LA SOCIÉTÉ ET LES ÉCHANGES S/ES/L

 

LA SOCIÉTÉ ET LES ÉCHANGES

Les rapports entre les être humains sont-ils déterminés par leurs intérêts ?

Les rapports humains sont-ils nécessairement des rapports de force ?

Quel sens peut avoir l'égalité dans une société où règne la concurrence ?

Une société juste peut-elle s'accommoder d'inégalités ?

 

 


2010 - Série S - AMERIQUE DU NORD - SESSION NORMALE

 

C’est par la société seule que l’homme est capable de suppléer à ses déficiences, de s’élever à l’égalité avec ses compagnons de création et même d’acquérir sur eux la supériorité. La société compense toutes ses infirmités ; bien que, dans ce nouvel état, ses besoins se multiplient à tout moment, ses capacités sont pourtant encore augmentées et le laissent, à tous égards, plus satisfait et plus heureux qu’il lui serait jamais possible de le devenir dans son état de sauvagerie et de solitude. Quand chaque individu travaille isolément et seulement pour lui-même, ses forces sont trop faibles pour exécuter une œuvre importante ; comme il emploie son labeur à subvenir à toutes ses différentes nécessités, il n’atteint jamais à la perfection dans aucun art particulier ; comme ses forces et ses succès ne demeurent pas toujours égaux à eux-mêmes, le moindre échec sur l’un ou l’autre de ces points s’accompagne nécessairement d’une catastrophe inévitable et de malheur. La société fournit un remède à ces trois désavantages. L’union des forces accroît notre pouvoir ; la division des tâches accroît notre capacité ; l’aide mutuelle fait que nous sommes moins exposés au sort et aux accidents. C’est ce supplément de force, de capacité et de sécurité qui fait l’avantage de la société.

 

HUME, Traité de la nature humaine

        

 

 


2013 -      Série S - ANTILLES GUYANE - SESSION NORMALE

 

Valoir, pour la pensée classique, c’est d’abord valoir quelque chose, être substituable à cette chose dans un processus d’échange. La monnaie n’a été inventée, les prix ne se sont fixés et ne se modifient que dans la mesure où cet échange existe. Or l’échange n’est un phénomène simple qu’en apparence. En effet, on n’échange dans le troc que si chacun des deux partenaires reconnaît une valeur à ce que détient l’autre. En un sens, il faut donc que ces choses échangeables, avec leur valeur propre, existent à l’avance entre les mains de chacun pour que la double cession et la double acquisition se produise enfin. Mais d’un autre côté, ce que chacun mange et boit, ce dont il a besoin pour vivre, n’a pas de valeur tant qu’il ne le cède pas ; et ce dont il n’a pas besoin est également dépourvu de valeur tant qu’il ne s’en sert pas pour acquérir quelque chose dont il aurait besoin. Autrement dit, pour qu’une chose puisse en représenter une autre dans un échange, il faut qu’elles existent déjà chargées de valeur ; et pourtant la valeur n’existe qu’à l’intérieur de la représentation (actuelle ou possible), c’est-à-dire à l’intérieur de l’échange ou de l’échangeabilité. De là deux possibilités simultanées de lecture : l’une analyse la valeur dans l’acte même de l’échange, au point de croisement du donné et du reçu ; l’autre l’analyse comme antérieure à l’échange et comme condition première pour qu’il puisse avoir lieu.

 

FOUCAULT, Les mots et les choses (1966)

        

 

 


2006 -     Série ES - METROPOLE - SESSION NORMALE

On serait tenté d’expliquer toute l’organisation sociale par le besoin de manger et de se vêtir, l’Économique dominant et expliquant alors tout le reste ; seulement il est probable que le besoin d’organisation est antérieur au besoin de manger. On connaît des peuplades heureuses qui n’ont point besoin de vêtements et cueillent leur nourriture en étendant la main ; or elles ont des rois, des prêtres, des institutions, des lois, une police ; j’en conclus que l’homme est citoyen par nature.

J’en conclus autre chose, c’est que l’Économique n’est pas le premier des besoins. Le sommeil est bien plus tyrannique que la faim. On conçoit un état où l’homme se nourrirait sans peine ; mais rien ne le dispensera de dormir, si fort et si audacieux qu’il soit, il sera sans perceptions, et par conséquent sans défense, pendant le tiers de sa vie à peu près. Il est donc probable que ses premières inquiétudes lui vinrent de ce besoin-là ; il organisa le sommeil et la veille : les uns montèrent la garde pendant que les autres dormaient ; telle fut la première esquisse de la cité. La cité fut militaire avant d’être économique. Je crois que la Société est fille de la peur, et non pas de la faim. Bien mieux, je dirais que le premier effet de la faim a dû être de disperser les hommes plutôt que de les rassembler, tous allant chercher leur nourriture justement dans les régions les moins explorées. Seulement, tandis que le désir les dispersait, la peur les rassemblait. Le matin, ils sentaient la faim et devenaient anarchistes. Mais le soir ils sentaient la fatigue et la peur, et ils aimaient les lois.

 

ALAIN, Propos sur les pouvoirs

 

 

 


2002 - Série ES - AMERIQUE DU SUD - SESSION NORMALE

 

Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez un de ces peuples (1) plus rapidement que les lumières et que les habitudes de la liberté, il vient un moment où les hommes sont emportés et comme hors d’eux-mêmes, à la vue de ces biens nouveaux qu’ils sont prêts à saisir. Préoccupés du seul soin de faire fortune, ils n’aperçoivent plus le lien étroit qui unit la fortune particulière de chacun d’eux à la prospérité de tous. Il n’est pas besoin d’arracher à de tels citoyens les droits qu’ils possèdent : ils les laissent volontiers échapper eux-mêmes. L’exercice de leurs devoirs politiques leur paraît un contre-temps fâcheux qui les distrait de leur industrie (2). S’agit-il de choisir leurs représentants, de prêter main-forte à l’autorité, de traiter en commun la chose commune, le temps leur manque ; ils ne sauraient dissiper ce temps si précieux en travaux inutiles. Ce sont là jeux d’oisifs qui ne conviennent point à des hommes graves et occupés des intérêts sérieux de la vie. Ces gens-là croient suivre la doctrine de l’intérêt, mais ils ne s’en font qu’une idée grossière, et, pour mieux veiller à ce qu’ils nomment leurs affaires, ils négligent la principale qui est de rester maîtres d’eux-mêmes.

 

TOCQUEVILLE, De la Démocratie en Amérique

 

 

  1. « ces peuples » : les peuples démocratiques.
  2. « industrie » : au sens large, ensemble des activités notamment économiques.

 

 

 


2002 - Série ES - LIBAN - SESSION NORMALE

 

Recevoir un intérêt ou une usure pour de l’argent prêté est une chose injuste de soi, car en faisant cela on vend une chose qui n’existe même pas ; d’où résulte évidemment cette sorte d’inégalité qui est opposée à la justice. Pour rendre cette proposition évidente, remarquons d’abord qu’il est des choses dont l’usage entraîne leur destruction ; ainsi le vin que nous buvons, le blé que nous mangeons se consomment ou se détruisent par l’usage. Pour de telles choses on ne doit pas séparer l’usage de la chose elle-même ; du moment où la chose est cédée, on en cède aussi l’usage. (…) Il est des choses, au contraire, qui ne sont pas du tout destinées à être consumées ou détruites par l’usage ; l’usage d’une maison consiste à l’habiter et non à la détruire. Pour ces sortes de choses on peut traiter séparément de l’usage et de la chose elle-même ; ainsi l’on peut vendre une maison en s’en réservant l’usage pour quelque temps, et, réciproquement, céder l’usage d’une maison, en s’en réservant la propriété. Voilà pourquoi on est en droit de faire payer l’usage d’une maison et de demander en outre qu’elle soit convenablement entretenue, comme cela se pratique dans les baux et les locations. Mais la monnaie a été principalement inventée (…) pour faciliter les échanges. D’où il suit que l’usage propre et principal de l’argent monnayé consiste en ce qu’il soit dépensé et consumé en servant aux commutations ordinaires. Il est donc illicite en soi de retirer un intérêt pour l’usage de l’argent prêté, ce en quoi consiste l’usure proprement dite. Et de même qu’on est tenu de restituer toute autre chose injustement acquise, de même on est tenu de restituer l’argent qui est le fruit de l’usure.

 

THOMAS D’AQUIN, Somme théologique

 

 

 

 


2009 - Série ES - INDE - SESSION NORMALE

 

Si richement doués que nous soyons, il nous manque toujours quelque chose, et les meilleurs d’entre nous ont le sentiment de leur insuffisance. C’est pourquoi nous cherchons chez nos amis les qualités qui nous font défaut, parce qu’en nous unissant à eux nous participons en quelque manière à leur nature, et que nous nous sentons alors moins incomplets. Il se forme ainsi de petites associations d’amis où chacun a son rôle conforme à son caractère, où il y a un véritable échange de services. L’un protège, l’autre console ; celui-ci conseille, celui-là exécute, et c’est ce partage des fonctions, ou, pour employer l’expression consacrée, cette division du travail qui détermine ces relations d’amitié.

Nous sommes ainsi conduits à considérer la division du travail sous un nouvel aspect. Dans ce cas, en effet, les services économiques qu’elle peut rendre sont peu de chose à côté de l’effet moral qu’elle produit, et sa véritable fonction est de créer entre deux ou plusieurs personnes un sentiment de solidarité. De quelque manière que ce résultat soit obtenu, c’est elle qui suscite ces sociétés d’amis, et elle les marque de son empreinte.

 

DURKHEIM, De la Division du travail social

 

 

 

 


2012 - Série TECHN. - LA REUNION - SESSION NORMALE

 

Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique ; en un mot tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons, heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant : mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons.

 

ROUSSEAU

 

QUESTIONS :

 

1° Dégagez l’idée centrale du texte, puis ses différents moments.

 

2° Expliquez :

  1. « tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons, heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature » ;
  2. « dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre (…), l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire ».

 

3° Demeure-t-on libre quand on a besoin de l’aide d’autrui ?

 

 

 

 


1998 - Série L - METROPOLE - SESSION REMPL.

 

Il est certain qu’aucune inclination de l’esprit humain n’a à la fois une force suffisante et une orientation appropriée pour contrebalancer l’amour du gain et changer les hommes en membres convenables de la société, en faisant qu’ils s’interdisent les possessions d’autrui. La bienveillance à l’égard de ceux qui nous sont étrangers est trop faible pour cette fin ; quant aux autres passions, elles attisent plutôt cette avidité, quand nous observons que plus étendues sont nos possessions, plus grande est notre capacité de satisfaire tous nos appétits. Il n’y a, par conséquent, aucune passion susceptible de contrôler le penchant intéressé, si ce n’est ce penchant lui-même, par une modification de son orientation. Or, la moindre réflexion doit nécessairement donner lieu à cette modification, puisqu’il est évident que la passion est beaucoup mieux satisfaite quand on la réfrène que lorsqu’on la laisse libre, et qu’en maintenant la société, nous favorisons beaucoup plus l’acquisition de possessions qu’en nous précipitant dans la condition de solitude et d’abandon qui est la conséquence inévitable de la violence et d’une licence universelle. Par conséquent, la question portant sur la méchanceté ou sur la bonté de la nature humaine n’entre pas du tout en ligne de compte dans cette autre question portant sur l’origine de la société, ni non plus il n’y a à considérer autre chose que les degrés de sagacité ou de folie des hommes. Car, que l’on estime vicieuse ou vertueuse la passion de l’intérêt personnel, c’est du pareil au même, puisque c’est elle-même, seule, qui le réfrène : de sorte que, si elle est vertueuse, les hommes deviennent sociaux grâce à leur vertu ; si elle est vicieuse, leur vice a le même effet.

 

HUME

 

 

 


2007 - Série TECHN. - NOUVELLE-CALEDONIE - SESSION NORMALE

 

J’apprends (…) à rendre un service à autrui, sans lui porter de tendresse réelle, parce que je prévois qu’il me le rendra dans l’espérance d’un autre service et afin de maintenir la même réciprocité de bons offices avec les autres ou avec moi. Et par suite, une fois que je lui ai rendu service et qu’il profite de l’effet bénéfique de mon action, il est conduit à accomplir sa part, prévoyant les conséquences qu’engendrerait son refus.

Mais bien que cet échange intéressé entre les hommes commence à s’établir et à prévaloir dans la société, il n’abolit pas entièrement les relations d’amitié et les bons offices, qui sont plus généreux et plus nobles. Je peux encore rendre des services à des personnes que j’aime et que je connais plus particulièrement, sans avoir de profit en vue, et elles peuvent me le retourner de la même manière ; sans autre intention que de récompenser mes services passés. Par conséquent, afin de distinguer ces deux sortes différentes d’échange, l’intéressé et celui qui ne l’est pas, il y a une certaine formule verbale inventée pour le premier, par laquelle nous nous engageons à l’accomplissement d’une action. Cette formule verbale constitue ce que nous appelons une promesse, qui est la sanction de l’échange intéressé entre les hommes. Quand quelqu’un dit qu’il promet quelque chose, il exprime en réalité une résolution d’accomplir cette chose et, en même temps, puisqu’il fait usage de cette formule verbale, il se soumet lui-même, en cas de dédit, à la punition qu’on ne se fie plus jamais à lui.

 

HUME

 

QUESTIONS :

 

1° Dégagez l’idée principale du texte. Dégagez les étapes de son argumentation.

 

2° Expliquez :

  1. la distinction entre « échange intéressé » et « relations d’amitié » ;
  2. l’expression « sans autre intention que de récompenser mes services passés ».

 

3° Peut-il y avoir des échanges désintéressés ?

 

 

 


2013 - Série TECHN. - METROPOLE - SESSION REMPL.

 

De chaque objet que nous possédons, il y a deux usages différents, chacun de ces usages étant conforme à ce qu’est l’objet en lui-même, mais non de la même manière : l’un est l’usage propre de l’objet, l’autre ne l’est pas. Par exemple, il y a deux manières d’utiliser une chaussure : soit en la portant, soit en en faisant un objet d’échange. Il s’agit dans les deux cas d’un usage de la chaussure, car même celui qui échange une chaussure avec un acheteur qui en a besoin, contre de la monnaie ou de la nourriture, utilise la chaussure en tant que chaussure, quoiqu’il ne l’utilise pas selon son usage propre, car la chaussure n’a pas été faite pour être échangée. Il en va de même pour tous les autres objets en notre possession, car l’art d’échanger s’étend à tous. Cet art trouve sa première origine dans l’ordre naturel, en ce que les hommes ont les uns plus, les autre moins qu’il leur est nécessaire. En quoi il est évident que le commerce n’est pas, par nature, une partie de l’art d’acquérir des richesses, puisque c’est parce qu’ils ont été conduits par le besoin que les hommes ont pratiqué l’échange.

 

ARISTOTE, Politique (360 et 343 av. J.C.)

 

QUESTIONS :

 

1° Dégagez la thèse du texte et montrez comment elle est établie.

 

  1. Expliquez : « De chaque objet que nous possédons, il y a deux usages différents » ;
  2. Expliquez : « même celui qui échange une chaussure avec un acheteur qui en a besoin (…) utilise la chaussure en tant que chaussure » ;
  3. Expliquez : « le commerce n’est pas, par nature, une partie de l’art d’acquérir des richesses ».

 

3° L’échange est-il naturellement destiné à satisfaire les besoins ?

 

 

 


2012 - Série TECHN. - ETRANGER GROUPE 1 - SESSION NORMALE

 

Si tous les hommes agissaient avec un égoïsme éclairé, le monde serait un paradis en comparaison de ce qu’il est actuellement. Je ne prétends pas qu’il n’y a rien de meilleur que l’égoïsme personnel comme motif d’agir ; mais je prétends que l’égoïsme, tout comme l’altruisme, est meilleur quand il est éclairé que lorsqu’il ne l’est pas. Dans une communauté bien ordonnée, il est bien rare qu’une chose nuisible aux autres soit utile à un intérêt individuel. Moins un homme est raisonnable, et plus souvent il manquera de comprendre que ce qui fait du mal aux autres fait aussi du mal à lui-même, car la haine et l’envie l’aveugleront. C’est pourquoi, bien que je ne prétende pas que l’égoïsme éclairé soit la morale la plus haute, j’affirme que, s’il devenait commun, il rendrait le monde mille fois meilleur qu’il n’est.

 

RUSSELL

 

QUESTIONS :

 

1° Dégagez l’idée principale du texte et les étapes de l’argumentation.

 

2° Expliquez :

  1. « l’égoïsme, tout comme l’altruisme, est meilleur quand il est éclairé que lorsqu’il ne l’est pas » ;
  2. « il est bien rare qu’une chose nuisible aux autres soit utile à un intérêt individuel ».

 

3° L’égoïsme peut-il rendre le monde meilleur qu’il n’est ?

 

 

 


1999 - Série S - LA REUNION - SESSION NORMALE

 

Le monde sensible n’est pas un objet donné directement de toute éternité et sans cesse semblable à lui-même, mais le produit de l’industrie et de l’état de la société, et cela en ce sens qu’il est un produit historique, le résultat de l’activité de toute une série de générations dont chacune se hissait sur les épaules de la précédente, perfectionnait son industrie et son commerce et modifiait son régime social en fonction de la transformation des besoins.

Les objets de la certitude sensible la plus simple ne sont eux-mêmes donnés que par le développement social, l’industrie et les échanges commerciaux. On sait que le cerisier, comme presque tous les arbres fruitiers, a été transplanté sous nos latitudes par le commerce, il y a peu de siècles seulement, et ce n’est donc que grâce à cette action d’une société déterminée à une époque déterminée qu’il fut donnée à la certitude sensible.

 

MARX

 

 

 

 


2003 - Série ES - AMERIQUE DU SUD - SESSION NORMALE

 

Sitôt que le service public cesse d’être la principale affaire des citoyens, et qu’ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne, l’État est déjà près de sa ruine. Faut-il marcher au combat ? ils payent des troupes et restent chez eux ; faut-il aller au conseil ? ils nomment des députés et restent chez eux. À force de paresse et d’argent, ils ont enfin des soldats pour asservir la patrie et des représentants pour la vendre.

C’est le tracas du commerce et des arts, c’est l’avide intérêt du gain, c’est la mollesse et l’amour des commodités, qui changent les services personnels en argent. On cède une partie de son profit pour l’augmenter à son aise. Donnez de l’argent, et bientôt vous aurez des fers. Ce mot de Finance est un mot d’esclave ; il est inconnu dans la cité. Dans un État vraiment libre les citoyens font tout avec leurs bras et rien avec de l’argent : loin de payer pour s’exempter de leurs devoirs, ils paieraient pour les remplir eux-mêmes. Je suis bien loin des idées communes ; je crois les corvées moins contraires à la liberté que les taxes.

 

ROUSSEAU, Du Contrat social

 

 

 

 


2003 - Série L - INDE - SESSION NORMALE

 

La société et l’union entre les hommes se conserveront d’autant mieux qu’on manifestera plus de bienveillance à ceux avec qui on a une union plus étroite. Mais il semble qu’il faut reprendre de plus haut les principes naturels de la communauté et de la société des hommes. Il en est d’abord un que l’on voit dans la société du genre humain pris dans son ensemble. Le lien de cette société, c’est la raison et le langage ; grâce à eux, on s’instruit et l’on enseigne, l’on communique, l’on discute, l’on juge, ce qui rapproche les hommes les uns des autres et les unit dans une sorte de société naturelle ; rien ne les éloigne plus de la nature des bêtes, à qui nous attribuons souvent le courage, aux chevaux par exemple ou aux lions, mais non pas la justice, l’équité ou la bonté ; c’est qu’elles ne possèdent ni raison ni langage. Cette société est largement ouverte ; elle est société des hommes avec les hommes, de tous avec tous ; en elle il faut maintenir communs tous les biens que la nature a produits à l’usage commun de l’homme ; quant à ceux qui sont distribués d’après les lois et le droit civil, qu’on les garde selon ce qui a été décidé par les lois ; quant aux autres, que l’on respecte la maxime du proverbe grec : « Entre amis, tout est commun. » […] Ennius (1) donne un exemple particulier qui peut s’étendre à beaucoup de cas : « L’homme qui indique aimablement son chemin à un voyageur égaré agit comme un flambeau où s’allume un autre flambeau ; il n’éclaire pas moins quand il a allumé l’autre ».

 

CICÉRON, Traité des devoirs

 

(1) Poète Latin.

 

 

 

 


1996 - Série S - METROPOLE + LA REUNION - SESSION REMPL.

 

Tant que l’homme est plongé dans la situation historique, il lui arrive de ne même pas concevoir les défauts et les manques d’une organisation politique ou économique déterminée, non comme on dit sottement parce qu’il en « a l’habitude », mais parce qu’il la saisit dans la plénitude d’être et qu’il ne peut même imaginer qu’il puisse en être autrement. Car il faut ici inverser l’opinion générale et convenir de ce que ce n’est pas la dureté d’une situation ou les souffrances qu’elle impose qui sont motifs pour qu’on conçoive un autre état de choses où il en irait mieux pour tout le monde, au contraire, c’est à partir du jour où l’on peut concevoir un autre état des choses qu’une lumière neuve tombe sur nos peines et sur nos souffrances et que nous décidons qu’elles sont insupportables. L’ouvrier de 1830 est capable de se révolter si l’on baisse les salaires, car il conçoit facilement une situation où son misérable niveau de vie serait moins bas cependant que celui qu’on veut lui imposer. Mais il ne se représente pas ses souffrances comme intolérables, il s’en accommode, non par résignation, mais parce qu’il manque de la culture et de la réflexion nécessaires pour lui faire concevoir un état social où ces souffrances n’existeraient pas. Aussi n’agit-il pas.

 

SARTRE

 

 

 


2011 - Série TECHN. - POLYNESIE - SESSION NORMALE

 

J’apprends (…) à rendre un service à autrui, sans lui porter de tendresse réelle, parce que je prévois qu’il me le rendra dans l’espérance d’un autre service et afin de maintenir la même réciprocité de bons offices avec les autres ou avec moi. Et par suite, une fois que je lui ai rendu service et qu’il profite de l’effet bénéfique de mon action, il est conduit à accomplir sa part, prévoyant les conséquences qu’engendrerait son refus.

Mais bien que cet échange intéressé entre les hommes commence à s’établir et à prévaloir dans la société, il n’abolit pas entièrement les relations d’amitié et les bons offices, qui sont plus généreux et plus nobles. Je peux encore rendre des services à des personnes que j’aime et que je connais plus particulièrement, sans avoir de profit en vue, et elles peuvent me le retourner de la même manière, sans autre intention que de récompenser mes services passés. Par conséquent, afin de distinguer ces deux sortes différentes d’échange, l’intéressé et celui qui ne l’est pas, il y a une certaine formule verbale inventée pour le premier, par laquelle nous nous engageons à l’accomplissement d’une action. Cette formule verbale constitue ce que nous appelons une promesse, qui est la sanction de l’échange intéressé entre les hommes. Quand quelqu’un dit qu’il promet quelque chose, il exprime en réalité une résolution d’accomplir cette chose et, en même temps, puisqu’il fait usage de cette formule verbale, il se soumet lui-même, en cas de dédit, à la punition qu’on ne se fie plus jamais à lui.

 

HUME

 

QUESTIONS :

 

1° Formulez l’idée directrice de ce texte et montrez quelles sont les étapes de son argumentation.

 

  1. En vous appuyant sur le texte, expliquez ce qu’est un échange intéressé ;
  2. en vous appuyant sur le texte, expliquez ce qu’est un échange désintéressé ;
  3. analysez le rôle que joue la formule verbale de la promesse dans l’échange intéressé.

 

3° Un échange peut-il être désintéressé ?

 

 

 

 


2009 - Série ES - NOUVELLE-CALEDONIE - SESSION REMPL.

 

Chez toutes les créatures qui ne vivent pas comme des prédateurs aux dépens des autres, et que n’agitent pas des passions violentes, se manifeste un remarquable désir de compagnie qui les associe sans qu’elles ne puissent jamais projeter de récolter le moindre avantage de leur union. Ce trait est encore plus saillant chez l’homme qui, de toutes les créatures de l’univers, désire le plus ardemment la société et se trouve doté en sa faveur des meilleures dispositions. Nous ne pouvons former aucun souhait qui ne fasse référence à la société. Il n’est peut-être pas possible d’endurer un châtiment plus pénible qu’un isolement complet. Tout plaisir devient languissant quand on en jouit hors de toute compagnie ; et toute peine devient alors plus cruelle et plus intolérable. Quelles que soient les autres passions qui peuvent nous agiter, orgueil, ambition, avarice, curiosité, vengeance ou luxure, leur âme ou leur principe animateur, c’est la sympathie ; elles perdraient même toute force si nous devions nous dégager entièrement des pensées et des sentiments des autres. Que tous les pouvoirs et les éléments de la nature conspirent à ne servir qu’un homme et à lui obéir exclusivement ; que le soleil se lève et se couche à son commandement ; que l’océan et les fleuves roulent leurs flots à sa guise ; que la terre fournisse spontanément tout ce qui peut lui être utile et agréable : il n’en restera pas moins misérable tant que vous ne lui donnerez pas l’occasion de partager son bonheur, ne serait-ce qu’avec une personne dont l’estime et l’amitié lui fassent plaisir.

 

HUME, Traité de la nature humaine

 

 

 


2005 - Série L - INDE - SESSION NORMALE

 

Dans un État vraiment libre, les citoyens font tout avec leurs bras, et rien avec de l’argent ; loin de payer pour s’exempter de leurs devoirs, ils paieraient pour les remplir eux-mêmes. Je suis bien loin des idées communes ; je crois les corvées moins contraires à la liberté que les taxes.

Mieux l’État est constitué, plus les affaires publiques l’emportent sur les privées, dans l’esprit des citoyens. Il y a même beaucoup moins d’affaires privées, parce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus considérable à celui de chaque individu, il lui en reste moins à chercher dans les soins (1) particuliers. Dans une cité bien conduite, chacun vole aux assemblées ; sous un mauvais gouvernement, nul n’aime à faire un pas pour s’y rendre, parce que nul ne prend intérêt à ce qui s’y fait, qu’on prévoit que la volonté générale n’y dominera pas, et qu’enfin les soins (1) domestiques absorbent tout. Les bonnes lois en font faire de meilleures, les mauvaises en amènent de pires. Sitôt que quelqu’un dit des affaires de l’État : Que m’importe ? on doit compter que l’État est perdu.

 

ROUSSEAU, Du Contrat social

 

(1) « soins » : tâches.