L’ART S/ES/L

L’ART

L'art n'obéit-il à aucune règle ?

L'art nous libère-t-il de nos passions ?

L'art peut-il être considéré comme un travail ?

L'art peut-il être immoral ?

 

 

 

 

 

 


1999 - Série S - ANTILLES - SESSION NORMALE

 

Il faut donc qu’une œuvre d’art soit faite, terminée, et solide. Et cela va jusqu’au détail, comme on verra, puisque ce qui n’est pas pris dans la masse ne peut pas orner. C’est pourquoi l’improvisation sans règles n’est jamais belle ; c’est l’art de l’orateur qui parvient à fixer un simple récit dans la masse de son discours. Disons qu’aucune conception n’est œuvre. Et c’est l’occasion d’avertir tout artiste qu’il perd son temps à chercher parmi les simples possibles quel serait le plus beau ; car aucun possible n’est beau ; le réel seul est beau. Faites donc et jugez ensuite. Telle est la première condition en tout art, comme la parenté des mots artiste et artisan le fait bien entendre ; mais une réflexion suivie sur la nature de l’imagination conduit bien plus sûrement à cette importante idée, d’après laquelle toute méditation sans objet réel est nécessairement stérile. Pense ton œuvre, oui, certes ; mais on ne pense que ce qui est : fais donc ton œuvre.

 

ALAIN

 

 

 

 


1999 - Série S - METROPOLE - SESSION REMPL.

 

Dans la vie courante, on a coutume, il est vrai, de parler de belles couleurs, d’un beau ciel, d’un beau torrent, et encore de belles fleurs, de beaux animaux et même de beaux hommes. Nous ne voulons pas ici nous embarquer dans la question de savoir dans quelle mesure la qualité de beauté peut être attribuée légitimement à de tels objets et si en général le beau naturel peut être mis en parallèle avec le beau artistique. Mais il est permis de soutenir dès maintenant que le beau artistique est plus élevé que le beau dans la nature. Car la beauté artistique est la beauté (…) née de l’esprit. Or autant l’esprit et ses créations sont plus élevés que la nature et ses manifestations, autant le beau artistique est lui aussi plus élevé que la beauté de la nature. Même, abstraction faite du contenu, une mauvaise idée, comme il nous en passe par la tête, est plus élevée que n’importe quel produit naturel ; car en une telle idée sont présents toujours l’esprit et la liberté.

 

HEGEL

        

 

 

 


1999 -      Série S - SPORTIFS HAUT NIVEAU - SESSION NORMALE

 

Le véritable champ du génie est celui de l’imagination, parce qu’elle est créatrice et qu’elle se trouve moins que d’autres facultés sous la contrainte des règles ; ce qui la rend d’autant plus capable d’originalité. La démarche mécanique de l’enseignement, en forçant à toute heure l’élève à l’imitation, est assurément préjudiciable à la levée de germe du génie, en son originalité. Tout art réclame cependant certaines règles mécaniques fondamentales, celle de l’adéquation de l’œuvre à l’idée sous-jacente, c’est-à-dire la vérité dans la représentation de l’objet conçu en pensée. Cette exigence doit être apprise avec la rigueur de l’école, elle est à la vérité un effet de l’imitation. Quant à libérer l’imagination de cette contrainte et à laisser le talent hors du banal procéder sans règle et s’exalter jusqu’à contredire la nature, cela pourrait bien donner une folie originale qui ne serait tout de même pas exemplaire, et ne pourrait donc pas non plus être rangée dans le génie.

 

KANT

 

 

 

 


2001 - Série ES - AMERIQUE DU SUD - SESSION NORMALE

 

Une œuvre géniale, qui commence par déconcerter, pourra créer peu à peu par sa seule présence une conception de l’art et une atmosphère artistique qui permettront de la comprendre ; elle deviendra alors rétrospectivement géniale : sinon, elle serait restée ce qu’elle était au début, simplement déconcertante. Dans une spéculation financière, c’est le succès qui fait que l’idée avait été bonne. Il y a quelque chose du même genre dans la création artistique, avec cette différence que le succès, s’il finit par venir à l’œuvre qui avait d’abord choqué, tient à une transformation du goût du public opérée par l’œuvre même ; celle-ci était donc force en même temps que matière ; elle a imprimé un élan que l’artiste lui avait communiqué ou plutôt qui est celui même de l’artiste, invisible et présent en elle.

 

BERGSON

 

 

 

 

 


2009 - Série S - LIBAN - SESSION NORMALE

 

Quand quelqu’un ne trouve pas beau un édifice, un paysage, un poème, il ne se laisse pas imposer intérieurement l’assentiment par cent voix, qui toutes les célèbrent hautement. Il peut certes faire comme si cela lui plaisait à lui aussi, afin de ne pas être considéré comme dépourvu de goût ; il peut même commencer à douter d’avoir assez formé son goût par la connaissance d’une quantité suffisante d’objets de ce genre (de même que quelqu’un qui croit reconnaître au loin une forêt dans ce que tous les autres aperçoivent comme une ville doute du jugement de sa propre vue). Mais, en tout cas, il voit clairement que l’assentiment des autres ne constitue absolument pas une preuve valide pour l’appréciation de la beauté : d’autres peuvent bien voir et observer pour lui, et ce que beaucoup ont vu d’une même façon peut assurément, pour lui qui croit avoir vu la même chose autrement, constituer une preuve suffisante pour construire un jugement théorique et par conséquent logique ; mais jamais ce qui a plu à d’autres ne saurait servir de fondement à un jugement esthétique. Le jugement des autres, quand il ne va pas dans le sens du nôtre, peut sans doute à bon droit nous faire douter de celui que nous portons, mais jamais il ne saurait nous convaincre de son illégitimité. Ainsi n’y a-t-il aucune preuve empirique permettant d’imposer à quelqu’un le jugement de goût.

 

KANT, Critique de la faculté de juger

 

 

 

 

 


2004 - Série STI AA - METROPOLE - SESSION NORMALE

 

Pour comprendre comment le sentiment du beau comporte lui-même des degrés, il faudrait le soumettre à une minutieuse analyse. Peut-être la peine qu’on éprouve à le définir tient-elle surtout à ce que l’on considère les beautés de la nature comme antérieures à celles de l’art : les procédés de l’art ne sont plus alors que des moyens par lesquels l’artiste exprime le beau, et l’essence du beau demeure mystérieuse. Mais on pourrait se demander si la nature est belle autrement que par la rencontre heureuse de certains procédés de notre art, et si, en un certain sens, l’art ne procéderait pas de la nature. Sans même aller aussi loin, il semble plus conforme aux règles d’une saine méthode d’étudier d’abord le beau dans les œuvres où il a été produit par un effort conscient, et de descendre ensuite par transitions insensibles de l’art à la nature, qui est artiste à sa manière.

 

BERGSON

 

QUESTIONS :

 

1° 

  1. Quelle est la question examinée par Bergson dans le texte ?
  2. Quelle réponse lui apporte-t-il ? Montrez comment il l’établit.

 

  1. Expliquez : « les procédés de l’art ne sont plus alors que des moyens par lesquels l’artiste exprime le beau » ;
  2. expliquez : « si, en un certain sens, l’art ne précèderait pas la nature » ;
  3. pourquoi semble-t-il « plus conforme aux règles d’une saine méthode d’étudier d’abord le beau dans les œuvres où il a été produit par un effort conscient » ?

 

3° Est-ce l’art qui nous rend sensibles aux beautés de la nature ?

 

 

 

 

 


1996 - Série ES - POLYNESIE - SESSION REMPL.

 

L’art ne donne plus cette satisfaction des besoins spirituels, que des peuples et des temps révolus cherchaient et ne trouvaient qu’en lui. Les beaux jours de l’art grec comme l’âge d’or de la fin du Moyen Age sont passés. La culture réflexive de notre époque nous contraint, tant dans le domaine de la volonté que dans celui du jugement, à nous en tenir à des vues universelles d’après lesquelles nous réglons tout ce qui est particulier ; formes universelles, lois, devoirs, droits, maximes sont les déterminations fondamentales qui commandent tout. Or le goût artistique comme la production artistique exigent plutôt quelque chose de vivant, dans lequel l’universel ne figure pas sous forme de loi et de maxime, mais confonde son action avec celle du sentiment et de l’impression, de la même façon que l’imagination fait une place à l’universel et au rationnel, en les unissant à une apparence sensible et concrète. Voilà pourquoi notre époque n’est en général pas propice à l’art…

Dans ces circonstances l’art, ou du moins sa destination suprême, est pour nous quelque chose du passé. De ce fait, il a perdu pour nous sa vérité et sa vie ; il est relégué dans notre représentation, loin d’affirmer sa nécessité effective et de s’assurer une place de choix, comme il le faisait jadis. Ce que suscite en nous une œuvre artistique de nos jours, mis à part un plaisir immédiat, c’est un jugement, étant donné que nous soumettons à un examen critique son fond, sa forme et leur convenance ou disconvenance réciproque.

La science de l’art est donc bien plus un besoin à notre époque que dans les temps où l’art donnait par lui-même, en tant qu’art, pleine satisfaction. L’art nous invite à la médiation philosophique, qui a pour but non pas de lui assurer un renouveau, mais de reconnaître rigoureusement ce qu’il est dans son fond.

 

HEGEL

 

         

 

 

 


2003 -     Série TMD - METROPOLE - SESSION NORMALE

  • Maintenant considère ceci. Quel but se propose la peinture relativement à chaque objet ? Est-ce de représenter ce qui est tel qu’il est, ou ce qui paraît tel qu’il paraît ; est-ce l’imitation de l’apparence ou de la réalité ? - De l’apparence, à mon avis.
  • L’art d’imiter est donc bien éloigné du vrai, et, s’il peut tout exécuter, c’est, semble-t-il, qu’il ne touche qu’une petite partie de chaque chose, et cette partie n’est qu’une image. Nous pouvons dire par exemple que le peintre nous peindra un cordonnier, un charpentier ou tout autre artisan sans connaître le métier d’aucun d’eux ; il n’en fera pas moins, s’il est bon peintre, illusion aux enfants et aux ignorants, en peignant un charpentier et en le montrant de loin parce qu’il lui aura donné l’apparence d’un charpentier véritable.
  • Assurément.
  • Mais voici, mon ami, ce qu’il faut, selon moi, penser de tout cela : quand quelqu’un vient nous dire qu’il a rencontré un homme au courant de tous les métiers et qui connaît mieux tous les détails de chaque art que n’importe quel spécialiste, il faut lui répondre qu’il est naïf et qu’il est tombé sans doute sur un charlatan ou un imitateur qui lui a jeté de la poudre aux yeux, et que, s’il l’a pris pour un savant universel, c’est qu’il n’est pas capable de distinguer la science, l’ignorance et l’imitation.

 

PLATON

 

QUESTIONS :

 

1° Dégagez l’idée directrice et les principaux moments du texte.

 

2° Expliquez :

  1. « il ne touche qu’une petite partie de chaque chose, et cette partie n’est qu’une image » ;
  2. « s’il l’a pris pour un savant universel, c’est qu’il n’est pas capable de distinguer la science, l’ignorance et l’imitation ».

 

3° Le but de l’art est-il la vérité ?

 

 

 

 

 


2001 - Série TECHN. - POLYNESIE - SESSION NORMALE

 

Parmi un millier d’opinions différentes que des hommes divers entretiennent sur le même sujet, il y en a une, et une seulement, qui est juste et vraie. Et la seule difficulté est de la déterminer et de la rendre certaine. Au contraire, un millier de sentiments différents, excités par le même objet, sont justes, parce qu’aucun sentiment ne représente ce qui est réellement dans l’objet. Il marque seulement une certaine conformité ou une relation entre l’objet et les organes ou facultés de l’esprit, et si cette conformité n’existait pas réellement, le sentiment n’aurait jamais pu, selon toute possibilité, exister. La beauté n’est pas une qualité inhérente aux choses elles-mêmes, elle existe seulement dans l’esprit qui la contemple, et chaque esprit perçoit une beauté différente. Une personne peut même percevoir de la difformité là où une autre perçoit de la beauté. Et tout individu devrait être d’accord avec son propre sentiment, sans prétendre régler ceux des autres.

 

HUME

 

QUESTIONS :

 

1° Dégagez l’idée principale du texte et les étapes de son argumentation.

 

2° Expliquez :

  1. « aucun sentiment ne représente ce qui est réellement dans l’objet » ;
  2. « la beauté n’est pas une qualité inhérente aux choses ».

 

3° Peut-on se tromper en disant qu’une chose est belle ?

 

 

 

 

 


2000 - Série TECHN. - LA REUNION - SESSION REMPL.

 

Éveiller l’âme : tel est, dit-on, le but final de l’art, tel est l’effet qu’il doit chercher à obtenir. C’est de cela que nous avons à nous occuper en premier lieu. En envisageant le but final de l’art sous ce dernier aspect, en nous demandant notamment quelle est l’action qu’il doit exercer, qu’il peut exercer et qu’il exerce effectivement, nous constatons aussitôt que le contenu de l’art comprend tout le contenu de l’âme et de l’esprit, que son but consiste à révéler à l’âme tout ce qu’elle recèle d’essentiel, de grand, de sublime, de respectable et de vrai. Il nous procure l’expérience de la vie réelle, nous transporte dans des situations que notre expérience personnelle ne nous fait pas et ne nous fera peut-être jamais connaître : les expériences des personnes qu’il représente, et, en même temps, grâce à la part que nous prenons à ce qui arrive à ces personnes, nous devenons capables de ressentir plus profondément ce qui se passe en nous-mêmes.

 

HEGEL

 

 

 


1999 - Série ES - LA REUNION - SESSION NORMALE

 

Il y a une estime publique attachée aux différents arts (1) en raison inverse de leur utilité réelle. Cette estime se mesure directement sur leur inutilité même, et cela doit être. Les arts les plus utiles sont ceux qui gagnent le moins, parce que le nombre des ouvriers se proportionne au besoin des hommes, et que le travail nécessaire à tout le monde reste forcément à un prix que le pauvre peut payer. Au contraire, ces importants qu’on n’appelle pas artisans, mais artistes, travaillant uniquement pour les oisifs et les riches, mettent un prix arbitraire à leurs babioles ; et, comme le mérite de ces vains travaux n’est que dans l’opinion, leur prix même fait partie de ce mérite, et on les estime à proportion de ce qu’ils coûtent. Le cas qu’en fait le riche ne vient pas de leur usage, mais de ce que le pauvre ne les peut payer.

 

ROUSSEAU

 

(1) « arts » : les arts et les métiers.

 

 

 

 


1996 - Série TECHN. - SPORTIFS HAUT NIVEAU - SESSION NORMALE

 

À quoi vise l’art, sinon à nous montrer, dans la nature et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le poète et le romancier qui expriment un état d’âme ne le créent certes pas de toutes pièces, ils ne seraient pas compris de nous si nous n’observions pas en nous, jusqu’à un certain point, ce qu’ils nous disent d’autrui. Au fur et à mesure qu’ils nous parlent, des nuances d’émotions et de pensée nous apparaissent qui pouvaient être représentées en nous depuis longtemps, mais qui demeuraient invisibles : telle l’image photographique qui n’a pas encore été plongée dans le bain où elle se révélera. Le poète est ce révélateur. Mais nulle part la fonction de l’artiste ne se montre aussi clairement que dans celui des arts qui fait la plus large place à l’imitation, je veux dire la peinture. Les grands peintres sont des hommes auxquels remonte une certaine vision des choses qui est devenue ou qui deviendra la vision de tous les hommes.

 

BERGSON

 

QUESTIONS :

 

1° Dégagez l’idée directrice du texte et les étapes de son argumentation.

 

  1. Analysez la comparaison qu’établit Bergson entre le rôle du « bain » dans lequel l’image photographique est « plongée » et le rôle de « révélateur » du poète ;
  2. Expliquez : « une certaine vision des choses qui est devenue ou qui deviendra la vision de tous les hommes ».

 

3° Créer ou imiter : l’artiste doit-il choisir ?

 

 

 

 

 

 

 


1998 - Série TECHN. - POLYNESIE - SESSION NORMALE

 

L’anatomiste ne devrait jamais rivaliser avec le peintre. Dans ses dissections soigneuses et ses descriptions précises des moindres éléments du corps humain, il ne prétend pas donner à ses représentations une attitude ou une expression gracieuse et séduisante. Il y a même quelque chose de repoussant, ou au moins d’étriqué, dans les vues qu’il donne des choses. Il est nécessaire de placer les objets plus à distance et de les protéger davantage du regard pour les rendre plus séduisants pour l’œil et l’imagination. L’anatomiste, cependant, est admirablement qualifié pour conseiller le peintre, il est même impossible d’exceller dans le second art sans l’aide du premier. Il nous faut avoir une connaissance exacte des éléments, de leur situation et de leurs relations avant de pouvoir dessiner avec exactitude et élégance.

 

HUME

 

QUESTIONS :

 

  1. Quelle est l’idée directrice de ce texte ?
  2. quelles sont les étapes de l’argumentation ?

 

2° Expliquez :

  1. « il ne prétend pas donner à ses représentations une attitude ou une expression gracieuse et séduisante » ;
  2. « Il est nécessaire de placer les objets plus à distance et de les protéger davantage du regard pour les rendre plus séduisants pour l’œil et l’imagination. »

 

3° Faut-il être un bon observateur pour être un artiste ?

 

 

 

 

 

 

 

 


1997 - Série TECHN. - GROUPEMENTS I-IV - SESSION NORMALE

 

N’est-ce pas ce qui fait la souveraineté de la culture musicale : rien ne pénètre davantage au fond de l’âme que le rythme et l’harmonie, rien ne s’attache plus fortement à elle en apportant la beauté ? Elle la rend belle, si du moins elle a été correctement pratiquée ; car, dans le contraire, c’est l’inverse.

D’un autre côté, celui qui l’a pratiquée comme il faut est tout particulièrement sensible à l’imperfection des œuvres mal travaillées ou mal venues ; c’est à bon droit qu’il s’en détourne avec irritation pour accorder son approbation à celles qui sont belles ; y prenant plaisir et les accueillant en son âme, il s’en nourrit et devient homme accompli, c’est à bon droit qu’il dénonce la laideur et la prend en haine, tout jeune encore et avant même d’être capable de raisonner ; et lorsque la raison lui vient, celui qui a reçu une telle culture est tout disposé à lui accorder l’accueil empressé qu’on réserve à un parent proche.

 

PLATON

 

QUESTIONS :

 

1° Dégagez l’idée directrice et les étapes de l’argumentation de ce texte.

 

2° Expliquez : « Rien ne pénètre davantage au fond de l’âme que le rythme et l’harmonie » et « celui qui l’a pratiquée comme il faut est tout particulièrement sensible à l’imperfection des œuvres mal travaillées ».

 

3° L’art rend-il l’homme meilleur ?

 

 

 

 

 


1998 - Série L - JAPON - SESSION NORMALE

 

Le symbole est avant tout un signe. Mais dans la simple présentation, le rapport qui existe entre le sens et son expression est un rapport purement arbitraire. Cette expression, cette image ou cette chose sensible représente si peu elle-même qu’elle éveille plutôt en nous l’idée d’un contenu qui lui est tout à fait étranger, avec lequel elle n’a, à proprement parler, rien de commun […]. Un […] exemple de ces signes nous est fourni par les couleurs, employées dans les cocardes, les drapeaux, etc., pour montrer à quelle nation appartient un individu, un navire, etc. En elle -même, une pareille couleur ne possède aucune qualité qui lui serait commune avec ce qu’elle signifie, c’est-à-dire avec la notion qu’elle est censée représenter. Ce n’est cependant pas à cause de cette indifférence réciproque qui existe entre le signe et l’expression que le symbole intéresse l’art, lequel implique, au contraire et d’une façon générale, un rapport, une parenté, une interpénétration concrète entre signification et forme.

 

HEGEL

 

 

 

 

 


1997 - Série ES - METROPOLE - SESSION NORMALE

 

À quoi vise l’art, sinon à nous montrer, dans la nature et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le poète et le romancier qui expriment un état d’âme ne le créent certes pas de toutes pièces, ils ne seraient pas compris de nous si nous n’observions pas en nous, jusqu’à un certain point, ce qu’ils nous disent d’autrui. Au fur et à mesure qu’ils nous parlent, des nuances d’émotion et de pensée nous apparaissent qui pouvaient être représentées en nous depuis longtemps, mais qui demeuraient invisibles : telle, l’image photographique qui n’a pas encore été plongée dans le bain où elle se révélera. Le poète est ce révélateur. Mais nulle part la fonction de l’artiste ne se montre aussi clairement que dans celui des arts qui fait la plus large place à l’imitation, je veux dire la peinture. Les grands peintres sont des hommes auxquels remonte une certaine vision des choses qui est devenue ou qui deviendra la vision de tous les hommes.

 

BERGSON

 

 

 

 

 


1999 - Série ES - METROPOLE - SESSION REMPL.

 

L’idée essentielle qu’il nous faut noter est que, même si le talent et le génie de l’artiste comportent un moment naturel (1), ce moment n’en demande pas moins essentiellement à être formé et éduqué par la pensée, de même qu’il nécessite une réflexion sur le mode de sa production ainsi qu’un savoir-faire exercé et assuré dans l’exécution. Car l’un des aspects principaux de cette production est malgré tout un travail extérieur, dès lors que l’œuvre d’art a un côté purement technique qui confine à l’artisanal, surtout en architecture et en sculpture, un peu moins en peinture et en musique, et dans une faible mesure encore en poésie. Pour acquérir en ce domaine un parfait savoir-faire, ce n’est pas l’inspiration qui peut être d’un quelconque secours, mais seulement la réflexion, l’application et une pratique assidue. Or il se trouve qu’un tel savoirfaire est indispensable à l’artiste s’il veut se rendre maître du matériau extérieur et ne pas être gêné par son âpre résistance.

 

HEGEL

 

(1) « moment naturel » : don.

 

 

 

 

 


2000 - Série L - ASIE - SESSION NORMALE

 

Il n’y a (…) pas d’art d’agrément. On peut fabriquer des objets qui font plaisir en liant autrement des idées déjà prêtes et en présentant des formes déjà vues. Cette peinture ou cette parole seconde est ce qu’on entend généralement par culture. L’artiste selon Balzac ou selon Cézanne ne se contente pas d’être un animal cultivé, il assume la culture depuis son début et la fonde à nouveau, il parle comme le premier homme a parlé et peint comme si l’on n’avait jamais peint. L’expression ne peut alors pas être la traduction d’une pensée déjà claire, puisque les pensées claires sont celles qui ont déjà été dites en nous-mêmes ou par les autres. La « conception » ne peut pas précéder l’« exécution ». Avant l’expression, il n’y a rien qu’une fièvre vague et seule l’œuvre faite et comprise prouvera qu’on devait trouver là quelque chose plutôt que rien. Parce qu’il est revenu pour en prendre conscience au fonds d’expérience muette et solitaire sur lequel sont bâtis la culture et l’échange des idées, l’artiste lance son œuvre comme un homme a lancé la première parole, sans savoir si elle sera autre chose qu’un cri, si elle pourra se détacher du flux de la vie individuelle où elle naît et présenter […] l’existence indépendante d’un sens identifiable. Le sens de ce que va dire l’artiste n’est nulle part, ni dans les choses, qui ne sont pas encore sens, ni en lui-même, dans sa vie informulée.

 

MERLEAU-PONTY

 

 

 

 

 


2008 - Série ES - LIBAN - SESSION NORMALE

 

Le sens de ce que va dire l’artiste n’est nulle part, ni dans les choses, qui ne sont pas encore sens, ni en lui-même, dans sa vie informulée. (…) Un peintre comme Cézanne, un artiste, un philosophe, doivent non seulement créer et exprimer une idée, mais encore réveiller les expériences qui l’enracineront dans les autres consciences. Si l’œuvre est réussie, elle a le pouvoir étrange de s’enseigner elle-même. En suivant les indications du tableau ou du livre, en établissant des recoupements, en heurtant de côté et d’autre, guidés par la clarté confuse d’un style, le lecteur ou le spectateur finissent par retrouver ce qu’on a voulu leur communiquer. Le peintre n’a pu que construire une image. Il faut attendre que cette image s’anime pour les autres. Alors l’œuvre d’art aura joint ces vies séparées, elle n’existera plus seulement en l’une d’elles comme un rêve tenace ou un délire persistant, ou dans l’espace comme une toile coloriée, elle habitera indivise dans plusieurs esprits, présomptivement dans tout esprit possible, comme une acquisition pour toujours.

 

MERLEAU-PONTY, Sens et non-sens

 

 

 

 

 


2000 - Série TECHN. - ANTILLES - SESSION REMPL.

 

L’œuvre d’art vient donc de l’esprit et existe pour l’esprit, et sa supériorité consiste en ce que si le produit naturel est un produit doué de vie, il est périssable, tandis qu’une œuvre d’art est une œuvre qui dure. La durée présente un intérêt plus grand. Les événements arrivent, mais, aussitôt arrivés, ils s’évanouissent ; l’œuvre d’art leur confère de la durée, les représente dans leur vérité impérissable. L’intérêt humain, la valeur spirituelle d’un événement, d’un caractère individuel, d’une action, dans leur évolution et leurs aboutissements, sont saisis par l’œuvre d’art qui les fait ressortir d’une façon plus pure et transparente que dans la réalité ordinaire, non artistique. C’est pourquoi l’œuvre d’art est supérieure à tout produit de la nature qui n’a pas effectué ce passage par l’esprit. C’est ainsi que le sentiment et l’idée qui, en peinture, ont inspiré un paysage confère à cette œuvre de l’esprit un rang plus élevé que celui du paysage tel qu’il existe dans la nature. Tout ce qui est de l’esprit est supérieur à ce qui existe à l’état naturel.

 

HEGEL

 

QUESTIONS :

 

1° Dégagez l’idée générale du texte et les étapes de son argumentation.

 

2° Expliquez l’affirmation suivante : « l’œuvre d’art leur confère de la durée, les représente dans leur vérité impérissable. »

 

3° Quelle différence y a-t-il entre la beauté des choses naturelles et celle des œuvres d’art ?

 

 

 

 

 


2003 - Série S - NOUVELLE-CALEDONIE - SESSION NORMALE

 

Puisqu’il est évident que l’inspiration ne forme rien sans matière, il faut donc à l’artiste, à l’origine des arts et toujours, quelque premier objet ou quelque première contrainte de fait, sur quoi il exerce d’abord sa perception, comme l’emplacement et les pierres pour l’architecte, un bloc de marbre pour le sculpteur, un cri pour le musicien, une thèse pour l’orateur, une idée pour l’écrivain, pour tous des coutumes acceptées d’abord. Par quoi se trouve défini l’artiste, tout à fait autrement que d’après la fantaisie. Car tout artiste est percevant et actif, artisan toujours en cela. Plutôt attentif à l’objet qu’à ses propres passions ; on dirait presque passionné contre les passions, j’entends impatient surtout à l’égard de la rêverie oisive : ce trait est commun aux artistes, et les fait passer pour difficiles. […] Mais si l’on revient aux principes jusqu’ici exposés, on se détournera de penser que quelque objet beau soit jamais créé hors de l’action. Ainsi la méditation de l’artiste serait plutôt observation que rêverie, et encore mieux observation de ce qu’il a fait comme source et règle de ce qu’il va faire. Bref, la loi suprême de l’invention humaine est que l’on n’invente qu’en travaillant. Artisan d’abord.

 

ALAIN, Système des beaux-arts

 

 

 

 

 


2001 - Série S - POLYNESIE - SESSION REMPL.

 

Le paradoxe de l’objet d’art c’est que sa signification demeure irréelle, c’est-à-dire hors du monde, et que, cependant, elle peut être la cause et la fin d’activités réelles. Un tableau met en jeu des intérêts économiques ; on l’achète, on le vend. En temps de guerre, on « l’évacue » comme s’il était une personne. À la signature du traité de paix, il peut faire l’objet d`une clause spéciale que le gouvernement vainqueur impose au gouvernement vaincu. Et, sans doute, cela provient de sa valeur, des traditions qui s’y rattachent, etc. ; mais les intérêts particuliers, l’orgueil national, l’appréciation esthétique, tout, finalement, se réfère à une signification première qui est imaginaire. Autrement dit, la réalité d’une société comporte la socialisation de certaines irréalités. Imaginaires en tant qu’elles se rapportent à des événements qui n’ont jamais eu lieu ou à des personnages qui n’ont jamais existé, parfois même à des lois qui ne sont pas celles de notre univers, les œuvres « reçues » sont réelles en ceci qu’elles provoquent des actions réelles, des sentiments réels et qu’elles définissent le développement historique d’une société.

 

SARTRE

 

 

 

 

 


2001 - Série STI AA - METROPOLE + REUNION - SESSION REMPL.

 

Il est impossible de persévérer dans la pratique de la contemplation de quelque ordre de beauté que ce soit, sans être fréquemment obligé de faire des comparaisons entre les divers degrés et genres de perfection, et sans estimer l’importance relative des uns par rapport aux autres. Un homme qui n’a eu aucune possibilité de comparer les différentes sortes de beauté n’a absolument aucune qualification pour donner son opinion sur un objet qui lui est présenté. C’est seulement par comparaison que nous fixons les épithètes de louange, ou de blâme, et apprenons à assigner le juste degré de l’un ou de l’autre. Le plus grossier des barbouillages comporte un certain lustre de couleurs, et une exactitude d’imagination, qui sont en tant que tels, des beautés, et affecteraient de la plus grande admiration l’esprit d’un paysan ou d’un Indien. Les ballades (1) les plus vulgaires ne sont pas entièrement dépourvues d’harmonie, ni de naturel, et personne, si ce n’est un homme familiarisé avec des beautés supérieures, n’énoncerait que leurs rythmes sont désagréables, ou que les histoires qu’elles content sont sans intérêt. Une grande infériorité de beauté donne du déplaisir à une personne accoutumée aux plus grandes perfections dans ce genre, et elle est considérée pour cette raison comme une laideur, de même que nous supposons naturellement que l’objet le plus fini que nous connaissions atteint le summum de la perfection, et qu’il mérite les plus grands applaudissements. Quelqu’un d’accoutumé à voir, à examiner et à peser la valeur des réalisations de diverses sortes qui ont été admirées dans des époques et des nations différentes, est seul habilité à juger des mérites d’une œuvre qu’on lui présente, et à lui assigner le rang qui lui revient parmi les productions du génie.

 

HUME

 

(1) ballade : ici, genre littéraire populaire issu de la chanson à danser.

 

QUESTIONS :

 

1° Dégagez la thèse de ce texte et analysez la manière dont il est construit.

 

  1. Expliquez : « C’est seulement par comparaison que nous fixons les épithètes de louange, ou de blâme, et apprenons à assigner le juste degré de l’un de l’autre ».
  2. Pourquoi reconnaître de la beauté dans « le plus grossier des barbouillages » ou « les ballades les plus vulgaires » n’exclut-il pas qu’il y ait des « beautés supérieures » ?

 

3° Le goût s’éduque-t-il ?

 

 

 

 

 

 

 


2001 - Série ES - NOUVELLE-CALEDONIE - SESSION REMPL.

 

Ainsi on peut bien apprendre tout ce que Newton a exposé dans son œuvre immortelle, les Principes de la philosophie de la nature, si puissant qu’ait dû être le cerveau nécessaire pour ces découvertes ; en revanche on ne peut apprendre à composer des poèmes d’une manière pleine d’esprit, si précis que puissent être tous les préceptes pour l’art poétique, et si excellents qu’en soient les modèles. La raison en est que Newton pouvait rendre parfaitement clair et déterminé non seulement pour lui-même, mais aussi pour tout autre et pour ses successeurs, tous les moments de la démarche qu’il dut accomplir, depuis les premiers éléments de la géométrie jusqu’à ses découvertes les plus importantes et les plus profondes ; mais aucun Homère ou aucun Wieland (1) ne peut montrer comment ses idées riches de poésie et toutefois en même temps grosses de pensées surgissent et s’assemblent dans son cerveau, parce qu’il ne le sait pas luimême et aussi ne peut l’enseigner à personne. Dans le domaine scientifique ainsi, le plus remarquable auteur de découvertes ne se distingue que par le degré de l’imitateur et de l’écolier le plus laborieux, tandis qu’il est spécifiquement différent de celui que la nature a doué pour les beaux-arts.

 

KANT

 

(1) Poète et romancier allemand, contemporain de Kant.

 

 

 

 

 

 


1997 - Série TECHN. - SPORTIFS HAUT NIVEAU - SESSION REMPL.

 

Il existe un préjugé très répandu, d’après lequel l’art a débuté par le simple et le naturel. Ceci peut être vrai dans une certaine mesure, car, par rapport à l’art, le grossier et le sauvage constituent le plus simple ; les vrais débuts, tels que les conçoit l’art, sont tout autre chose. Les débuts simples et naturels, au sens du grossier et du sauvage, n’ont rien à voir avec l’art et la beauté, comme n’ont rien d’artistique les figures simples dessinées par les enfants, par exemple, qui, avec quelques traits informes, tracent une figure humaine, un cheval, etc. La beauté, en tant qu’œuvre d’art, a besoin, dès ses débuts, d’une technique élaborée, exige de nombreux essais et un long exercice, et le simple, en tant que simplicité du beau, la grandeur idéale, est plutôt un résultat obtenu après de nombreuses médiations qui avaient pour but d’éliminer la variété, les exagérations, les confusions, le malaisé, sans que cette victoire se ressente des travaux préliminaires, du travail de préparation et d’élaboration, de façon que la beauté surgisse dans toute sa liberté, apparaisse comme faite d’une seule coulée.

 

HEGEL

 

QUESTIONS :

 

  1. Quel préjugé Hegel combat-il dans ce texte ?
  2. Comment établit-il la distinction entre deux forme de « naturel » ?
  3. Quelle thèse soutient-il ?

 

2° Expliquez :

  1. « la beauté, en tant qu’œuvre d’art, a besoin, dès ses débuts, d’une technique élaborée » ;
  2. « le simple (…) est plutôt un résultat obtenu après de nombreuses médiations ».

 

3° Y a-t-il du naturel dans l’art ?

 

 

 

 

 

 


2001 - Série TECHN. - INDE - SESSION NORMALE

 

L’universalité du besoin d’art ne tient pas à autre chose qu’au fait que l’homme est un être pensant et doué de conscience. En tant que doué de conscience, l’homme doit se placer en face de ce qu’il est, de ce qu’il est d’une façon générale, et en faire un objet pour soi. Les choses de la nature se contentent d’être, elles sont simples, ne sont qu’une fois, mais l’homme, en tant que conscience, se dédouble : il est une fois, mais il est pour lui-même. Il projette devant lui ce qu’il est ; il se contemple, se représente lui-même. Il faut donc chercher le besoin général qui provoque une œuvre d’art dans la pensée de l’homme, puisque l’œuvre d’art est un moyen à l’aide duquel l’homme extériorise ce qu’il est.

 

HEGEL

 

QUESTIONS :

 

1° Dégagez l’idée principale du texte.

 

2° Expliquez :

  1. « Les choses de la nature se contentent d’être, elles sont simples, ne sont qu’une fois, mais l’homme, en tant que conscience, se dédouble » ;
  2. « l’œuvre d’art est un moyen à l’aide duquel l’homme extériorise ce qu’il est ».

 

3° Pourrions-nous nous passer d’œuvres d’art ?

 

 

 

 

 

 


1997 - Série L - METROPOLE - SESSION NORMALE

 

À quoi vise l’art, sinon à nous montrer, dans la nature et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le poète et le romancier qui expriment un état d’âme ne le créent certes pas de toutes pièces ; ils ne seraient pas compris de nous si nous n’observions pas en nous, jusqu’à un certain point, ce qu’ils nous disent d’autrui. Au fur et à me sure qu’ils nous parlent, des nuances d’émotion et de pensée nous apparaissent qui pouvaient être représentées en nous depuis longtemps, mais qui demeuraient invisibles : telle, l’image photographique qui n’a pas encore été plongée dans le bain où elle se révélera. Le poète est ce révélateur. Mais nulle part la fonction de l’artiste ne se montre aussi clairement que dans celui des arts qui fait la plus large place à l’imitation, je veux dire la peinture. Les grands peintres sont des hommes auxquels remonte une certaine vision des choses qui est devenue ou qui deviendra la vision de tous les hommes.

 

BERGSON

        

 

 

 

 


2000 -     Série L - METROPOLE - SESSION NORMALE

 

Quand l’enfant s’amuse à reconstituer une image en assemblant les pièces d’un jeu de patience, il y réussit de plus en plus vite à mesure qu’il s’exerce davantage. La reconstitution était d’ailleurs instantanée, l’enfant la trouvait toute faite, quand il ouvrait la boîte au sortir du magasin. L’opération n’exige donc pas un temps déterminé, et même, théoriquement, elle n’exige aucun temps. C’est que le résultat en est donné. C’est que l’image est créée déjà et que, pour l’obtenir, il suffit d’un travail de recomposition et de réarrangement, - travail qu’on peut supposer allant de plus en plus vite, et même infiniment vite au point d’être instantané. Mais pour l’artiste qui crée une image en la tirant du fond de son âme, le temps n’est plus un accessoire. Ce n’est pas un intervalle qu’on puisse allonger ou raccourcir sans en modifier le contenu. La durée de son travail fait partie intégrante de son travail. La contracter ou la dilater serait modifier à la fois l’évolution psychologique qui la remplit et l’invention qui en est le terme. Le temps d’invention ne fait qu’un ici avec l’invention même. C’est le progrès d’une pensée qui change au fur et à mesure qu’elle prend corps. Enfin c’est un processus vital, quelque chose comme la maturation d’une idée.

Le peintre est devant sa toile, les couleurs sont sur la palette, le modèle pose ; nous voyons tout cela, et nous connaissons aussi la manière du peintre : prévoyons-nous ce qui apparaîtra sur la toile ? Nous possédons les éléments du problème ; nous savons, d’une connaissance abstraite, comment il sera résolu, car le portrait ressemblera sûrement au modèle et sûrement aussi à l’artiste, mais la solution concrète apporte avec elle cet imprévisible rien qui est le tout de l’œuvre d’art. Et c’est ce rien qui prend du temps.

 

BERGSON

 

 

 

 

 

 


1998 - Série S - LA REUNION - SESSION NORMALE

 

Dans la peinture de portraits, où il s’agit de fixer les traits d’un homme, la ressemblance est certainement un élément très important et, cependant, dans les meilleurs portraits, dans ceux qu’on s’accorde à reconnaître comme les mieux réussis, la ressemblance n’est jamais parfaite, il leur manque toujours quelque chose par rapport au modèle naturel. L’imperfection de cet art tient à ce que ses représentations, malgré les efforts d’exactitude, restent toujours plus abstraites que les objets naturels dans leur existence immédiate. 

Le plus abstrait, c’est une esquisse, un dessin. Lorsqu’on emploie des couleurs, qu’on prend pour règle la nature, on trouve toujours que quelque chose a été omis, que la représentation, l’imitation n’est pas aussi parfaite que la formation naturelle. Or, ce qui rend ces représentations particulièrement imparfaites, c’est le manque de spiritualité. Lorsque des tableaux de ce genre servent à reproduire des traits humains, ils doivent avoir une expression de spiritualité qui manque d’ailleurs à l’homme naturel, tel qu’il se présente à nous directement, sous son aspect de tous les jours. Or, c’est ce que le naturalisme est incapable de faire, et c’est en cela que se manifeste son impuissance. C’est l’expression de spiritualité qui doit dominer le tout.

 

HEGEL

 

 

 

 

 

 


2003 - Série STI AA - ANTILLES - SESSION NORMALE

 

Le grand art des jardins est tenu au style par l’obéissance. Premièrement il respecte la forme de la terre […] ; et même on peut dire qu’il la rend plus visible par les perspectives, les pentes, les tournants, les escaliers, les grottes. Secondement, il obéit aux arbres, qui sont des êtres de durée, précieux, exigeants, de long travail. Il obéit aussi à toutes les plantes, les rangeant selon la hauteur et selon le soleil, les espaçant selon les racines. La symétrie et la règle, les droites, les courbes, les intervalles revenant, marques de l’homme, nous plaisent alors, mais comme des produits de la nature même, de la nature non forcée. Ce point d’heureuse obéissance est le difficile à toucher en tous les arts ; mais l’art des jardins nous instruit peut-être mieux qu’un autre ; car lorsqu’on taille les ifs en forme d’oiseaux ou de personnages, on sent bien alors que l’on perd le beau, et que l’on tombe dans l’ornement arbitraire. Et c’est le difficile, en des arts comme la musique et la peinture, de ne point tailler des ifs en forme de paons.

 

ALAIN

 

QUESTIONS :

 

  1. Dégagez la thèse de ce texte et faites apparaître les étapes de son argumentation.

 

  1. Expliquez :
  1. « il la rend plus visible » ;
  2. « [les] marques de l’homme nous plaisent alors, mais comme des produits de la nature même » ;
  3. « on perd le beau, […] on tombe dans l’ornement arbitraire ».

 

3) L’art doit-il obéir à la nature ?

 

 

 

 

 

 


2001 - Série TMD - METROPOLE + REUNION - SESSION NORMALE

 

L’un aime le son des instruments à vent, l’autre celui des instruments à corde. Discuter là-dessus avec l’intention de dénoncer l’erreur du jugement d’autrui qui diffère du nôtre, comme s’il lui était logiquement opposé, serait pure folie ; le principe : à chacun son goût (s’agissant des sens) vaut dans le domaine de l’agréable.

Il en va tout autrement du beau. Il serait (tout au contraire) ridicule que quelqu’un qui se flatterait d’avoir du goût songeât à en donner la preuve en disant : cet objet (l’édifice que nous voyons, le vêtement que porte celui-ci, le concert que nous entendons, le poème qui est soumis à notre appréciation) est beau pour moi. Car ce qui lui plaît à lui simplement, il ne doit pas le qualifier de beau. Il ne manque pas de choses qui peuvent avoir pour lui attrait et agrément, personne ne s’en soucie, mais lorsqu’il donne une chose pour belle, il attribue aux autres la même satisfaction, il ne juge pas simplement pour lui, mais pour quiconque et parle alors de la beauté comme si c’était une propriété des choses. Aussi dit-il : la chose est belle, et en jugeant de la satisfaction il ne compte pas sur l’adhésion d’autrui parce qu’il l’a obtenue en maintes occasions, mais il exige d’eux cette adhésion.

 

KANT

 

QUESTIONS :

 

1° Quelle thèse ce texte établit-il ? Quelles sont les étapes de son argumentation ?

 

2° Expliquez :

  1. « Le principe : à chacun son goût (s’agissant des sens) vaut dans le domaine de l’agréable » ;
  2. « Lorsqu’il donne une chose pour belle, il attribue aux autres la même satisfaction. »

 

3° Puis-je appeler beau ce qui ne plaît qu’à moi ?

 

 

 

 

 

 


1997 - Série TECHN. - ETRANGER GROUPE 1 - SESSION REMPL.

 

L’activité du génie ne paraît pas le moins du monde quelque chose de foncièrement différent de l’activité de l’inventeur en mécanique, du savant astronome ou historien, du maître en tactique. Toutes ces activités s’expliquent si l’on se représente des hommes dont la pensée est active dans une direction unique, qui utilisent tout comme matière première, qui ne cessent d’observer diligemment (1) leur vie intérieure et celle d’autrui, qui ne se lassent pas de combiner leurs moyens. Le génie ne fait rien que d’apprendre d’abord à poser des pierres, ensuite à bâtir, que de chercher toujours des matériaux et de travailler toujours à y mettre la forme. Toute activité de l’homme est compliquée à miracles, non pas seulement celle du génie, mais aucune n’est un « miracle » - D’où vient donc cette croyance qu’il n’y a de génie que chez l’artiste, l’orateur et le philosophe ? qu’eux seuls ont une « intuition » ? Les hommes ne parlent intentionnellement de génie que là où les effets de la grande intelligence leur sont le plus agréables et où ils ne veulent pas d’autre part éprouver d’envie. Nommer quelqu’un « divin » c’est dire : « ici nous n’avons pas à rivaliser ». En outre, tout ce qui est fini, parfait, excite l’étonnement, tout ce qui est en train de se faire est déprécié. Or, personne ne peut voir dans l’œuvre de l’artiste comment elle s’est faite ; c’est son avantage, car partout où l’on peut assister à la formation, on est un peu refroidi.

 

NIETZSCHE

 

(1) « diligemment » : avec une attention passionnée.

 

QUESTIONS :

 

1° Dégagez la thèse du texte.

 

2° Expliquez les passages suivants du texte :

a) « Le génie ne fait rien que d’apprendre d’abord à poser des pierres, ensuite à bâtir, que de chercher toujours des matériaux et de travailler toujours à y mettre la forme » ; b) « Mais aucune n’est un miracle » ;

c) « Les hommes ne parlent intentionnellement de génie que là où les effets de la grande intelligence leur sont le plus agréables et où ils ne veulent pas d’autre part éprouver d’envie ».

 

3° L’activité du génie diffère-t-elle de toutes les autres comme on le pense généralement ?

 

 

 

 

 

 


2002 - Série ES - POLYNESIE - SESSION NORMALE

 

Que les arts soient fonctionnels, que les cathédrales satisfassent un besoin religieux de la société, qu’un tableau soit né du besoin de s’exprimer de l’individu peintre, que le spectateur le regarde par désir de se perfectionner, toutes ces questions ont si peu de rapport avec l’art et sont historiquement si neuves qu’on est tenté simplement de les évacuer comme préjugés modernes. Les cathédrales furent bâties ad majorem gloriam Dei (1) ; si, comme constructions, elles servaient certainement les besoins de la communauté, leur beauté élaborée ne pourra jamais être expliquée par ces besoins, qui auraient pu être satisfaits tout aussi bien par quelque indescriptible bâtisse. Leur beauté transcende tout besoin, et les fait durer à travers les siècles. Mais si la beauté, beauté d’une cathédrale comme beauté d’un bâtiment séculier, transcende besoins et fonctions, jamais elle ne transcende le monde, même s’il arrive que l’œuvre ait un contenu religieux. Au contraire, c’est la beauté même de l’art religieux qui transforme les contenus et les soucis religieux ou autres de ce monde en réalités tangibles.

 

ARENDT, La Crise de la culture

 

(1) « pour la plus grande gloire de Dieu »

 

 

 

 

 

 


2003 - Série TECHN. - NOUVELLE-CALEDONIE - SESSION NORMALE

 

Le sensible dans l’art ne concerne que ceux de nos sens qui sont intellectualisés : la vue et l’ouïe, à l’exclusion de l’odorat, du goût et du toucher. Car l’odorat, le goût et le toucher n’ont affaire qu’à des éléments matériels et à leurs qualités immédiatement sensibles, l’odorat à l’évaporation de particules matérielles dans l’air, le goût à la dissolution de particules matérielles, le toucher au froid, au chaud, au lisse, etc. Ces sens n’ont rien à faire avec les objets de l’art qui doivent se maintenir dans une réelle indépendance et ne pas se borner à offrir des relations sensibles. Ce que ces sens trouvent agréable n’est pas le beau que connaît l’art. C’est donc à dessein que l’art crée un royaume d’ombres, de formes, de tonalités, d’intuitions ; ces formes et ces tonalités sensibles, l’art ne les fait pas seulement intervenir pour elles-mêmes et sous leur apparence immédiate, mais encore afin de satisfaire des intérêts spirituels supérieurs, parce qu’ils sont capables de faire naître une résonance dans les profondeurs de la conscience, un écho dans l’esprit.

 

HEGEL

 

QUESTIONS :

 

1° Dégager l’idée principale du texte et les étapes de son argumentation.

 

2° Répondre aux questions suivantes en prenant appui sur le texte.

  1. Pourquoi les sens « non intellectualisés » n’ont-ils rien à faire avec l’art ?
  2. En quoi le beau nous élève-t-il au-dessus de l’agréable ?

 

3° Qu’est-ce qui nous plaît dans une œuvre d’art ?

 

 

 

 

 

 


2002 - Série TECHN. - METROPOLE - SESSION NORMALE

 

On peut dire d’une façon générale qu’en voulant rivaliser avec la nature par l’imitation, l’art restera toujours au-dessous de la nature et pourra être comparé à un ver faisant des efforts pour égaler un éléphant. Il y a des hommes qui savent imiter les trilles (1) du rossignol, et Kant a dit à ce propos que, dès que nous nous apercevons que c’est un homme qui chante ainsi, et non un rossignol, nous trouvons ce chant insipide (2). Nous y voyons un simple artifice, non une libre production de la nature ou une œuvre d’art. Le chant du rossignol nous réjouit naturellement, parce que nous entendons un animal, dans son inconscience naturelle, émettre des sons qui ressemblent à l’expression de sentiments humains. Ce qui nous réjouit donc ici, c’est l’imitation de l’humain par la nature.

 

HEGEL

 

  1. « trilles » : répétition très rapide de deux notes de musique.
  2. « insipide » : sans la moindre saveur.

 

QUESTIONS :

 

1° Dégagez l’idée directrice et la structure du texte.

 

2° Expliquez, pour les distinguer : « libre production de la nature » et « œuvre d’art ».

 

3° Expliquez : « ce qui nous réjouit donc ici, c’est l’imitation de l’humain par la nature ».

 

4° L’art peut-il rivaliser avec la nature ?

 

 

 

 

 

 

 


2004 - Série ES - INDE - SESSION NORMALE

 

Ce qu’on ne doit pas perdre de vue, c’est que le génie, pour être fécond, doit posséder une pensée disciplinée et cultivée, et un exercice plus ou moins long. Et cela, parce que l’œuvre d’art présente un côté purement technique dont on n’arrive à se rendre maître que par l’exercice. Ceci est plus particulièrement vrai des arts qui comportent une dextérité manuelle, par laquelle ils se rapprochent plus ou moins des métiers manuels. Tel est le cas de l’architecture et de la sculpture, par exemple. La dextérité manuelle est moins nécessaire en musique et en poésie. Mais, même dans celle-ci, il y a tout un côté qui demande, sinon un apprentissage, tout au moins une certaine expérience : l’art de rimer constitue le côté technique de la poésie, et ce n’est pas par l’inspiration qu’on en acquiert la connaissance. Tout art s’exerce sur une matière plus ou moins dense, plus ou moins résistante, qu’il s’agit d’apprendre à maîtriser. D’autre part, l’artiste doit connaître d’autant mieux les profondeurs de l’âme et de l’esprit humain que le rang qu’il ambitionne est plus élevé. Or, cette connaissance ne s’acquiert pas non plus d’une façon directe, mais à la suite d’une étude du monde extérieur et du monde intérieur. Et c’est cette étude qui lui fournit les sujets de ces représentations.

 

HEGEL, Introduction à l’esthétique

 

 

 

 

 


2002 - Série S - INDE - SESSION NORMALE

 

Parmi les choses qu’on ne rencontre pas dans la nature, mais seulement dans le monde fabriqué par l’homme, on distingue entre objets d’usage et œuvres d’art ; tous deux possèdent une certaine permanence qui va de la durée ordinaire à une immortalité potentielle dans le cas de l’œuvre d’art. En tant que tels, ils se distinguent d’une part des produits de consommation, dont la durée au monde excède à peine le temps nécessaire à les préparer, et d’autre part, des produits de l’action, comme les événements, les actes et les mots, tous en eux-mêmes si transitoires qu’ils survivraient à peine à l’heure ou au jour où ils apparaissent au monde, s’ils n’étaient conservés d’abord par la mémoire de l’homme, qui les tisse en récits, et puis par ses facultés de fabrication. Du point de vue de la durée pure, les œuvres d’art sont clairement supérieures à toutes les autres choses ; comme elles durent plus longtemps au monde que n’importe quoi d’autre, elles sont les plus mondaines des choses. Davantage, elles sont les seules choses à n’avoir aucune fonction dans le processus vital de la société ; à proprement parler, elles ne sont pas fabriquées pour les hommes, mais pour le monde, qui est destiné à survivre à la vie limitée des mortels, au va-etvient des générations. Non seulement elles ne sont pas consommées comme des biens de consommation, ni usées comme des objets d’usage : mais elles sont délibérément écartées des procès de consommation et d’utilisation, et isolées loin de la sphère des nécessités de la vie humaine.

 

ARENDT, La Crise de la culture

 

 

 

 

 

 


2008 - Série S - ANTILLES - SESSION NORMALE

 

Les artistes ont un intérêt à ce qu’on croie aux intuitions soudaines, aux soi-disant inspirations ; comme si l’idée de l’œuvre d’art, du poème, la pensée fondamentale d’une philosophie, tombait du ciel comme un rayon de la grâce. En réalité, l’imagination du bon artiste ou penseur produit constamment du bon, du médiocre et du mauvais, mais son jugement, extrêmement aiguisé, exercé, rejette, choisit, combine ; ainsi, l’on se rend compte aujourd’hui d’après les Carnets de Beethoven qu’il a composé peu à peu ses plus magnifiques mélodies et les a en quelque sorte tirées d’ébauches multiples. Celui qui discerne moins sévèrement et s’abandonne volontiers à la mémoire reproductrice pourra, dans certaines conditions, devenir un grand improvisateur ; mais l’improvisation artistique est à niveau fort bas en comparaison des idées d’art choisies sérieusement et avec peine. Tous les grands hommes sont de grands travailleurs, infatigables non seulement à inventer, mais encore à rejeter, passer au crible, modifier, arranger.

 

NIETZSCHE, Humain, trop humain

 

 

 

 

 

 


2003 - Série ES - ETRANGER GROUPE 1 - SESSION NORMALE

 

Il est impossible de poursuivre dans la pratique de la contemplation de quelque genre de beauté que ce soit sans être fréquemment obligé de faire des comparaisons entre les nombreuses sortes et degrés de réussite, et d’estimer leurs proportions les unes par rapport aux autres. Un homme qui n’a point l’occasion de comparer les différents genres de beauté est bien entendu disqualifié pour émettre une opinion concernant un objet qui lui est présenté. Par la comparaison seule nous déterminons les épithètes relevant de l’éloge ou du blâme et apprenons comment en attribuer le degré approprié à chacun. Le plus indigent des barbouillages exhibe un certain lustre (1) de couleurs et une certaine exactitude de l’imitation qui peuvent passer pour des beautés et entraîne […] la plus haute admiration. Les plus vulgaires ballades ne sont pas entièrement dépourvues d’harmonie ou de naturel et nul, à moins d’être familiarisé avec des beautés supérieures, ne pourrait déclarer que leurs couplets sont rudes ou leur récit inintéressant. Une beauté très inférieure fait souffrir la personne accoutumée aux plus grandes réussites du genre, et se trouve être pour cette raison qualifiée de laideur de la même façon que l’objet le plus abouti que nous connaissions est naturellement supposé avoir atteint au pinacle (2) de la perfection et devoir recevoir les plus grands éloges. Seul celui qui est accoutumé à voir, à examiner et à soupeser les nombreuses œuvres admirées, au cours d’époques différentes et au sein de différentes nations peut estimer le mérite d’un ouvrage exposé à sa vue et lui assigner son rang approprié au sein des productions du génie.

 

HUME, De la +orme du goût

 

  1. « lustre » : éclat.
  2. « pinacle » : sommet.

 

 

 

 

 

 


2004 - Série TECHN. - METROPOLE - SESSION REMPL.

 

Nous pouvons observer que cette uniformité du genre humain n’empêche pas qu’il n’y ait beaucoup de diversité dans les sentiments de beauté et de valeur, et que l’éducation, la coutume, le préjugé, le caprice et l’humeur modifient fréquemment notre goût. Vous ne convaincrez jamais un homme à qui la musique italienne n’est pas familière et dont l’oreille n’est pas habituée à suivre les complications de cette musique, qu’un air écossais n’est pas préférable. Vous n’avez même pas un seul argument, autre que votre propre goût, que vous puissiez employer pour soutenir votre cause ; et votre adversaire trouvera toujours en son goût personnel un argument plus convaincant en faveur de l’opinion contraire. Si vous êtes sages, chacun de vous accordera que l’autre peut avoir raison ; et comme il y a de nombreux exemples de cette diversité de goût, vous reconnaîtrez ensemble que beauté et valeur sont purement relatives et dépendent d’un sentiment agréable produit par un objet dans un esprit particulier conformément à la constitution et à la structure propre de cet esprit.

 

HUME

 

QUESTIONS :

 

1° Dégagez l’idée centrale du texte et son argumentation.

 

2° Expliquez :

  1. « l’éducation, la coutume, le préjugé, le caprice et l’humeur modifient fréquemment notre goût » ;
  2. « vous n’avez même pas un seul argument, autre que votre propre goût, que vous puissiez employer pour soutenir votre cause » ;
  3. « beauté et valeur […] dépendent d’un sentiment agréable produit par un objet dans un esprit particulier ».

 

3° Est-il vrai que les hommes ne puissent s’entendre sur la valeur et la beauté d’une œuvre d’art ?

 

 

 

 

 


2004 - Série TMD - METROPOLE - SESSION NORMALE

 

Les artistes ont un intérêt à ce qu’on croie aux intuitions soudaines, aux prétendues inspirations ; comme si l’idée de l’œuvre d’art, du poème, la pensée fondamentale d’une philosophie, tombait du ciel comme un rayon de la grâce. En réalité, l’imagination du bon artiste ou penseur produit constamment du bon, du médiocre et du mauvais, mais son jugement, extrêmement aiguisé, exercé, rejette, choisit, combine ; ainsi, l’on se rend compte aujourd’hui d’après les carnets de Beethoven, qu’il a composé peu à peu ses plus magnifiques mélodies et les a en quelque sorte triées d’ébauches multiples. Celui qui discerne moins sévèrement et s’abandonne volontiers à la mémoire reproductrice pourra, dans certaines conditions, devenir un grand improvisateur ; mais l’improvisation artistique est à un niveau fort bas en comparaison des pensées artistiques choisies sérieusement et avec peine. Tous les grands hommes sont de grands travailleurs, infatigables non seulement à inventer, mais encore à rejeter, passer au crible, modifier, arranger.

 

NIETZSCHE

 

QUESTIONS :

 

1° Quelle est l’idée principale et quelles sont les étapes de son développement ?

 

2° Expliquez

  1. « Les artistes ont un intérêt à ce qu’on croie aux intuitions soudaines » ;
  2. « son jugement, extrêmement aiguisé, exercé, rejette, choisit, combine » ;
  3. « l’improvisation artistique est à un niveau fort bas en comparaison des pensées artistiques choisies sérieusement et avec peine ».

 

3° L’œuvre d’art est-elle seulement affaire de jugement ?

 

 

 

 

 


2005 - Série STI AA - ANTILLES - SESSION NORMALE

 

Corot me fait voir des arbres, une prairie, une vache, une bergère. Qu’ai-je besoin de lui ? Il ne manque pas d’arbres, ni de prairies, et véritables. Je me reposerai à l’ombre. Et l’océan lui-même est quelque chose de mieux que ce petit ruban de couleurs que le peintre en a gardé. Le vrai océan me mouillera les pieds. Ou bien ce que j’admire n’est-il que l’étonnant travail de l’imitation ? Non, il n’en est rien ; car je n’aime pas être trompé par une peinture ; et bien plutôt le peintre veut que je ne sois point trompé. Le cadre m’est une sorte d’annonce, qui présente la peinture comme telle, qui la sépare. Au contraire ma fenêtre ouverte me jette dans le monde. Il faut que j’y aille ; je fais le tour des choses, je les nomme, j’en use, je les explore.

La peinture refuse l’exploration. Changez de place, soit ; vous éliminez quelque reflet du monde, toutefois vous ne saisissez jamais qu’un aspect, un moment fixé. Que regarde donc l’homme, par cette autre fenêtre ? Pourquoi y revient-il ? Je suppose qu’il s’y voit lui-même. Mais quoi ? Un arbre, une vache, un nuage, une brume bleue ou rousse, voilà un étrange portrait de moi. C’est que le monde peint est plus moi que l’autre.

 

ALAIN

 

QUESTIONS :

 

1° Alain distingue notre rapport à l’œuvre peinte et notre rapport à la réalité. Quels sont les éléments de cette distinction ?

 

2° Expliquez :

  1. « bien plutôt le peintre veut que je ne sois point trompé » ;
  2. « La peinture refuse l’exploration » ;
  3. « voilà un étrange portrait de moi ».

 

3° Est-ce l’homme qui se reconnaît dans la peinture ou le monde qui s’y donne à voir ?

 

 

 

 

 


1998 - Série S - METROPOLE - SESSION NORMALE

 

Apprendre à se connaître est très difficile (…) et un très grand plaisir en même temps (quel plaisir de se connaître !) ; mais nous ne pouvons pas nous contempler nous-mêmes à partir de nousmêmes : ce qui le prouve, ce sont les reproches que nous adressons à d’autres, sans nous rendre compte que nous commettons les mêmes erreurs, aveuglés que nous sommes, pour beaucoup d’entre nous, par l’indulgence et la passion qui nous empêchent de juger correctement. Par conséquent, à la façon dont nous regardons dans un miroir quand nous voulons voir notre visage, quand nous voulons apprendre à nous connaître, c’est en tournant nos regards vers notre ami que nous pourrions nous découvrir, puisqu’un ami est un autre soi-même. Concluons : la connaissance de soi est un plaisir qui n’est pas possible sans la présence de quelqu’un d’autre qui soit notre ami ; l’homme qui se suffit à soi-même aurait donc besoin d’amitié pour apprendre à se connaître soi-même.

 

ARISTOTE

        

 

 

 


2005 -     Série S - POLYNESIE - SESSION NORMALE

 

Notre sens de la beauté dépend beaucoup de ce principe : quand un objet a tendance à donner du plaisir à qui le possède, il est toujours regardé comme beau ; de même que celui qui tend à causer de la douleur est désagréable et laid. Ainsi, la commodité d’une maison, la fertilité d’un champ, la puissance d’un cheval ou le bon tonnage, la sécurité et la rapidité d’un vaisseau, constituent les beautés principales de ces différents objets. Ici, l’objet que l’on nomme beau ne plaît que par sa tendance à produire un certain effet. Cet effet est le plaisir, ou le profit, de quelque autre personne. Or, le plaisir d’un étranger pour lequel nous n’avons pas d’amitié nous plaît seulement par sympathie. C’est, par conséquent, à ce principe qu’est due la beauté que nous trouvons à tout ce qui est utile. Il apparaîtra aisément, après réflexion, combien ce principe joue pour une part considérable dans la beauté. À chaque fois qu’un objet tend à donner du plaisir à son possesseur, ou, en d’autres termes, quand il est la cause véritable du plaisir, il est sûr de plaire au spectateur, par une sympathie délicate avec le possesseur. On juge belles la plupart des œuvres d’art en proportion de leur adaptation à l’usage de l’homme, et même beaucoup des productions de la nature tirent leur beauté de cette source. Dans la plupart des cas, élégant et beau ne sont pas des qualités absolues mais relatives, et ne nous plaisent par rien d’autre que leur tendance à produire une fin qui est agréable.

 

HUME, Traité de la nature humaine

 

 

 

 

 


2005 - Série ES - ANTILLES - SESSION REMPL.

 

L’art nous procure, d’une part, l’expérience de la vie réelle, nous transporte dans des situations que notre expérience personnelle ne nous fait pas et ne nous fera peut-être jamais connaître les expériences des personnes qu’il représente, et, grâce à la part que nous prenons à ce qui arrive à ces personnes, nous devenons capables de ressentir plus profondément ce qui se passe en nousmêmes. D’une façon générale, le but de l’art consiste à rendre accessible à l’intuition ce qui existe dans l’esprit humain, la vérité que l’homme abrite dons son esprit, ce qui remue la poitrine humaine et agite l’esprit humain. C’est ce que l’art a pour tâche de représenter, et il le fait au moyen de l’apparence qui, comme telle, nous est indifférente, dès l’instant où elle sert à éveiller en nous le sentiment et la conscience de quelque chose de plus élevé. C’est ainsi que l’art renseigne l’homme sur l’humain, éveille des sentiments endormis, nous met en présence des vrais intérêts de l’esprit. Nous voyons ainsi que l’art agit en remuant, dans leur profondeur, leur richesse et leur variété, tous les sentiments qui s’agitent dans l’âme humaine, et en intégrant dans le champ de notre expérience ce qui se passe dans les régions intimes de cette âme.

 

HEGEL, Esthétique

 

 

 

 

 


2005 - Série STI AA - METROPOLE - SESSION REMPL.

 

Le beau intervient dans toutes les circonstances de notre vie ; il est le génie (1) amical que nous rencontrons partout. En cherchant seulement autour de nous où et comment, sous quelle forme, il se présente à nous, nous trouvons qu’il se rattachait jadis par les liens les plus intimes à la religion et à la philosophie. Nous trouvons notamment que l’homme s’est toujours servi de l’art comme d’un moyen de prendre conscience des idées et des intérêts les plus élevés de son esprit. Les peuples ont déposé leurs conceptions les plus hautes dans les productions de l’art, les ont exprimées et en ont pris conscience par le moyen de l’art. La sagesse et la religion sont concrétisées dans des formes créées par l’art qui nous livre la clef grâce à laquelle nous sommes à même de comprendre la sagesse et la religion de beaucoup de peuples. Dans beaucoup de religions, l’art a été le seul moyen dont l’idée née dans l’esprit s’était servie pour devenir objet de représentation.

 

HEGEL

 

(1) « génie » (ici) : dans la mythologie, divinité qui présidait à la destinée de chacun, à un groupe ou un lieu.

 

QUESTIONS :

 

1° Quelle fonction Hegel reconnaît-il à l’art ? Quels sont les éléments de son analyse ?

 

2° Expliquez en vous appuyant sur des exemples :

  1. « un moyen de prendre conscience des idées et des intérêts les plus élevés de son esprit ».
  2. « l’art (…) nous livre la clef grâce à laquelle nous sommes à même de comprendre la sagesse et la religion de beaucoup de peuples ».

 

3° L’art permet-il aux hommes de mieux se comprendre eux-mêmes ?

 

 

 

 

 


2005 - Série TECHN. - ANTILLES - SESSION NORMALE

 

Même si le talent et le génie de l’artiste comportent un moment naturel, ce moment n’en demande pas moins essentiellement à être formé et éduqué par la pensée, de même qu’il nécessite une réflexion sur le mode de sa production ainsi qu’un savoir-faire exercé et assuré dans l’exécution. Car l’un des aspects principaux de cette production est malgré tout un travail extérieur, dès lors que l’œuvre d’art a un côté purement technique qui confine à l’artisanal surtout en architecture et en sculpture, un peu moins en peinture et en musique, et dans une faible mesure encore en poésie. Pour acquérir en ce domaine un parfait savoir-faire, ce n’est pas l’inspiration qui peut être d’un quelconque secours, mais seulement la réflexion, l’application et une pratique assidue. Or il se trouve qu’un tel savoir-faire est indispensable à l’artiste s’il veut se rendre maître du matériau extérieur et ne pas être gêné par son âpre résistance.

 

HEGEL

 

QUESTIONS :

 

1° Dégagez la thèse du texte et les étapes de son argumentation.

 

2° Expliquez :

  1. « le talent et le génie de l’artiste comportent un moment naturel » ;
  2. « l’œuvre d’art a un côté purement technique qui confine à l’artisanal » ;
  3. « se rendre maître du matériau extérieur ».

 

3° Qu’apporte la technique à l’art ?

 

 

 

 

 


2008 - Série TECHN. - NOUVELLE-CALEDONIE - SESSION NORMALE

 

Ce concours du spectateur, nécessaire à la jouissance esthétique, repose en partie sur ce fait que toute œuvre d’art a besoin pour agir de l’intermédiaire de l’imagination, qu’elle doit par suite stimuler, sans jamais la négliger ni la laisser inactive. C’est une condition de l’impression esthétique, et par là une loi fondamentale de tous les beaux-arts. Il en résulte que l’œuvre d’art ne doit pas tout livrer directement aux sens, mais juste ce qu’il faut pour mettre l’imagination en bonne voie, l’imagination doit toujours avoir quelque chose à ajouter, c’est elle qui doit même dire le dernier mot. Il n’est pas jusqu’à l’écrivain pour qui ce ne soit une nécessité de laisser quelque chose à penser au lecteur ; car, Voltaire l’a dit très justement : « Le secret d’être ennuyeux, c’est de tout dire. » Ajoutons que ce qu’il y a de meilleur dans l’art est trop spirituel pour être livré directement aux sens : c’est à l’imagination à le mettre au jour, quoique l’œuvre d’art doive l’engendrer.

 

SCHOPENHAUER

 

QUESTIONS :

 

1° Dégager l’idée centrale du texte, puis les étapes de son argumentation.

 

2° Expliquez : 

  1. « toute œuvre d’art a besoin pour agir de l’intermédiaire de l’imagination, qu’elle doit par suite stimuler, sans jamais la négliger ni la laisser inactive » ;
  2. « l’imagination doit toujours avoir quelque chose à ajouter, c’est elle qui doit même dire le dernier mot. »

 

3° L’art ne s’adresse-t-il qu’aux sens ?

 

 

 

 

 


2011 - Série TECHN. - ANTILLES - SESSION REMPL.

 

Une œuvre géniale, qui commence par déconcerter, pourra créer peu à peu par sa seule présence une conception de l’art et une atmosphère artistique qui permettront de la comprendre ; elle deviendra alors rétrospectivement géniale ; sinon, elle serait restée ce qu’elle était au début, simplement déconcertante. Dans une spéculation financière, c’est le succès qui fait que l’idée avait été bonne. Il y a quelque chose du même genre dans la création artistique, avec cette différence que le succès, s’il finit par venir à l’œuvre qui avait d’abord choqué, tient à une transformation du goût du public opérée par l’œuvre même ; celle-ci était donc force en même temps que matière ; elle a imprimé un élan que l’artiste lui avait communiqué ou plutôt qui est celui même de l’artiste, invisible et présent en elle.

 

BERGSON

 

QUESTIONS :

 

1° Formulez la thèse de ce texte et montrez comment elle est établie.

 

  1. En vous appuyant sur un exemple, dites en quoi une « œuvre géniale » se distingue d’une œuvre « simplement déconcertante » ;
  2. pourquoi peut-on comparer la création artistique à la spéculation financière ? En quoi cette comparaison éclaire-t-elle le propos de Bergson ?
  3. expliquez : « un élan (…) qui est celui même de l’artiste invisible et présent en elle ».

 

3° Une œuvre d’art a-t-elle le pouvoir de transformer le goût du public ?

 

 

 

 

 


2008 - Série S - NOUVELLE-CALEDONIE - SESSION NORMALE

 

Le génie et le talent sont, du moins sous un certain aspect, des dons naturels. Mais ce qu’on ne doit pas perdre de vue, c’est que le génie, pour être fécond, doit posséder une pensée disciplinée et cultivée, et un exercice plus ou moins long. Et cela, parce que l’œuvre d’art présente un côté purement technique dont on n’arrive à se rendre maître que par l’exercice. Ceci est plus particulièrement vrai des arts qui comportent une dextérité manuelle, par laquelle ils se rapprochent plus ou moins des métiers manuels. Tel est le cas de l’architecture et de la sculpture, par exemple. La dextérité manuelle est moins nécessaire en musique et en poésie. Mais, même dans celle-ci, il y a tout un côté qui demande, sinon un apprentissage, tout au moins une certaine expérience : la prosodie (1) et l’art de rimer constituent le côté technique de la poésie, et ce n’est pas par l’inspiration qu’on en acquiert la connaissance. Tout art s’exerce sur une matière plus ou moins dense, plus ou moins résistante, qu’il s’agit d’apprendre à maîtriser.

 

HEGEL, Introduction à l’esthétique

 

(1) « prosodie » : technique de composition.

 

 

 

 

 

 


2007 - Série L - NOUVELLE-CALEDONIE - SESSION NORMALE

 

Auxiliaire de l’action, elle [la perception] isole, dans l’ensemble de la réalité, ce qui nous intéresse ; elle nous montre moins les choses mêmes que le parti que nous en pouvons tirer. Par avance elle les classe, par avance elle les étiquette ; nous regardons à peine l’objet, il nous suffit de savoir à quelle catégorie il appartient. Mais, de loin en loin, par un accident heureux, des hommes surgissent dont les sens ou la conscience sont moins adhérents à la vie. La nature a oublié d’attacher leur faculté de percevoir à leur faculté d’agir. Quand ils regardent une chose, ils la voient pour elle, et non plus pour eux. Ils ne perçoivent plus simplement en vue d’agir ; ils perçoivent pour percevoir, — pour rien, pour le plaisir. Par un certain côté d’eux-mêmes, soit par leur conscience soit par un de leurs sens, ils naissent détachés ; et, selon que ce détachement est celui de tel ou tel sens, ou de la conscience, ils sont peintres ou sculpteurs, musiciens ou poètes. C’est donc bien une vision plus directe de la réalité que nous trouvons dans les différents arts ; et c’est parce que l’artiste songe moins à utiliser sa perception qu’il perçoit un plus grand nombre de choses.

 

BERGSON, La Pensée et le mouvant

 

 

 

 

 


2008 - Série S - LA REUNION - SESSION NORMALE

 

La stimulation à la production peut venir tout à fait du dehors, et la seule condition importante que l’artiste ait à remplir, c’est d’y porter un intérêt essentiel et qu’il fasse vivre le sujet en lui. C’est alors que l’inspiration du génie vient toute seule. Et un artiste vraiment vivant trouve justement dans cette vie qui l’anime des stimulants d’activité et des sources d’inspiration devant lesquels les autres passent sans les apercevoir.

Si maintenant nous nous demandons en quoi consiste l’inspiration artistique comme telle, la seule réponse possible sera celle-ci : elle est obsédée par la chose, elle y est présente, elle ne connaît pas de repos tant qu’elle n ‘a pas reçu une forme artistique et achevée.

Mais lorsque l’artiste s’est ainsi identifié avec l’objet, il doit savoir oublier sa propre particularité subjective et tout ce qu’elle a de contingent et d’accidentel, pour se plonger entièrement dans son sujet ; il ne doit plus pour ainsi dire être que la forme façonnant le contenu qui s’est emparé de lui. Une inspiration qui laisse à l’artiste la liberté de se mettre en avant et de se faire valoir, au lieu d’être l’organe de l’activité créatrice toute concentrée sur la chose, est une mauvaise inspiration.

 

HEGEL, Esthétique

 

 

 

 

 


2010 - Série TMD - METROPOLE - SESSION REMPL.

 

Les grands peintres sont des hommes auxquels remonte une certaine vision des choses qui est devenue ou qui deviendra la vision de tous les hommes. Un Corot (1), un Turner (1), pour ne citer que ceux-là, ont aperçu dans la nature bien des aspects que nous ne remarquions pas. - Dira-t-on qu’ils n’ont pas vu, mais créé, qu’ils nous ont livré des produits de leur imagination, que nous adoptons leurs inventions parce qu’elles nous plaisent, et que nous nous amusons simplement à regarder la nature à travers l’image que les grands peintres nous en ont tracée ? - C’est vrai dans une certaine mesure ; mais, s’il en était uniquement ainsi, pourquoi dirions-nous de certaines œuvres - celles des maîtres - qu’elles sont vraies ? Où serait la différence entre le grand art et la pure fantaisie ? Approfondissons ce que nous éprouvons devant un Turner ou un Corot : nous trouverons que, si nous les acceptons et les admirons, c’est que nous avions déjà perçu quelque chose de ce qu’ils nous montrent. Mais nous avions perçu sans apercevoir. C’était pour nous une vision brillante et évanouissante, perdue dans la foule de ces visions également brillantes, également évanouissantes, qui se recouvrent dans notre expérience usuelle comme des « dissolving views » (2) et qui constituent, par leur interférence réciproque, la vision pâle et décolorée que nous avons habituellement des choses. Le peintre l’a isolée ; il l’a si bien fixée sur la toile que, désormais, nous ne pourrons nous empêcher d’apercevoir dans la réalité ce qu’il y a vu lui-même.

 

BERGSON

 

  1. Corot et Turner sont des peintres du XIX° siècle.
  2. « dissolving views » : littéralement « vues fondantes ». Effet spécial ancêtre du fondu enchaîné cinématographique : transformation d’un objet produite par la succession des images sur l’écran (un même paysage au fil des saisons, par exemple).

 

QUESTIONS :

 

1° Formulez la thèse de ce texte et montrez comment elle est développée.

 

  1. En vous appuyant le cas échéant sur d’autres exemples que ceux de Bergson, expliquez : « [Les grands peintres] ont aperçu dans la nature bien des aspects que nous ne remarquions pas » ;
  2. expliquez comment nous pouvons dire d’œuvres qui sont « des produits de [l’]imagination » des artistes « qu’elles sont vraies » ;
  3. expliquez : « désormais, nous ne pourrons nous empêcher d’apercevoir dans la réalité ce qu’il y a vu lui-même ».

 

3° L’œuvre d’art nous fait-elle mieux voir la réalité ?

 

 

 

 

 

 


2010 - Série L - LIBAN - SESSION NORMALE

 

Parmi les objets qui donnent à l’artifice humain la stabilité sans laquelle les hommes n’y trouveraient point de patrie, il y en a qui n’ont strictement aucune utilité et qui en outre, parce qu’ils sont uniques, ne sont pas échangeables et défient par conséquent l’égalisation au moyen d’un dénominateur commun tel que l’argent ; si on les met sur le marché on ne peut fixer leurs prix qu’arbitrairement. Bien plus, les rapports que l’on a avec une œuvre d’art ne consistent certainement pas à « s’en servir » ; au contraire, pour trouver sa place convenable dans le monde, l’œuvre d’art doit être soigneusement écartée du contexte des objets d’usage ordinaires. Elle doit être de même écartée des besoins et des exigences de la vie quotidienne, avec laquelle elle a aussi peu de contacts que possible. Que l’œuvre d’art ait toujours été inutile, ou qu’elle ait autrefois servi aux prétendus besoins religieux comme les objets d’usage ordinaires servent aux besoins ordinaires, c’est une question hors de propos ici. Même si l’origine historique de l’art était d’un caractère exclusivement religieux ou mythologique, le fait est que l’art a glorieusement résisté à sa séparation d’avec la religion, la magie et le mythe.

 

ARENDT, Condition de l’homme moderne

 

 

 

 

 

 


2008 - Série TECHN. - LA REUNION - SESSION NORMALE

 

Il y a (…) depuis des siècles, des hommes dont la fonction est justement de voir et de nous faire voir ce que nous n’apercevons pas naturellement. Ce sont les artistes. À quoi vise l’art, sinon à nous montrer, dans la nature et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le poète et le romancier qui expriment un état d’âme ne le créent certes pas de toutes pièces ; ils ne seraient pas compris de nous si nous n’observions pas en nous, jusqu’à un certain point, ce qu’ils nous disent d’autrui. Au fur et à mesure qu’ils nous parlent, des nuances d’émotion et de pensée nous apparaissent qui pouvaient être représentées en nous depuis longtemps, mais qui demeuraient invisibles : telle, l’image photographique qui n’a pas encore été plongée dans le bain où elle se révélera. Le poète est ce révélateur.

 

BERGSON

 

QUESTIONS :

 

1° Dégagez l’idée principale du texte, puis son développement.

 

2° Expliquez :

  1. « des hommes dont la fonction est justement de voir et de nous faire voir ce que nous n’apercevons pas naturellement » ;
  2. « ils ne seraient pas compris de nous si nous n’observions pas en nous, jusqu’à un certain point, ce qu’ils nous disent d’autrui. »

 

3° L’art a-t-il pour fonction de dévoiler la réalité ?

 

 

 

 

 


2010 - Série TECHN. - POLYNESIE - SESSION NORMALE

Il reste à dire maintenant en quoi l’artiste diffère de l’artisan. Toutes les fois que l’idée précède et règle l’exécution, c’est industrie (1). Et encore est-il vrai que l’œuvre souvent, même dans l’industrie, redresse l’idée en ce sens que l’artisan trouve mieux qu’il n’avait pensé dès qu’il essaye ; en cela il est artiste, mais par éclairs. Toujours est-il que la représentation d’une idée dans une chose, je dis même d’une idée bien définie comme le dessin d’une maison, est une œuvre mécanique seulement, en ce sens qu’une machine bien réglée d’abord ferait l’œuvre à mille exemplaires. Pensons maintenant au travail du peintre de portrait ; il est clair qu’il ne peut avoir le projet de toutes les couleurs qu’il emploiera à l’œuvre qu’il commence ; l’idée lui vient à mesure qu’il fait ; il serait même plus rigoureux de dire que l’idée lui vient ensuite, comme au spectateur, et qu’il est spectateur aussi de son œuvre en train de naître. Et c’est là le propre de l’artiste. Il faut que le génie ait la grâce de nature, et s’étonne lui-même. Un beau vers n’est pas d’abord en projet, et ensuite fait ; mais il se montre beau au poète ; et la belle statue se montre belle au sculpteur, à mesure qu’il la fait ; et le portrait naît sous le pinceau.

 

ALAIN

 

(1) « industrie » : ici, habileté technique.

 

QUESTIONS :

 

1° Formulez la thèse de ce texte et montrez comment elle est établie.

 

2° En vous appuyant sur les exemples du texte ou d’autres que vous choisirez, expliquez : a) « l’œuvre souvent, même dans l’industrie, redresse l’idée » ;

b) « la représentation d’une idée dans une chose (…) est une œuvre mécanique seulement » ; c) « l’idée lui vient à mesure qu’il fait ».

 

3° Est-ce l’œuvre qui révèle à l’artiste ce qu’il fait ?

 

 

 

 


2009 - Série L - AMERIQUE DU NORD - SESSION NORMALE

Ce qui nous plaît dans la beauté artistique, c’est précisément le caractère de liberté de sa production et de ses formes qui nous soustrait, semble-t-il, par la production et par l’intuition mêmes, aux liens de la règle et du réglé. Face à la rigueur de ce qui subit le joug des lois et face à la sombre intériorité de la pensée, nous cherchons l’apaisement et l’animation dans les figures de l’art ; face au royaume ténébreux des idées, une réalité animée et pleine de vie. Enfin, la source des œuvres d’art est la libre activité de l’imagination qui, dans ses images mêmes, est plus libre que la nature. Non seulement l’art dispose de l’entièreté du royaume des formes de la nature, dans leur paraître multiple et bigarré, mais l’imagination créatrice se montre inépuisable dans les productions qui lui sont propres. Face à cette plénitude démesurée de l’imagination et de ses libres réalisations, il semble donc que la pensée doive renoncer au projet hardi de saisir intégralement de pareilles réalisations, de les juger et de les ordonner sous ses formules universelles. (…) Il est vrai qu’il y a des cas dans lesquels l’art peut être considéré comme un jeu éphémère destiné à l’amusement et à la distraction, comme un ornement qui sert à enjoliver l’aspect extérieur des rapports de la vie ou à mettre en relief, en les ornant, d’autres objets. Sous ce point de vue, il ne s’agit pas d’un art indépendant et libre, mais d’un art asservi. Mais ce que

nous proposons d’étudier, c’est l’art libre dans sa fin et dans ses moyens. (…)  L’art beau n’est véritablement art qu’en cette liberté propre.

 

HEGEL, Esthétique

 

 

 

 

 


2011 - Série L - LIBAN - SESSION NORMALE

 

Tous les ouvrages de l’art ont des règles générales, qui sont des guides qu’il ne faut jamais perdre de vue. Mais comme les lois sont toujours justes dans leur être général, mais presque toujours injustes dans l’application, de même les règles, toujours vraies dans la théorie, peuvent devenir fausses dans l’hypothèse (1). Les peintres et les sculpteurs ont établi les proportions qu’il faut donner au corps humain, et ont pris pour mesure commune la longueur de la face ; mais il faut qu’ils violent à chaque instant les proportions à cause des différentes attitudes dans lesquelles il faut qu’ils mettent les corps ; par exemple, un bras tendu est bien plus long que celui qui ne l’est pas. Personne n’a jamais plus connu l’art que Michel-Ange ; personne ne s’en est joué davantage. Il y a peu de ses ouvrages d’architecture où les proportions soient exactement gardées ; mais, avec une connaissance exacte de tout ce qui peut faire plaisir, il semblait qu’il eût un art à part pour chaque ouvrage. 

Quoique chaque effet dépende d’une cause générale, il s’y mêle tant de causes particulières que chaque effet a, en quelque façon, une cause à part : ainsi l’art donne les règles, et le goût les exceptions ; le goût nous découvre en quelles occasions l’art doit soumettre (2), et en quelles occasions il doit être soumis.

 

MONTESQUIEU, Essai sur le goût

 

  1. « Hypothèse » : ce mot désigne ici une idée destinée à s’adapter à un cas particulier.
  2. « soumettre » (ici) : prévaloir.

 

 

 

 

 


2011 - Série S - LIBAN - SESSION NORMALE

 

[L’art] nous procure (…) l’expérience de la vie réelle, nous transporte dans des situations que notre expérience personnelle ne nous fait pas et ne nous fera peut-être jamais connaître : les expériences des personnes qu’il représente, et, grâce à la part que nous prenons à ce qui arrive à ces personnes, nous devenons capables de ressentir plus profondément ce qui se passe en nousmême. D’une façon générale, le but de l’art consiste à rendre accessible à l’intuition ce qui existe dans l’esprit humain, la vérité que l’homme abrite dans son esprit, ce qui remue la poitrine humaine et agite l’esprit humain. C’est ce que l’art a pour tâche de représenter, et il le fait au moyen de l’apparence qui, comme telle, nous est indifférente, dès l’instant où elle sert à éveiller en nous le sentiment et la conscience de quelque chose de plus élevé. C’est ainsi que l’art renseigne l’homme sur l’humain, éveille des sentiments endormis, nous met en présence des vrais intérêts de l’esprit. Nous voyons ainsi que l’art agit en remuant, dans leur profondeur, leur richesse et leur variété, tous les sentiments qui s’agitent dans l’âme humaine, et en intégrant dans le champ de notre expérience ce qui se passe dans les régions intimes de cette âme. « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » : telle est la devise qu’on peut appliquer à l’art.

 

HEGEL, Esthétique

 

 

 

 

 


2011 - Série TECHN. - INDE - SESSION NORMALE

 

La sauvagerie, force et puissance de l’homme dominé par les passions, (…) peut être adoucie par l’art, dans la mesure où celui-ci représente à l’homme les passions elles-mêmes, les instincts et, en général, l’homme tel qu’il est. Et en se bornant à dérouler le tableau des passions, l’art, alors même qu’il les flatte, le fait pour montrer à l’homme ce qu’il est, pour l’en rendre conscient. C’est déjà en cela que consiste son action adoucissante, car il met ainsi l’homme en présence de ses instincts, comme s’ils étaient en dehors de lui, et lui confère de ce fait une certaine liberté à leur égard. Sous ce rapport, on peut dire de l’art qu’il est un libérateur. Les passions perdent leur force, du fait même qu’elles sont devenues objets de représentations, objets tout court. L’objectivation des sentiments a justement pour effet de leur enlever leur intensité et de nous les rendre extérieurs, plus ou moins étrangers. Par son passage dans la représentation, le sentiment sort de l’état de concentration dans lequel il se trouvait en nous et s’offre à notre libre jugement. Il en est des passions comme de la douleur : le premier moyen que la nature met à notre disposition pour obtenir un soulagement d’une douleur qui nous accable, sont les larmes ; pleurer, c’est déjà être consolé. Le soulagement s’accentue ensuite au cours de conversations avec des amis, et le besoin d’être soulagé et consolé peut nous pousser jusqu’à composer des poésies. C’est ainsi que dès qu’un homme qui se trouve plongé dans la douleur et absorbé par elle est à même d’extérioriser cette douleur, il s’en sent soulagé, et ce qui le soulage encore davantage, c’est son expression en paroles, en chants, en sons et en figures. Ce dernier moyen est encore plus efficace.

 

HEGEL

 

QUESTIONS :

 

1° Dégagez la thèse de ce texte et montrez comment elle est établie.

 

2° En vous appuyant sur des exemples que vous analyserez, expliquez :

  1. « l’art, alors même qu’il les flatte, le fait pour montrer à l’homme ce qu’il est » ;
  2. « L’objectivation des sentiments a justement pour effet de leur enlever leur intensité et de nous les rendre extérieurs » ;
  3. « ce qui le soulage encore davantage, c’est son expression en paroles, en chants, en sons et en figures ».

 

3° L’art nous libère-t-il de la violence des sentiments ?

 

 

 

 

 


2011 - Série TMD - METROPOLE - SESSION NORMALE

 

Les artistes ont quelque intérêt à ce que l’on croie à leurs intuitions subites, à leurs prétendues inspirations ; comme si l’idée de l’œuvre d’art, du poème, la pensée fondamentale d’une philosophie tombaient du ciel tel un rayon de la grâce (1). En vérité, l’imagination du bon artiste, ou penseur, ne cesse pas de produire, du bon, du médiocre et du mauvais, mais son jugement, extrêmement aiguisé et exercé, rejette, choisit, combine ; on voit ainsi aujourd’hui, par les Carnets de Beethoven (2), qu’il a composé ses plus magnifiques mélodies petit à petit, les tirant pour ainsi dire d’esquisses multiples. Quant à celui qui est moins sévère dans son choix et s’en remet volontiers à sa mémoire reproductrice, il pourra le cas échéant devenir un grand improvisateur ; mais c’est un bas niveau que celui de l’improvisation artistique au regard de l’idée choisie avec peine et sérieux pour une œuvre. Tous les grands hommes étaient de grands travailleurs, infatigables quand il s’agissait d’inventer, mais aussi de rejeter, de trier, de remanier, d’arranger.

 

NIETZSCHE

 

  1. « un rayon de la grâce » : une intervention divine.
  2. Beethoven : compositeur allemand (1770-1827).

 

QUESTIONS :

 

1° Formulez la thèse de ce texte et montrez comment elle est établie.

 

2° Expliquez :

  1. « l’imagination du bon artiste (…) ne cesse pas de produire, du bon, du médiocre et du mauvais, mais son jugement, extrêmement aiguisé et exercé, rejette, choisit, combine » ;
  2. « c’est un bas niveau que celui de l’improvisation artistique au regard de l’idée choisie avec peine et sérieux pour une œuvre ».

 

3° La création artistique repose-t-elle sur le jugement plutôt que sur l’inspiration ?

 

 

 

 

 


2008 - Série L - LA REUNION - SESSION NORMALE

 

La photographie d’une personne déterminée (…) pourrait être obtenue dans un instantané absolu. - Considérons au contraire l’exécution d’un portrait par un grand peintre. La composition de cette œuvre exigera de la durée, mais une durée qui ne pourra être allongée ou rétrécie sans que change le portrait ; car le temps que l’artiste met à exécuter son œuvre est occupé par des essais, des tâtonnements, des esquisses, des états d’âme surtout, qui passent et repassent devant l’esprit du peintre et qui l’acheminent vers le portrait définitif : et tous les efforts qu’il a faits il les condense dans son œuvre. Le temps. ici, fait donc bien corps avec l’œuvre et la pénètre ; elle occupe de la durée (…). - Et c’est pour cela que le résultat de ce travail est une création et, comme telle, est absolument imprévisible, même si l’on connaît le modèle et le peintre, sa manière et les couleurs dont il se sert. - Dira-t-on qu’une intelligence surhumaine qui connaîtrait à fond le peintre et son genre de talent saurait d’avance quelle œuvre il produira ? C’est oublier que, pour cela, il faudrait que le talent de l’artiste fût quelque chose de donné une fois pour toutes, de définitivement fixé ; or, il n’en est rien : le talent de !’artiste se fait sans cesse, et se fera en partie par le travail même du portrait, de sorte que celui-ci, en même temps qu’il est l’effet du talent du peintre, contribue en même temps à le former : le talent de j’artiste dépend de son œuvre comme celle-ci de celui-là, et par suite, toute espèce de prévision est ici impossible.

 

BERGSON, Cours au Collège de France