LE SUJET

 

 LE SUJET

Personne, persona, 

Personne, persona, désigne une substance individuelle, une nature raisonnable ou intelligente.

En Théologie, la Divinité réside en trois personnes; mais alors le mot personne emporte une idée particuliere, fort différente de celle que l'on y attache en toute autre circonstance. On ne s'en sert qu'au defaut d'un autre terme plus propre & plus expressif. 

On dit que le mot personne, persona, est emprunté de pe sonando, l'action de jouer un personnage ou de le contrefaire; & l'on prétend que sa premiere signification étoit celle d'un masque. C'est dans ce sens que Boëce dit, in larvâ concavâ sonus volvatur; c'est pourquoi les acteurs qui paroissoient masqués sur le théâtre, étoient quelquefois appellés larvati, & quelquefois personati. Le même auteur ajoute que, comme les différens acteurs représentoient chacun un personnage unique & individuel, comme OEdipe, Chremès, Hécube, Médée: ce fut pour cette raison que d'autres gens qui étoient aussi distinguéps par quelque chose dans leur figure ou leur caractere, ce qui servoit à les faire connoître, furent appellés par les Latins personae, & par les Grecs πρόσωπα. De plus, comme ces acteurs ne représentoient guere que des caracteres grands & illustres, le mot personne vint enfin à signifier l'esprit, comme la chose de la plus grande importance & de la plus grande dignité dans tout ce qui peut regarder les hommes: ainsi les hommes, les Anges, & la Divinité elle - même, furent appellés personnes.

Les étres purement corporels, tels qu'une pierre, une plante, un cheval, furent appellés hypostases ou supposita, & non pas personne.

C'est ce qui fait conjecturer aux savans que le même nom personne vint à être d'usage pour signifier quelque dignité, par laquelle une personne est distinguée d'une autre, comme un pere, un mari, un juge, un magistrat, &c.

C'est en ce sens que l'on doit entendre ces paroles de Cicéron: « César ne parle jamais de Pompée qu'en termes d'honneur & de respect; mais il exécute des choses fort dures & fort injurieuses à sa personne».

Voilà ce que nous avions à dire sur le nom personne: quant à la chose, nous avons déja défini le mot personne, ce qui signifie une substance individuelle d'une nature raisonnable; définition qui revient à celle de Boëce.

Maintenant, une chose peut être individuelle de deux manieres: 1°. logiquement, ensorte qu'elle ne puisse être dite de tout autre, comme Cicéron, Platon, &c. 2°. physiquement, en ce sens une goutte d'eau, séparée de l'Océan, peut s'appeller une substance individuelle. Dans chacun de ces sens, le mot personne signifie une nature individuelle: logiquement, selon Boëce, puisque le mot personne ne se dit point des universels, mais seulement des natures singulieres & individuelles; on ne dit pas la personne d'un animal ou d'un homme, mais de Cicéron & de Platon: & physiquement, puisque la main ou le pié de Socrate ne sont jamais consideres comme des personnes.

Cette derniere espece d'individuel se dénomme de deux manieres: positivement, comme quand on dit que la personne doit être le principe total de l'action; car les Philosophes appellent une personne, tout ce à quoi l'on attribue quelque action: & négativement, co nme quand on dit avec les Thomistes, &c. qu'une personne consiste en ce qu'elle n'existe pas dans un autre comme un être plus parfait.

Ainsi un homme, quoiqu'il soit composé de deux substances fort différentes, savoir de corps & d'esprit, ne fait pourtant pas deux personnes, puisqu'aucune de ces deux parties ou substances, prises separément, n'est pas un principe total d'action, mais une seule personne; car la maniere dont elle est composée de corps & d'esprit, est telle qu'elle constitue un principe total d'action, & qu'elle n'existe point dans un autre comme un être plus parfait: de même, par e emple, que le pié de Socrate existe en Socrate, ou une goutte d'eau dans l'Océan.

Ainsi quoique Jesus - Christ consiste en deux natures différentes, la nature divine & la nature humaine, ce n'est pourtant pas deux personnes, mais une seule personne divine; la nature humaine en lui n'etant pas un principe total d'action, mais existante dans une autre plus parfaite; mais de l'union de la nature divine & de la nature humaine il résulte un individu ou un tout, qui est un principe d'action: car quelque chose que fasse l'humanité de Jesus - Christ, la personne divine qui est unie la fait aussi; de sorte qu'il n'y a en Jesus - Christ qu'une seule personne, & en ce sens une seule opération, que l'on appelle théandrique.

 


2007 - Série ES - INDE - SESSION NORMALE

Une machine ne pense point, il n’y a ni mouvement ni figure qui produise la réflexion : quelque chose en toi cherche à briser les liens qui le compriment ; l’espace n’est pas ta mesure, l’univers entier n’est pas assez grand pour toi : tes sentiments, tes désirs, ton inquiétude, ton orgueil même, ont un autre principe que ce corps étroit dans lequel tu te sens enchaîné.Nul être matériel n’est actif par lui-même, et moi je le suis. On a beau me disputer cela, je le sens, et ce sentiment qui me parle est plus fort que la raison qui le combat. J’ai un corps sur lequel les autres agissent et qui agit sur eux ; cette action réciproque n’est pas douteuse ; mais ma volonté est indépendante de mes sens ; je consens ou je résiste, je succombe ou je suis vainqueur, et je sens parfaitement en moi-même quand je fais ce que j’ai voulu faire, ou quand je ne fais que céder à mes passions. J’ai toujours la puissance de vouloir, non la force d’exécuter.

ROUSSEAU, Émile

 

 


2010 - Série ES - ANTILLES - SESSION REMPL.

Le mot Je est le sujet, apparent ou caché, de toutes nos pensées. Quoi que je tente de dessiner ou de formuler sur le présent, le passé ou l’avenir, c’est toujours une pensée de moi que je forme ou que j’ai, et en même temps une affection que j’éprouve. Ce petit mot est invariable dans toutes mes pensées. « Je change », « je vieillis », « je renonce », « je me convertis » ; le sujet de ces propositions est toujours le même mot. Ainsi la proposition : « je ne suis plus moi, je suis autre », se détruit elle-même. De même la proposition fantaisiste : « je suis deux », car c’est l’invariable Je qui est tout cela. D’après cette logique si naturelle, la proposition « Je n’existe pas » est impossible. Et me voilà immortel, par le pouvoir des mots. Tel est le fond des arguments par lesquels on prouve que l’âme est immortelle ; tel est le texte des expériences prétendues, qui nous font retrouver le long de notre vie le même Je toujours identique.

ALAIN, Les Passions et la sagesse

 

 


2008 - Série L - POLYNESIE - SESSION NORMALE

En somme, une action pour être dite « morale » ne doit pas se réduire à un acte ou à une série d’actes conformes à une règle, une loi ou une valeur. Toute action morale, c’est vrai, comporte un rapport au réel où elle s’effectue et un rapport au code auquel elle se réfère ; mais elle implique aussi un certain rapport à soi ; celui-ci n’est pas simplement « conscience de soi », mais constitution de soi comme « sujet moral », dans laquelle l’individu circonscrit la part de luimême qui constitue l’objet de cette pratique morale, définit sa position par rapport au précepte qu’il suit, se fixe un certain mode d’être qui vaudra comme accomplissement moral de luimême ; et, pour ce faire, il agit sur lui-même, entreprend de se connaître, se contrôle, s’éprouve, se perfectionne, se transforme. Il n’y a pas d’action morale particulière qui ne se réfère à l’unité d’une conduite morale ; pas de conduite morale qui n’appelle la constitution de soi-même comme sujet moral ; et pas de constitution du sujet moral sans des « modes de subjectivation » et sans (…) des « pratiques de soi » qui les appuient.

FOUCAULT, Histoire de la sexualité

 

 


1997 - Série S - METROPOLE - SESSION NORMALE

Il y a (…) deux vues classiques. L’une consiste à traiter l’homme comme le résultat des influences physiques, physiologiques et sociologiques qui le détermineraient du dehors et feraient de lui une chose entre les choses. L’autre consiste à reconnaître dans l’homme, en tant qu’il est esprit et construit la représentation des causes mêmes qui sont censées agir sur lui, une liberté acosmique (1). D’un côté l’homme est une partie du monde, de l’autre il est conscience constituante du monde. Aucune de ces deux vues n’est satisfaisante. À la première on opposera toujours (…) que si l’homme était une chose entre les choses, il ne saurait en connaître aucune, puisqu’il serait, comme cette chaise ou comme cette table, enfermé dans ses limites, présent en un certain lieu de l’espace et donc incapable de se les représenter tous. Il faut lui reconnaître une manière d’être très particulière, l’être intentionnel, qui consiste à viser toutes choses et à ne demeurer en aucune. Mais si l’on voulait conclure de là que par notre fond nous sommes esprit absolu, on rendrait incompréhensibles nos attaches corporelles et sociales, notre insertion dans le monde, on renoncerait à penser la condition humaine.

MERLEAU-PONTY

(1) « liberté acosmique » : qui ne dépend pas de notre « insertion dans le monde ».

 

 


1998 - Série S - METROPOLE - SESSION NORMALE

Apprendre à se connaître est très difficile (…) et un très grand plaisir en même temps (quel plaisir de se connaître !) ; mais nous ne pouvons pas nous contempler nous-mêmes à partir de nousmêmes : ce qui le prouve, ce sont les reproches que nous adressons à d’autres, sans nous rendre compte que nous commettons les mêmes erreurs, aveuglés que nous sommes, pour beaucoup d’entre nous, par l’indulgence et la passion qui nous empêchent de juger correctement. Par conséquent, à la façon dont nous regardons dans un miroir quand nous voulons voir notre visage, quand nous voulons apprendre à nous connaître, c’est en tournant nos regards vers notre ami que nous pourrions nous découvrir, puisqu’un ami est un autre soi-même. Concluons : la connaissance de soi est un plaisir qui n’est pas possible sans la présence de quelqu’un d’autre qui soit notre ami ; l’homme qui se suffit à soi-même aurait donc besoin d’amitié pour apprendre à se connaître soi-même.

ARISTOTE