L'absurde

1. Histoire d’un mot 

 
Bien que très anciens dans notre langue, les mots absurde et absurdité semblent appartenir en propre à notre xxe siécle et se décliner sur une double chaine sémantique : 
 
-celle du canular grotesque, de l’illogisme provocateur, qu’illustrent les noms de TZARA, DADA, des Surréalistes VlAN et QUENEAU, ou encore de TATI ou DEVOS ; 
 
-et celle d’un irrationalisme parfois tragique de la condition humaine et de sa prise de conscience, tel qu’en témoignent, avec des modalités diverses, les œuvres d‘ARTAUD, de GENET, des philosophes existentialistes, et les pièces de BECKETT et de lONESCO. 
 
Notre culture européenne de ces deux derniers siècles a largement développé la seconde acception, jusqu’à en faire l’un des emblèmes de ce qu’on appelle la modernité. 
 
Si CAMUS, SARTRE, SIMONE DE BEAUVOIR et plus généralement les penseurs existentialistes ont pratiquement identifié le mot à l’essentiel de leur philosophie, il est assez aisé de faire la généalogie de l'idée d’absurde depuis la fin du XVIII ème siècle, moment où elle apparaît chez des philosophes romanciers comme Rousseau et BERNARD DE SAINT-PIERRE, avec ses premières connotations existentielles de frustration et de malaise. Une génération plus tard, GOETHE en Allemagne, SENANCOUR, CONSTANT et surtout CHATEAUBRIAND en France vont décliner la même idée en la chargeant d’une dimension sociologique nouvelle, qui va fleurir en cent expressions, toutes insuffisantes et toutes complémentaires :"vague des passions", "ennui existentiel", et bien sûr "mal du siècle". Des malaises romantiques à la déliquescence de Des Esseintes chez HUYSMANS, en passant par le "spleen" baudelairien, se prolonge toute une lignée d'"états d’âmes" et de comportements affectés par une même impuissance de l’individu à reconnaître immédiatentent des valeurs et un sens à sa vie. 
 
Au même moment deux philosophes, l’Allemand SCHOPENHAUER (1788-1860) et le Danois KIERKEGAARD (1813-1855), en interrogeant plus conceptuellement ce mal de vivre", vont approcher la dimension proprement moderne de l'absurde, défini comme une contradiction déchirante entre le "vouloir-vivre" de l’individu et les limites que le monde ne cesse d’opposer à sa liberté. 
 

2. L’absurde et l’existentialisme 

 
Si l’idée d’absurdité avait germé dans les œuvres de la « génération perdue » des écrivains romantiques du premier Empire, le mot absurde lui-méme s’identifie à la génération des penseurs existentialistes de l’immédiat après Seconde Guerre mondiale. La parenté de situation est évidente : lendemains de conflits internationaux d’une exceptionnelle violence, moments de « dérapage » des valeurs et des idéologies, de crise des individus devant le sens et l’ordre d'un monde qui s’est fait « monstrueux ». 
 
Il revient principalement à SARTRE et CAMUS d’avoir dans les années 40-50, « creusé » véritablement le concept et de l’avoir mis à l’épreuve explicite de la philosophie et de la littérature. Les deux écrivains ont eu besoin d’une même trilogie (un roman, un essai philosophique et une pièce de théâtre) pour exprimer cette « blessure » de l’absurde, avant que d’autres textes ne viennent en tenter l’exorcisme : pour Sartre ce furent La Nausée(1938), L 'Être et le Néant( 1943) 
 
et Huis clos (1944) ; pour Camus : L’Étranger(1942), Le Mythe de Sisyphe (1942) et Caligula (1945). 
 
« L‘existence est absurde, sans raison, sans cause et sans nécessité », écrivait Sartre dans L’Être et le Néant. Roquentin, l’anti-héros de son roman La Nausée, vérifie, lors de la fameuse scène de la racine de marronnier, que le monde demeure en face de nous gratuit, hostile ou négateur (voir p. 480). 
 
Meursault, l’anti-héros camusien de L’Étranger, fera lui aussi l’absurde expérience de la gratuité et de l’hostilité : meurtrier sans cause, il sera condamné à mort non pour son crime mais par la haine de jurés qui ne veulent voir en lui que l’indifférent spectateur des obsèques de sa mère… (voir p. 296). Si donc notre présence au monde n’a pas de sens, si notre liberté, comme celle de Caligula, conduit à la folie solitaire en s’exerçant « absolument », si l’absurde enfin se déduit impitoyablement de « ces deux certitudes que je sais que je ne puis concilier : mon appétit d’absolu et d’unité, et l’irréductibilité de ce monde à un principe rationnel et raisonnable » (Le Mythe de Sisyphe), y a-t-il d’autre issue pour l’être humain que le suicide ? 
 
Sartre, dans ses romans et essais ultérieurs, notamment dans la saga des Chemins dela liberté, répondra négativement en assumant une conversion vers l’engagement social et politique. L’humanisme protestataire et généreux de Camus dans L’Homme révolté (1951) sera une forme de défi lancé avec lucidité, du fond même du désespoir, contre « la peste » ignoble dont il avait fait, en 1947, l’épouvantable métaphore romanesque de la fatalité de l’absurde. 
 

3. lonesco, Beckett 

 
La création de La Cantatrice chauve en 1950 et celle de En attendant Godot trois ans plus tard soulignent assez la coïncidence des œuvres théâtrales de lonesco et de BecKETT avec le début des déchirements du groupe existentialiste

La Cantatrice chauve est la première pièce de théâtre écrite par Eugène Ionesco. La première représentation a eu lieu le 11 mai 1950 au théâtre des Noctambules dans une mise en scène de Nicolas Bataille.

 


La cantatrice chauve de Ionesco


 

Et pourtant l’expression de « théâtre de l’absurde » a souvent été employée pour désigner ces œuvres dont les dramaturgies sont en complète rupture avec la tradition, y compris celle que le théâtre existentialiste continue d’assumer dans son écriture et sa mise en scène (voir p. 490). 

 
Nous voyons bien comment lonesco et Beckett pourraient témoigner chacun pour l’une des deux lignées que nous avons identifiées : le premier, avec son goût pour la caricature et l’excès, l’humour et le comique grinçant, s’inscrirait dans la lignée des pourfendeurs de l’absurdité des conventions sociales, de l’illogisme, de l’insigniñant et du superflu ; le second, plus « grave », plus proche d’un désespoir au quotidien, n’est-il pas au cœur de l’absurde existentiel quand il évoque un « insoutenable » qui devient « innommable » ? Verra-t-on encore quelque parenté entre le « révolté » camusien et Bérenger le « protestataire », ou entre la stupeur muette de Roquentin et les bégaiements ou les silences des personnages beckettiens ? 

 


En atendant Godot de Beckett

 
Toutefois, pour les deux dramaturges, qui refusent toute conception polémique de l’absurde, rien n’est en réalité plus « étranger » que la notion d’engagement, plus « nauséeux » même que celles de message ou d’humanisme, au sens où Sartre emploie le mot. Aussi bien, cette attitude proche du nihilisme nous fait-elle préférer à l’appellation d’absurde celle de tragique pour désigner l’œuvre de deux écrivains qui auraient pu faire leur la méchante remarque de Mounier : « La dernière absurdité du siècle devait être la mode de l’existentialisme. » 

Le roi se meurt de Ionesco, mise en scène : Georges Werler