kant (1724-1804)

- limites de la raison : il n’y a qu’une physique (connaissance par expérience) et une mathématique (connaissance a priori, qui étudie les formes de notre esprit : espace et temps) : pas de métaphysique

- espace et temps sont subjectifs : la chose en soi, contrairement aux phénomènes, est hors de l’espace-temps

- les questions métaphysiques (immortalité de l’âme, Dieu, origine du monde) étant insolubles, il faut admettre les dogmes religieux car ils sont préférables du point de vue pratique (moral) (cf. Pascal)

- la seule valeur morale est la bonne volonté (bonne intention), i.e. purement désintéressée : pur respect de la loi

- caractéristiques logiques de cette loi morale : universelle et vise à une fin ultime :

- agis toujours selon une maxime que tu peux universaliser (si tout le monde faisait comme moi…)

- ne traite jamais l’homme seulement comme un moyen mais toujours aussi comme une fin

- critiques : le désintérêt n’existe pas (La Rochefoucauld, Nietzsche) ; la valeur vient des conséquences des actes

- le beau est une satisfaction désintéressée (indépendante de l’existence de l’objet) donc universelle et nécessaire

- c’est une finalité sans fin, sans concept, qui produit cette satisfaction en donnant lieu à un libre jeu des facultés

- dans le sublime (mathématique ou dynamique) on jouit de la prise de conscience de notre nature suprasensible

- tout se passe « comme si » la nature avait une fin

- insociable sociabilité, concurrence et conflits sont le moyen dont se sert la nature pour développer l’homme

- création d’institutions (Etat, SDN) qui mettent fin aux conflits et réalisent les idéaux moraux (justice, égalité)

 

Histoire et révolutions (le xixsiècle)

Friedrich Hegel (1770-1831)

- l’histoire est la réalisation de l’Idée (Raison, Concept, Esprit du monde)

- l’histoire progresse par contradictions et dépassement : dialectique et aufheben

- odyssée de la conscience en trois temps : existence (thèse), aliénation (antithèse), retour sur soi (synthèse)

- ex : Héraclite, Parménide, Platon ; Père, Fils, Saint-Esprit ; dialectique du maître et de l’esclave

- désir conflictuel de reconnaissance : être reconnu comme une valeur, être désiré : désir du désir de l’autre

- rien de grand dans le monde ne s’est fait sans passion : la passion est une ruse de la raison (ex : Napoléon)

- avec la Révolution française et Napoléon sonne la fin de l’histoire car les idéaux de la raison sont réalisés

- l’art est un moyen pour la conscience de se comprendre ; mais à l’art succède la religion, puis la philosophie

- ainsi l’art est supérieur à la nature car il est la marque de l’esprit ; il n’est pas imitation de la nature

fin de l’art : l’art ne remplit plus la fonction suprême ; c’est désormais la philosophie qui joue ce rôle

Arthur Schopenhauer (1788-1860)

- le monde existe comme volonté et comme représentation

- déterminisme : la liberté n’existe pas ; c’est une illusion qui naît de l’adéquation de nos actes à nous-mêmes

- le désir est manque, donc souffrance, et n’est jamais satisfait : l’homme oscille de la souffrance à l’ennui

- il faut donc renoncer au désir : pessimisme et éthique bouddhiste

- tout est souffrance : le monde n’est pas un panorama (il est volonté, plutôt que représentation)

- esthétique : le joli excite la volonté, le beau l’apaise : satisfaction désintéressée ; la contemplation esthétique nous libère de la volonté

- hiérarchie des arts qui culmine dans la tragédie : spectacle de la volonté vaincue, qui invite au renoncement

- position à part de la musique : elle exprime directement l’essence du monde, la volonté

- mais la pitié est supérieure à l’art pour atteindre le renoncement

- métaphysique de l’amour : l’amour vise à la conservation de l’espèce ; illusion voluptueuse ; l’individu est dupé par l’espèce (ruse de l’espèce analogue à la ruse de la raison chez Hegel et à la ruse de la nature chez Kant)

Alexis de Tocqueville (1805-1859)

- tendance fondamentale à l’égalisation des conditions

- le libéralisme américain est permis par la religion : la morale réglée est la condition de la liberté publique

- longtemps séparés de la pratique du pouvoir, les Français ont contracté le goût de l’idéologie ; en particulier ils préfèrent l’égalité à la liberté ; matérialisme et individualisme ; d’où le péril d’un totalitarisme doux

 

L’ère du soupçon (fin du xixsiècle)

Karl Marx (1818-1883)

- matérialisme dialectique : les contradictions (luttes des classes) sont le moteur de l’histoire

- l’infrastructure (économie, techniques, forces de productions) détermine la superstructure (idéologie : Etat, droit (rapports de production, i.e. de propriété), religion, éducation, art, philosophie) : Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience.

- ex : à l’infrastructure inégalitaire du Moyen Âge correspond l’idéologie chrétienne qui la légitime ; la société capitaliste produit son idéologie individualiste qui assure le fonctionnement du marché : les droits de l’homme

- l’Etat n’est qu’un instrument au service de la classe économiquement dominante

- théorie de la valeur-travail : la valeur d’un bien est donnée par la quantité de travail nécessaire à sa production ; ainsi la valeur du travail est donnée par la quantité de marchandises nécessaires à la survie du travailleur ; par conséquent l’ouvrier est exploité : le capitaliste lui donne le minimum vital et s’approprie la plus-value

- théorie de l’aliénation : aliénation du travailleur et du capitaliste

fétichisme de la marchandise : on croit que la marchandise a une valeur en soi alors qu’elle ne représente que du travail humain, qui seul est source de valeur

- Marx dénonce également l’aliénation religieuse : la religion est « l’opium du peuple »

- le progrès technique mènera ultimement au communisme : plus d’Etat ni de division du travail, bonheur

- critiques : Aron (le prolétariat n’apporte rien de neuf), Clastres et Weber (la superstructure détermine l’infra)

Friedrich Nietzsche* (1844-1900)

- la vie est source de toute valeur ; il n’y a ni Dieu ni arrière-monde ni transcendance, l’homme crée les valeurs

- la vie ne vise pas le bonheur ni la conservation mais la puissance : tout est volonté de puissance

- est bonne la morale qui favorise la vie ; le christianisme est nihilisme, pulsion de mort : il nie la vie

- l’homme préfère encore vouloir le néant plutôt que ne pas vouloir

- morale des faibles (valorise l’altruisme, le sacrifice de soi) et morale des forts (valorise la force, la noblesse)

- la morale est l’instinct du troupeau, elle procède en renvoyant la cruauté de l’individu contre lui-même

- le bon art est celui qui stimule la vie, la volonté ; critique de Kant et de Schopenhauer ; art pour artistes

- remise en question de la valeur de la vérité : la vérité n’est pas toujours utile à la vie

- la volonté de vérité est le noyau de la moralité

- scepticisme radical : tout est faux, toute conscience est mensongère, critique du langage

- critique du christianisme, bouddhisme, socialisme, anarchisme, capitalisme, utilitarisme…

- la tâche de la philosophie est de donner des fins à l’humanité, de créer des valeurs

sagesse tragique : aimer le monde, ce spectacle absurde et plein de souffrance ; par-delà bien et mal

éternel retour : critère d’évaluation morale : être capable d’aimer le monde vu sous cet angle

surhomme : l’homme qui dépasse la morale et se place par-delà bien et mal ; capable de tout aimer ; positif

Sigmund Freud (1856-1939)

- psychanalyse : idée d’un inconscient dynamique : pulsions du ça (sexuelles) refoulées par le surmoi

- atteinte à l’orgueil humain après Copernic et Darwin

- complexe d’Œdipe ; aimer sa mère et tuer son père (ou l’inverse) ; lien avec l’homosexualité

- explication des rêves : métaphore et métonymie ; expression de désirs inconscients refoulés ou censurés

- névrose et guérison par la talking cure : association d’idées

- philosophie de la culture, de la morale et de la religion : surmoi social ; la culture est édifiée sur du renoncement pulsionnel : elle exige refoulement ou sublimation (tout est sexuel, mais faculté de sublimation)

- Eros et Thanatos : hypothèse d’une pulsion de mort (agression et autodestruction)

- critique de la religion, qui est une illusion, i.e. une croyance née d’un désir ; analogue à la névrose

- lien avec les arts : surréalisme notamment

 

La philosophie contemporaine (xxsiècle)

Edmund Husserl (1859-1838)

- deux réponses à la crise de la représentation : phénoménologie et philosophie analytique

- phénoménologie : étude des phénomènes de la conscience

- intentionnalité : toute conscience est conscience de quelque chose

- par conséquent le fondement du savoir n’est pas le simple cogito, mais le Lebenswelt : on suspend la thèse du monde (épokhè) mais on conserve le monde des apparences en tant que tel : il est ce que la science doit expliquer

- éléments de phénoménologie : objet intentionnel (noème) et mode de visée (noèse) ; rapport entre les significations (logique de la conscience) ; variation eidétique et rapport à l’imagination ; intuition intellectuelle qui nous permet de saisir les significations

Martin Heidegger (1889-1976)

- pose la question de l’être : distingue l’être (» mode intentionnel) de l’étant (» objet intentionnel)

- s’interroge sur l’être du Dasein (être-là, être-au-monde) : or cet être est existence, projection de soi

- la pensée se fonde dans l’action et la projection dans un monde de moyens et de fins (ex : outils)

- le jugement est essentiellement analyse et synthèse, perception de quelque chose en tant que quelque chose

- ainsi l’être se fonde dans la projection, ou ekstase temporelle : facticité, présence, projet

- le lieu de la vérité est dans le Dasein qui projette un monde

- théorie de l’aliénation, de la quotidienneté, du « On » : pas une entité mais un mode d’être de chaque Dasein

- « On » fuit l’existence authentique, le rapport authentique à la mort qu’est l’angoisse (cf. Pascal)

- l’art révèle un « monde » de significations et la « terre » (la matière) ; ex : temple grec, Souliers de Van Gogh

- la technique moderne veut soumettre la nature ; la solution est dans la technique elle-même

Jean-Paul Sartre (1905-1980)

- intentionnalité : la conscience est éclatement ; elle est ce qu’elle n’est pas et n’est pas ce qu’elle est

- l’homme est un néant, il est ce qu’il se fait ; pas de nature humaine : l’existence précède l’essence

- d’où une liberté fondamentale : condamné à être libre

mauvaise foi : négation de notre liberté : inconscient ; jouer un personnage ; se chercher des excuses ; etc.

- le concept freudien de censure est contradictoire : il faut connaître ce qu’on censure

- le rapport à autrui me constitue ; pas d’objet sans sujet ; ex : honte

- l’existentialisme comme posture morale : dire que l’homme est pleinement responsable

- philosophe et écrivain : théâtre (Huis clos : « l’enfer, c’est les autres »), pensée de l’absurde (La Nausée)

Ludwig Wittgenstein (1889-1951)

- théorie de l’isomorphisme entre le langage et le monde (« tableau »)

- positivisme : toute question qui peut être posée peut recevoir une réponse

- la philosophie n’est que la clarification du langage

- le mystique : ce que le langage ne peut pas dire : sa propre forme de représentation

- mais le langage ne se réduit pas à son usage descriptif : multiplicité des jeux de langage et des formes de vie

- le sens d’un mot est son usage : deux mots ont même signification s’ils sont employés de la même manière

Michel Foucault (1926-1984)

- structuralisme épistémologique : notion d’épistémè

- figure du panoptique

- passage de la loi à la norme et biopouvoir


[1] Tao te king, I, 11.

[2] Version moderne dans Fight Club : « Je ne sais pas si Tyler est mon rêve ou si je suis le rêve de Tyler. »

[3] Cette voie est analogue au « rien de trop » delphique.

[4] Cf. fichier sur Montaigne, conclusion.

[5] On peut comprendre cette formule obscure comme une manière d’exprimer les idées héraclitéennes du devenir : en effet le devenir signifie le non-être de l’être (l’anéantissement de ce qui est maintenant, du présent) et l’être du non-être (la venue à l’existence de ce qui n’est pas encore, du futur).

[6] Logement des prytanes, premiers magistrats de la Cité.

[7] Pensons au mot de l’Evangile : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. » (Evangile selon Jean, 12, 24-25)

[8] On retrouve cette idée chez presque tous les auteurs, par exemple chez Pascal : l’homme n’est ni ange, ni bête.

[9] Cf. cours n° 10 sur le devoir.

[10] Cf. le cours n° 17 sur la raison et le réel.

[11] Aristote, Les Politiques, I, 2.

[12] Ibid.

[13] Id., III, 9.

[14] Id., III, 6.

[15] Id., III, 7.

[16] Id., III, 13.

[17] Aristote, Poétique, chap. vi.

[18] Id., chap. ix.

[19] Epictète, Manuel, viii.

[20] Le 24 août 410, Rome est pillée par les troupes du roi wisigoth Alaric. C’est la fin de l’empire romain et du monde antique.

[21] Cf. par exemple Spinoza, Traité politique, I, 1.

[22] Machiavel, Le Prince, chap. 15.

[23] Id., chap. 17.

[24] Descartes, Règles pour la direction de l’esprit, § 3.

[25] Cf. aussi la Lettre à Elisabeth dans la partie sur Epictète.

[26] Descartes, Discours de la méthode, VI.

[27] En particulier on retrouve explicitement ces trois droits naturels dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, à l’article 2 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. »

[28] Cf. cours sur la conscience.

[29] Rousseau, Discours sur l’inégalité, Préface.

[30] Rousseau, Essai sur l’origine des langues, chap. VIII.

[31] Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité, 1e partie.

[32] Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité, 2e partie.

[33] Rousseau, Du contrat social, I, 1.

[34] Id., I, 4.

[35] Id., I, 3.

[36] Id., I, 8.

[37] Id., I, 6.

[38] Id., III, 15.

[39] Id., IV, 8.

[40] Cela rappelle Platon, qui déterminait la vérité en fonction d’exigences morales.

[41] Hegel, La Raison dans l’histoire.

[42] Schopenhauer, Le Monde comme volonté et représentation, § 57.

[43] Il s’agit d’Elisabeth 1ère (1533-1603), reine d’Angleterre de 1558 à 1603.

[44] Phénomène sans influence causale, c’est-à-dire sans conséquences.

[45] Préface à la Critique de l’économie politique, 1859.

[46] Charlie Chaplin a donné une illustration magistrale et canonique de cette aliénation dans Les Temps modernes.

[47] C’est-à-dire le statut d’objet, par opposition à celui de sujet.

[48] « La femme est l’avenir de l’homme », comme disait Aragon.

[49] Michel Foucault affirmait cela dès 1977, quand une manifestation fut interdite arbitrairement par la police pour des raisons de sécurité. Dits et écrits, III, § 211.