Les fleurs du mal (œuvre complète)

La préface des fleurs du mal


 

Ce n’est pas pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs que ce livre a été écrit ; non plus que pour les femmes, les filles ou les sœurs de mon voisin. Je laisse cette fonction à ceux qui ont intérêt à confondre les bonnes actions avec le beau langage.
Je sais que l’amant passionné du beau style s’expose à la haine des multitudes ; mais aucun respect humain, aucune fausse pudeur, aucune coalition, aucun suffrage universel ne me contraindront à parler le patois incomparable de ce siècle, ni à confondre l’encre avec la vertu.
Des poètes illustres s’étaient partagé depuis longtemps les provinces les plus fleuries du domaine poétique. Il m’a paru plaisant, et d’autant plus agréable que la tâche était plus difficile, d’extraire la beauté du Mal. Ce livre, essentiellement inutile et absolument innocent, n’a pas été fait dans un autre but que de me divertir et d’exercer mon goût passionné de l’obstacle.
Quelques-uns m’ont dit que ces poésies pouvaient faire du mal ; je ne m’en suis pas réjoui. D’autres, de bonnes âmes, qu’elles pouvaient faire du bien ; et cela ne m’a pas affligé. La crainte des uns et l’espérance des autres m’ont également étonné, et n’ont servi qu’à me prouver une fois de plus que ce siècle avait désappris toutes les notions classiques relatives à la littérature.
Malgré les secours que quelques cuistres célèbres ont apportés à la sottise naturelle de l’homme, je n’aurais jamais cru que notre patrie pût marcher avec une telle vélocité dans la voie du progrès. Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris de l’homme spirituel la violence d’une passion. Mais il est des carapaces heureuses que le poison lui-même n’entamerait pas.
J’avais primitivement l’intention de répondre à de nombreuses critiques, et, en même temps, d’expliquer quelques questions très simples, totalement obscurcies par la lumière moderne : Qu’est-ce que la poésie ? Quel est son but ? De la distinction du Bien d’avec le Beau ; de la Beauté dans le Mal ; que le rythme et la rime répondent dans l’homme aux immortels besoins de monotonie, de symétrie et de surprise ; de l’adaptation du style au sujet ; de la vanité et du danger de l’inspiration, etc. , etc. ; mais j’ai eu l’imprudence de lire ce matin quelques feuilles publiques ; soudain, une indolence, du poids de vingt atmosphères, s’est abattue sur moi, et je me suis arrêté devant l’épouvantable inutilité d’expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit. Ceux qui savent me devinent, et pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas comprendre, j’amoncellerais sans fruit les explications.
C. B.

 


 

 


 

LES FLEURS DU MAL

Au poète impeccable

Au lecteur

I. – Bénédiction

II. – L’albatros

III – Élévation

IV. – Correspondances

V. – J'aime le souvenir de ces epoques nues

VI. – Les phares

VII. – La muse malade

VIII. – La muse vénale

IX. – Le mauvais moine

X. – L’ennemi

XI. – Le guignon

XII. – La vie antérieure

XIII. – Bohémiens en voyage

XIV. – L’homme et la mer

XV. – Don Juan aux enfers

XVI. – Châtiment de l’orgueil

XVII. – La beauté

XVIII. – L’idéal

XIX. – La géante

XX. – Le masque

XXI. – Hymne à la beauté

XXII. – Parfum exotique

XXIII. – La chevelure

XXIV. – Je t'adore à l'égal de la voute céleste

XXV. – Tu mettris l'univers entier dans ta ruelle

XXVI. – Sed non satiata

XXVII. – Avec ses vêtements ondoyants et nacrés

XXVIII. – Le serpent qui danse

XXIX. – Une charogne

XXX. – De profundis clamavi

XXXI. – Le vampire

XXXII. – Une nuit que j'étais près d'une affreuse juive

XXXIII. – Remords posthume

XXXIV. – Le chat

XXXV. – Duellum

XXXVI. – Le balcon

XXXVII. – Le possédé

XXXVIII. – Un fantôme

XXXIX. – Je te donne ces vers afin que si mon nom

XL. – Semper Eadem

XLI. – Tout entière

XLII. – Que diras-tu ce soir pauvre âme solitaire

XLIII. – Le flambeau vivant

XLIV. – Réversibilité

XLV. – Confession

XLVI. – L’aube spirituelle

XLVII. – Harmonie du soir

XLVIII. – Le flacon

XLIX. – Le poison

L. – Ciel brouillé

LI. – Le chat

LII. – Le beau navire

LIII. – L’invitation au voyage

LIV. – L’irréparable

LV. – Causerie

LVI. – Chant d’automne

LVII. – À une madone

LVIII. – Chanson d’après-midi

LIX. – Sisina

LX. – Franciscae meae laudes

LXI. – À une dame créole

LXII. – Mœsta et errabunda

LXIII. – Le revenant

LXIV. – Sonnet d’automne

LXV. – Tristesses de la lune

LXVI. – Les chats

LXVII. – Les hiboux

LXVIII. – La pipe

LXIX. – La musique

LXX. – Sépulture

LXXI. – Une gravure fantastique

LXXII. – Le mort joyeux

LXXIII. – Le tonneau de la haine

LXXIV. – La cloche fêlée

LXXV. – Spleen

LXXVI. – Spleen

LXXVII. – Spleen

LXXVIII. – Spleen

LXXIX. – Obsession

LXXX. – Le goût du néant

LXXXI. – Alchimie de la douleur

LXXXII. – Horreur sympathique

LXXXIII. – L’héautontimorouménos

LXXXIV. – L’irrémédiable

LXXXV. – L’horloge

Tableaux parisiens

LXXXVI. – Paysage

LXXXVII. – Le soleil

LXXXVIII. – À une mendiante rousse

LXXXIX. – Le Cygne

XC. – Les sept vieillards

XCI – Les petites vieilles

XCII. – Les aveugles

XCIII. – À une passante

XCIV. – Le squelette laboureur

XCV. – Le crépuscule du soir

XCVI. – Le jeu

XCVII. – Danse macabre

XCVIII. – L’amour du mensonge

XCIX. – Je n'ai pas oublié

C. – La servante au grand coeur

CI. – Brumes et pluies

CII. – Rêve parisien

CIII – Le crépuscule du matin

Le Vin

CIV. – L’âme du vin

CV. – Le vin des chiffonniers

CVI. – Le vin de l’assassin

CVII. – Le vin du solitaire

CVIII. – Le vin des amants

Fleurs du Mal

CIX. – La destruction

CX. – Une martyre

CXI. – Femmes damnées

CXII. – Les deux bonnes sœurs

CXIII. – La fontaine de sang

CXIV. – Allégorie

CXV. – La Béatrice

CXVI. – Un voyage à Cythère

CXVII. – L’amour et le crâne

Révolte

CXVIII. – Le reniement de saint pierre

CXIX. – Abel et Cain

CXX. – Les litanies de Satan

La Mort

CXXI. – La mort des amants

CXXII. – La mort des pauvres

CXXIII. – La mort des artistes

CXXIV. – La fin de la journée

CXXV – Le rêve d’un curieux

CXXVI. – Le voyage

PIÈCES CONDAMNÉES

I – Les bijoux

II. – Le Léthé

III. – À celle qui est trop gaie

IV – Lesbos

V. – Femmes damnées

VI. – Les métamorphoses du vampire

APPENDICE I. SUPPLÉMENT AUX FLEURS DU MAL

Nouvelles Fleurs du Mal

I. – Épigraphe pour un livre condamné

II. – L’examen de minuit

III. – Madrigal triste

IV. – À une malabaraise.

V. – L’avertisseur

VI. – Hymne

VII. – La voix

VIII. – Le rebelle

IX. – Le jet d’eau

X. – Les yeux de Berthe

XI. – La rançon

XII. – Bien loin d’ici

XIII. – Recueillement

XIV. – Le gouffre

XV. – Les plaintes d’un Icare

XVI. – Le couvercle

Les Épaves

I. – Le coucher du soleil romantique

II. – Sur le Tasse en prison D’Eugène Delacroix

III. – L’imprévu

IV. – Les promesses d’un visage

V. – Le monstre ou Le paranymphe d’une nymphe macabre

VI. – Vers pour le portrait de M. Honoré Daumier

VII. – Lola de Valence

VIII. – Sur les débuts d’Amina Boschetti Au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles

IX. – À M. Eugène Fromentin à propos d’un importun qui se disait son ami

X. – Un cabaret folâtre Sur la route de Bruxelles à Uccle

Poèmes de l’édition posthume des Fleurs du Mal

I. – La prière d’un païen

II. – La lune offensée

III. – Le calumet de paix Imité de Longfellow

IV. – À Théodore de Banville

APPENDICE II. AUTRES PIÈCES

Bribes

Ébauche d’un épilogue pour la 2e édition

Poèmes divers

I

II

III – Incompatibilité

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV – Monselet Paillard

XV

XVI

XVII

XVIII

Venus Belga

La propreté des demoiselles belges

La propreté belge

L’amateur des beaux-arts en Belgique

Une eau salutaire

Les belges et la lune

Épigraphe pour l’atelier de M. Rops, fabricant de cercueils à Bruxelles

La nymphe de la senne

Opinion de M. Hetzel sur le faro

Un nom de bon augure

Le rêve Belge

L’inviolabilité de la Belgique

Épitaphe pour Léopold I

Épitaphe pour la Belgique

L’esprit conforme

Les panégyriques du roi

Le mot de Cuvier

Au concert, à Bruxelles

Une Béotie Belge

La civilisation Belge

La mort de Léopold I

APPENDICE III. DOCUMENTS DIVERS

Projets de préface pour une édition nouvelle

Préface

Préface des Fleurs

Projet de préface pour les Fleurs du Mal

Préambule des articles justificatifs

Notes et documents pour mon avocat

 

 

 

LES FLEURS DU MAL

 

 

 

 

 

 

 

Au poète impeccable

 

Au parfait magicien ès lettres françaises

À mon très cher et très vénéré

Maître et ami

Théophile Gautier

Avec les sentiments de la plus profonde humilité

Je dédie

Ces fleurs maladives

C. B.

 

 

 

 

Au lecteur

 

La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,

Occupent nos esprits et travaillent nos corps,

Et nous alimentons nos aimables remords,

Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;

Nous nous faisons payer grassement nos aveux,

Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,

Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.

Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste

Qui berce longuement notre esprit enchanté,

Et le riche métal de notre volonté

Est tout vaporisé par ce savant chimiste.

C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !

Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;

Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas,

Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.

Ainsi qu’un débauché pauvre qui baise et mange

Le sein martyrisé d’une antique catin,

Nous volons au passage un plaisir clandestin

Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.

Serré, fourmillant, comme un million d’helminthes,

Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,

Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons

Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.

Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie,

N’ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins

Le canevas banal de nos piteux destins,

C’est que notre âme, hélas ! n’est pas assez hardie.

Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,

Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,

Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,

Dans la ménagerie infâme de nos vices,

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !

Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,

Il ferait volontiers de la terre un débris

Et dans un bâillement avalerait le monde ;

C’est l’Ennui ! – l’œil chargé d’un pleur involontaire,

Il rêve d’échafauds en fumant son houka.

Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,

– Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère !

Spleen et idéal

 

 

 

 

I. – Bénédiction

 

Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,

Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,

Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes

Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :

– « Ah ! que n’ai-je mis bas tout un nœud de vipères,

Plutôt que de nourrir cette dérision !

Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères

Où mon ventre a conçu mon expiation !

Puisque tu m’as choisie entre toutes les femmes

Pour être le dégoût de mon triste mari,

Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes,

Comme un billet d’amour, ce monstre rabougri,

Je ferai rejaillir ta haine qui m’accable

Sur l’instrument maudit de tes méchancetés,

Et je tordrai si bien cet arbre misérable,

Qu’il ne pourra pousser ses boutons empestés ! »

Elle ravale ainsi l’écume de sa haine,

Et, ne comprenant pas les desseins éternels,

Elle-même prépare au fond de la Géhenne

Les bûchers consacrés aux crimes maternels.

Pourtant, sous la tutelle invisible d’un Ange,

L’Enfant déshérité s’enivre de soleil,

Et dans tout ce qu’il boit et dans tout ce qu’il mange

Retrouve l’ambroisie et le nectar vermeil.

Il joue avec le vent, cause avec le nuage,

Et s’enivre en chantant du chemin de la croix ;

Et l’Esprit qui le suit dans son pèlerinage

Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.

Tous ceux qu’il veut aimer l’observent avec crainte,

Ou bien, s’enhardissant de sa tranquillité,

Cherchent à qui saura lui tirer une plainte,

Et font sur lui l’essai de leur férocité.

Dans le pain et le vin destinés à sa bouche

Ils mêlent de la cendre avec d’impurs crachats ;

Avec hypocrisie ils jettent ce qu’il touche,

Et s’accusent d’avoir mis leurs pieds dans ses pas.

Sa femme va criant sur les places publiques :

« Puisqu’il me trouve assez belle pour m’adorer,

Je ferai le métier des idoles antiques,

Et comme elles je veux me faire redorer ;

Et je me soûlerai de nard, d’encens, de myrrhe,

De génuflexions, de viandes et de vins,

Pour savoir si je puis dans un cœur qui m’admire

Usurper en riant les hommages divins !

Et, quand je m’ennuierai de ces farces impies,

Je poserai sur lui ma frêle et forte main ;

Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,

Sauront jusqu’à son cœur se frayer un chemin.

Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,

J’arracherai ce cœur tout rouge de son sein,

Et, pour rassasier ma bête favorite,

Je le lui jetterai par terre avec dédain ! »

Vers le Ciel, où son œil voit un trône splendide,

Le Poète serein lève ses bras pieux,

Et les vastes éclairs de son esprit lucide

Lui dérobent l’aspect des peuples furieux :

– « Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance

Comme un divin remède à nos impuretés

Et comme la meilleure et la plus pure essence

Qui prépare les forts aux saintes voluptés !

Je sais que vous gardez une place au Poète

Dans les rangs bienheureux des saintes Légions,

Et que vous l’invitez à l’éternelle fête

Des Trônes, des Vertus, des Dominations.

Je sais que la douleur est la noblesse unique

Où ne mordront jamais la terre et les enfers,

Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique

Imposer tous les temps et tous les univers.

Mais les bijoux perdus de l’antique Palmyre,

Les métaux inconnus, les perles de la mer,

Par votre main montés, ne pourraient pas suffire

À ce beau diadème éblouissant et clair ;

Car il ne sera fait que de pure lumière,

Puisée au foyer saint des rayons primitifs,

Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,

Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs ! »

 

 

 

 

II. – L’albatros

 

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !

L’un agace son bec avec un brûle-gueule,

L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

 

 

 

 

III – Élévation

 

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,

Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,

Par delà le soleil, par delà les éthers,

Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,

Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,

Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde

Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;

Va te purifier dans l’air supérieur,

Et bois, comme une pure et divine liqueur,

Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins

Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,

Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse

S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,

Vers les cieux le matin prennent un libre essor,

– Qui plane sur la vie, et comprend sans effort

Le langage des fleurs et des choses muettes !

 

 

 

 

IV. – Correspondances

 

La Nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles ;

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,

– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,

Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,

Qui chantent les transports de l’esprit et des sens

 

 

 

 

V

 

J’aime le souvenir de ces époques nues,

Dont Phœbus se plaisait à dorer les statues.

Alors l’homme et la femme en leur agilité

Jouissaient sans mensonge et sans anxiété,

Et, le ciel amoureux leur caressant l’échine,

Exerçaient la santé de leur noble machine.

Cybèle alors, fertile en produits généreux,

Ne trouvait point ses fils un poids trop onéreux,

Mais, louve au cœur gonflé de tendresses communes,

Abreuvait l’univers à ses tétines brunes.

L’homme, élégant, robuste et fort, avait le droit

D’être fier des beautés qui le nommaient leur roi ;

Fruits purs de tout outrage et vierges de gerçures,

Dont la chair lisse et ferme appelait les morsures !

Le Poète aujourd’hui, quand il veut concevoir

Ces natives grandeurs, aux lieux où se font voir

La nudité de l’homme et celle de la femme,

Sent un froid ténébreux envelopper son âme

Devant ce noir tableau plein d’épouvantement.

Ô monstruosités pleurant leur vêtement !

Ô ridicules troncs ! torses dignes des masques !

Ô pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques,

Que le dieu de l’Utile, implacable et serein,

Enfants, emmaillota dans ses langes d’airain !

Et vous, femmes, hélas ! pâles comme des cierges,

Que ronge et que nourrit la débauche, et vous, vierges,

Du vice maternel traînant l’hérédité

Et toutes les hideurs de la fécondité !

Nous avons, il est vrai, nations corrompues,

Aux peuples anciens des beautés inconnues :

Des visages rongés par les chancres du cœur,

Et comme qui dirait des beautés de langueur ;

Mais ces inventions de nos muses tardives

N’empêcheront jamais les races maladives

De rendre à la jeunesse un hommage profond,

– À la sainte jeunesse, à l’air simple, au doux front,

À l’œil limpide et clair ainsi qu’une eau courante,

Et qui va répandant sur tout, insouciante

Comme l’azur du ciel, les oiseaux et les fleurs,

Ses parfums, ses chansons et ses douces chaleurs !

 

 

 

 

VI. – Les phares

 

Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,

Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,

Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,

Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ;

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,

Où des anges charmants, avec un doux souris

Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre

Des glaciers et des pins qui ferment leur pays,

Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,

Et d’un grand crucifix décoré seulement,

Où la prière en pleurs s’exhale des ordures,

Et d’un rayon d’hiver traversé brusquement ;

Michel-Ange, lieu vague où l’on voit des Hercules

Se mêler à des Christs, et se lever tout droits

Des fantômes puissants qui dans les crépuscules

Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;

Colère de boxeur, impudences de faune,

Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,

Grand cœur gonflé d’orgueil, homme débile et jaune,

Puget, mélancolique empereur des forçats,

Watteau, ce carnaval où bien des cœurs illustres,

Comme des papillons, errent en flamboyant,

Décors frais et léger éclairés par des lustres

Qui versent la folie à ce bal tournoyant,

Goya, cauchemar plein de choses inconnues,

De fœtus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,

De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,

Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,

Ombragé par un bois de sapins toujours vert,

Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges

Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;

Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,

Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,

Sont un écho redit par mille labyrinthes ;

C’est pour les cœurs mortels un divin opium !

C’est un cri répété par mille sentinelles,

Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;

C’est un phare allumé sur mille citadelles,

Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage

Que nous puissions donner de notre dignité

Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge

Et vient mourir au bord de votre éternité !

 

 

 

 

VII. – La muse malade

 

Ma pauvre muse, hélas ! qu’as-tu donc ce matin ?

Tes yeux creux sont peuplés de visions nocturnes,

Et je vois tour à tour réfléchis sur ton teint

La folie et l’horreur, froides et taciturnes.

Le succube verdâtre et le rose lutin

T’ont-ils versé la peur et l’amour de leurs urnes ?

Le cauchemar, d’un poing despotique et mutin,

T’a-t-il noyée au fond d’un fabuleux Minturnes ?

Je voudrais qu’exhalant l’odeur de la santé

Ton sein de pensers forts fût toujours fréquenté,

Et que ton sang chrétien coulât à flots rythmiques,

Comme les sons nombreux des syllabes antiques,

Où règnent tour à tour le père des chansons,

Phœbus, et le grand Pan, le seigneur des moissons.

 

 

 

 

VIII. – La muse vénale

 

Ô muse de mon cœur, amante des palais,

Auras-tu, quand Janvier lâchera ses Borées,

Durant les noirs ennuis des neigeuses soirées,

Un tison pour chauffer tes deux pieds violets ?

Ranimeras-tu donc tes épaules marbrées

Aux nocturnes rayons qui percent les volets ?

Sentant ta bourse à sec autant que ton palais,

Récolteras-tu l’or des voûtes azurées ?

Il te faut, pour gagner ton pain de chaque soir,

Comme un enfant de chœur, jouer de l’encensoir,

Chanter des Te Deum auxquels tu ne crois guère,

Ou, saltimbanque à jeun, étaler tes appas

Et ton rire trempé de pleurs qu’on ne voit pas,

Pour faire épanouir la rate du vulgaire.

 

 

 

 

IX. – Le mauvais moine

 

Les cloîtres anciens sur leurs grandes murailles

Étalaient en tableaux la sainte Vérité,

Dont l’effet, réchauffant les pieuses entrailles,

Tempérait la froideur de leur austérité.

En ces temps où du Christ florissaient les semailles,

Plus d’un illustre moine, aujourd’hui peu cité,

Prenant pour atelier le champ des funérailles,

Glorifiait la Mort avec simplicité.

– Mon âme est un tombeau que, mauvais cénobite,

Depuis l’éternité je parcours et j’habite ;

Rien n’embellit les murs de ce cloître odieux.

Ô moine fainéant ! quand saurai-je donc faire

Du spectacle vivant de ma triste misère

Le travail de mes mains et l’amour de mes yeux ?

 

 

 

 

X. – L’ennemi

 

Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,

Traversé çà et là par de brillants soleils ;

Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,

Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j’ai touché l’automne des idées,

Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux

Pour rassembler à neuf les terres inondées,

Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve

Trouveront dans ce sol lavé comme une grève

Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

– Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,

Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur

Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

 

 

 

 

XI. – Le guignon

 

Pour soulever un poids si lourd,

Sisyphe, il faudrait ton courage !

Bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage,

L’Art est long et le Temps est court.

Loin des sépultures célèbres,

Vers un cimetière isolé,

Mon cœur, comme un tambour voilé,

Va battant des marches funèbres.

– Maint joyau dort enseveli

Dans les ténèbres et l’oubli,

Bien loin des pioches et des sondes ;

Mainte fleur épanche à regret

Son parfum doux comme un secret

Dans les solitudes profondes.

 

 

 

 

XII. – La vie antérieure

 

J’ai longtemps habité sous de vastes portiques

Que les soleils marins teignaient de mille feux,

Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,

Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les images des cieux,

Mêlaient d’une façon solennelle et mystique

Les tout-puissants accords de leur riche musique

Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,

Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs

Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,

Et dont l’unique soin était d’approfondir

Le secret douloureux qui me faisait languir.

 

 

 

 

XIII. – Bohémiens en voyage

 

La tribu prophétique aux prunelles ardentes

Hier s’est mise en route, emportant ses petits

Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits

Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.

Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes

Le long des chariots où les leurs sont blottis,

Promenant sur le ciel des yeux appesantis

Par le morne regret des chimères absentes.

Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,

Les regardant passer, redouble sa chanson ;

Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,

Fait couler le rocher et fleurir le désert

Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert

L’empire familier des ténèbres futures.

 

 

 

 

XIV. – L’homme et la mer

 

Homme libre, toujours tu chériras la mer !

La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme

Dans le déroulement infini de sa lame,

Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;

Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur

Se distrait quelquefois de sa propre rumeur

Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :

Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;

Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,

Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables

Que vous vous combattez sans pitié ni remord,

Tellement vous aimez le carnage et la mort,

Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

 

 

 

 

XV. – Don Juan aux enfers

 

Quand Don Juan descendit vers l’onde souterraine

Et lorsqu’il eut donné son obole à Charon,

Un sombre mendiant, l’œil fier comme Antisthène,

D’un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.

Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,

Des femmes se tordaient sous le noir firmament,

Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,

Derrière lui traînaient un long mugissement.

Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,

Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant

Montrait à tous les morts errant sur les rivages

Le fils audacieux qui railla son front blanc.

Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,

Près de l’époux perfide et qui fut son amant,

Semblait lui réclamer un suprême sourire

Où brillât la douceur de son premier serment.

Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre

Se tenait à la barre et coupait le flot noir,

Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,

Regardait le sillage et ne daignait rien voir.

 

 

 

 

XVI. – Châtiment de l’orgueil

 

En ces temps merveilleux où la Théologie

Fleurit avec le plus de sève et d’énergie,

On raconte qu’un jour un docteur des plus grands,

– Après avoir forcé les cœurs indifférents ;

Les avoir remués dans leurs profondeurs noires ;

Après avoir franchi vers les célestes gloires

Des chemins singuliers à lui-même inconnus,

Où les purs Esprits seuls peut-être étaient venus, –

Comme un homme monté trop haut, pris de panique,

S’écria, transporté d’un orgueil satanique :

« Jésus, petit Jésus ! je t’ai poussé bien haut !

Mais, si j’avais voulu t’attaquer au défaut

De l’armure, ta honte égalerait ta gloire,

Et tu ne serais plus qu’un fœtus dérisoire ! »

Immédiatement sa raison s’en alla.

L’éclat de ce soleil d’un crêpe se voilà ;

Tout le chaos roula dans cette intelligence,

Temple autrefois vivant, plein d’ordre et d’opulence,

Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui.

Le silence et la nuit s’installèrent en lui,

Comme dans un caveau dont la clef est perdue.

Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue,

Et, quand il s’en allait sans rien voir, à travers

Les champs, sans distinguer les étés des hivers,

Sale, inutile et laid comme une chose usée,

Il faisait des enfants la joie et la risée.

 

 

 

 

XVII. – La beauté

 

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,

Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,

Est fait pour inspirer au poète un amour

Éternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris ;

J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;

Je hais le mouvement qui déplace les lignes,

Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,

Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments,

Consumeront leurs jours en d’austères études ;

Car j’ai, pour fasciner ces dociles amants,

De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :

Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !

 

 

 

 

XVIII. – L’idéal

 

Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes,

Produits avariés, nés d’un siècle vaurien,

Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes,

Qui sauront satisfaire un cœur comme le mien.

Je laisse à Gavarni, poète des chloroses,

Son troupeau gazouillant de beautés d’hôpital,

Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses

Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal.

Ce qu’il faut à ce cœur profond comme un abîme,

C’est vous, Lady Macbeth, âme puissante au crime,

Rêve d’Eschyle éclos au climat des autans,

Ou bien toi, grande Nuit, fille de Michel-Ange,

Qui tors paisiblement dans une pose étrange

Tes appas façonnés aux bouches des Titans.

 

 

 

 

XIX. – La géante

 

Du temps que la Nature en sa verve puissante

Concevait chaque jour des enfants monstrueux,

J’eusse aimé vivre auprès d’une jeune géante,

Comme aux pieds d’une reine chat voluptueux.

J’eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme

Et grandir librement dans ses terribles jeux ;

Deviner si son cœur couve une sombre flamme

Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux ;

Parcourir à loisir ses magnifiques formes ;

Ramper sur le versant de ses genoux énormes,

Et parfois en été, quand les soleils malsains,

Lasse, la font s’étendre à travers la campagne,

Dormir nonchalamment à l’ombre de ses seins,

Comme un hameau paisible au pied d’une montagne.

 

 

 

 

XX. – Le masque

 

Statue allégorique dans le goût de la renaissance

à Ernest Christophe, statuaire

Contemplons ce trésor de grâces florentines ;

Dans l’ondulation de ce corps musculeux

L’Élégance et la Force abondent, sœurs divines.

Cette femme, morceau vraiment miraculeux,

Divinement robuste, adorablement mince,

Est faite pour trôner sur des lits somptueux,

Et charmer les loisirs d’un pontife ou d’un prince.

– Aussi, vois ce souris fin et voluptueux

Où la Fatuité promène son extase ;

Ce long regard sournois, langoureux et moqueur ;

Ce visage mignard, tout encadré de gaze,

Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur :

« La Volupté m’appelle et l’Amour me couronne ! »

À cet être doué de tant de majesté

Vois quel charme excitant la gentillesse donne !

Approchons, et tournons autour de sa beauté.

Ô blasphème de l’art ! ô surprise fatale !

La femme au corps divin, promettant le bonheur,

Par le haut se termine en monstre bicéphale !

Mais non ! ce n’est qu’un masque, un décor suborneur,

Ce visage éclairé d’une exquise grimace,

Et, regarde, voici, crispée atrocement,

La véritable tête, et la sincère face

Renversée à l’abri de la face qui ment.

Pauvre grande beauté ! le magnifique fleuve

De tes pleurs aboutit dans mon cœur soucieux ;

Ton mensonge m’enivre, et mon âme s’abreuve

Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux !

– Mais pourquoi pleure-t-elle ? Elle, beauté parfaite

Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu,

Quel mal mystérieux ronge son flanc d’athlète ?

– Elle pleure, insensé, parce qu’elle a vécu !

Et parce qu’elle vit ! Mais ce qu’elle déplore

Surtout, ce qui la fait frémir jusqu’aux genoux,

C’est que demain, hélas ! il faudra vivre encore !

Demain, après-demain et toujours ! – comme nous !

 

 

 

 

XXI. – Hymne à la beauté

 

Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme,

Ô Beauté ! ton regard, infernal et divin,

Verse confusément le bienfait et le crime,

Et l’on peut pour cela te comparer au vin.

Tu contiens dans ton œil le couchant et l’aurore ;

Tu répands des parfums comme un soir orageux ;

Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore

Qui font le héros lâche et l’enfant courageux.

Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ?

Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien ;

Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,

Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.

Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques ;

De tes bijoux l’Horreur n’est pas le moins charmant,

Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,

Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.

L’éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,

Crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau !

L’amoureux pantelant incliné sur sa belle

À l’air d’un moribond caressant son tombeau.

Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe,

Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !

Si ton œil, ton souris, ton pied, m’ouvrent la porte

D’un Infini que j’aime et n’ai jamais connu ?

De Satan ou de Dieu, qu’importe ? Ange ou Sirène,

Qu’importe, si tu rends, – fée aux yeux de velours,

Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! –

L’univers moins hideux et les instants moins lourds ?

 

 

 

 

XXII. – Parfum exotique

 

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,

Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,

Je vois se dérouler des rivages heureux

Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone ;

Une île paresseuse où la nature donne

Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;

Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,

Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,

Je vois un port rempli de voiles et de mâts

Encor tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,

Qui circule dans l’air et m’enfle la narine,

Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.

 

 

 

 

XXIII. – La chevelure

 

Ô toison, moutonnant jusque sur l’encolure !

Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !

Extase ! Pour peupler ce soir l’alcôve obscure

Des souvenirs dormant dans cette chevelure,

Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir !

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,

Tout un monde lointain, absent, presque défunt,

Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !

Comme d’autres esprits voguent sur la musique,

Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.

J’irai là-bas où l’arbre et l’homme, pleins de sève,

Se pâment longuement sous l’ardeur des climats ;

Fortes tresses, soyez la houle qui m’enlève !

Tu contiens, mer d’ébène, un éblouissant rêve

De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :

Un port retentissant où mon âme peut boire

À grands flots le parfum, le son et la couleur ;

Où les vaisseaux, glissant dans l’or et dans la moire,

Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire

D’un ciel pur où frémit l’éternelle chaleur.

Je plongerai ma tête amoureuse d’ivresse

Dans ce noir océan où l’autre est enfermé ;

Et mon esprit subtil que le roulis caresse

Saura vous retrouver, ô féconde paresse,

Infinis bercements du loisir embaumé !

Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,

Vous me rendez l’azur du ciel immense et rond ;

Sur les bords duvetés de vos mèches tordues

Je m’enivre ardemment des senteurs confondues

De l’huile de coco, du musc et du goudron.

Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde

Sèmera le rubis, la perle et le saphir,

Afin qu’à mon désir tu ne sois jamais sourde !

N’es-tu pas l’oasis où je rêve, et la gourde

Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?

 

 

 

 

XXIV

 

Je t’adore à l’égal de la voûte nocturne,

Ô vase de tristesse, ô grande taciturne,

Et t’aime d’autant plus, belle, que tu me fuis,

Et que tu me parais, ornement de mes nuits,

Plus ironiquement accumuler les lieues

Qui séparent mes bras des immensités bleues.

Je m’avance à l’attaque, et je grimpe aux assauts,

Comme après un cadavre un chœur de vermisseaux,

Et je chéris, ô bête implacable et cruelle !

Jusqu’à cette froideur par où tu m’es plus belle !

 

 

 

 

XXV

 

Tu mettrais l’univers entier dans ta ruelle,

Femme impure ! L’ennui rend ton âme cruelle.

Pour exercer tes dents à ce jeu singulier,

Il te faut chaque jour un cœur au râtelier.

Tes yeux, illuminés ainsi que des boutiques

Et des ifs flamboyants dans les fêtes publiques,

Usent insolemment d’un pouvoir emprunté,

Sans connaître jamais la loi de leur beauté.

Machine aveugle et sourde, en cruautés féconde !

Salutaire instrument, buveur du sang du monde,

Comment n’as-tu pas honte et comment n’as-tu pas

Devant tous les miroirs vu pâlir tes appas ?

La grandeur de ce mal où tu te crois savante,

Ne t’a donc jamais fait reculer d’épouvante,

Quand la nature, grande en ses desseins cachés,

De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés,

– De toi, vil animal, – pour pétrir un génie ?

Ô fangeuse grandeur ! sublime ignominie !

 

 

 

 

XXVI. – Sed non satiata

 

Bizarre déité, brune comme les nuits,

Au parfum mélangé de musc et de havane,

Œuvre de quelque obi, le Faust de la savane,

Sorcière au flanc d’ébène, enfant des noirs minuits,

Je préfère au constance, à l’opium, au nuits,

L’élixir de ta bouche où l’amour se pavane ;

Quand vers toi mes désirs partent en caravane,

Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis.

Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme,

Ô démon sans pitié ! verse-moi moins de flamme ;

Je ne suis pas le Styx pour t’embrasser neuf fois,

Hélas ! et je ne puis, Mégère libertine,

Pour briser ton courage et te mettre aux abois,

Dans l’enfer de ton lit devenir Proserpine !

 

 

 

 

XXVII

 

Avec ses vêtements ondoyants et nacrés,

Même quand elle marche on croirait qu’elle danse,

Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés

Au bout de leurs bâtons agitent en cadence.

Comme le sable morne et l’azur des déserts,

Insensibles tous deux à l’humaine souffrance,

Comme les longs réseaux de la houle des mers,

Elle se développe avec indifférence.

Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants,

Et dans cette nature étrange et symbolique

Où l’ange inviolé se mêle au sphinx antique,

Où tout n’est qu’or, acier, lumière et diamants,

Resplendit à jamais, comme un astre inutile,

La froide majesté de la femme stérile.

 

 

 

XXVIII. – Le serpent qui danse

 

Que j’aime voir, chère indolente,

De ton corps si beau,

Comme une étoffe vacillante,

Miroiter la peau !

Sur ta chevelure profonde

Aux âcres parfums,

Mer odorante et vagabonde

Aux flots bleus et bruns,

Comme un navire qui s’éveille

Au vent du matin,

Mon âme rêveuse appareille

Pour un ciel lointain.

Tes yeux, où rien ne se révèle

De doux ni d’amer,

Sont deux bijoux froids où se mêle

L’or avec le fer.

À te voir marcher en cadence,

Belle d’abandon,

On dirait un serpent qui danse

Au bout d’un bâton.

Sous le fardeau de ta paresse

Ta tête d’enfant

Se balance avec la mollesse

D’un jeune éléphant,

Et ton corps se penche et s’allonge

Comme un fin vaisseau

Qui roule bord sur bord et plonge

Ses vergues dans l’eau.

Comme un flot grossi par la fonte

Des glaciers grondants,

Quand l’eau de ta bouche remonte

Au bord de tes dents,

Je crois boire un vin de Bohême,

Amer et vainqueur,

Un ciel liquide qui parsème

D’étoiles mon cœur !

 

 

 

 

XXIX. – Une charogne

 

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,

Ce beau matin d’été si doux :

Au détour d’un sentier une charogne infâme

Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,

Brûlante et suant les poisons,

Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique

Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,

Comme afin de la cuire à point,

Et de rendre au centuple à la grande Nature

Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe

Comme une fleur s’épanouir.

La puanteur était si forte, que sur l’herbe

Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,

D’où sortaient de noirs bataillons

De larves, qui coulaient comme un épais liquide

Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,

Ou s’élançait en pétillant ;

On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,

Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,

Comme l’eau courante et le vent,

Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rhythmique

Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,

Une ébauche lente à venir,

Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève

Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète

Nous regardait d’un œil fâché,

Épiant le moment de reprendre au squelette

Le morceau qu’elle avait lâché.

– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,

À cette horrible infection,

Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,

Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,

Après les derniers sacrements,

Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,

Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine

Qui vous mangera de baisers,

Que j’ai gardé la forme et l’essence divine

De mes amours décomposés !

 

 

 

 

XXX. – De profundis clamavi

 

J’implore ta pitié, Toi, l’unique, que j’aime,

Du fond du gouffre obscur où mon cœur est tombé.

C’est un univers morne à l’horizon plombé,

Où nagent dans la nuit l’horreur et le blasphème ;

Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois,

Et les six autres mois la nuit couvre la terre ;

C’est un pays plus nu que la terre polaire ;

– Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois !

Or il n’est pas d’horreur au monde qui surpasse

La froide cruauté de ce soleil de glace

Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos ;

Je jalouse le sort des plus vils animaux

Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide.

Tant l’écheveau du temps lentement se dévide !

 

 

 

 

XXXI. – Le vampire

 

Toi qui, comme un coup de couteau,

Dans mon cœur plaintif es entrée ;

Toi qui, forte comme un troupeau

De démons, vins, folle et parée,

De mon esprit humilié

Faire ton lit et ton domaine ;

– Infâme à qui je suis lié

Comme le forçat à la chaîne,

Comme au jeu le joueur têtu,

Comme à la bouteille l’ivrogne,

Comme aux vermines la charogne,

– Maudite, maudite sois-tu !

J’ai prié le glaive rapide

De conquérir ma liberté,

Et j’ai dit au poison perfide

De secourir ma lâcheté.

Hélas ! le poison et le glaive

M’ont pris en dédain et m’ont dit :

« Tu n’es pas digne qu’on t’enlève

À ton esclavage maudit,

Imbécile ! – de son empire

Si nos efforts te délivraient,

Tes baisers ressusciteraient

Le cadavre de ton vampire ! »

 

 

 

 

XXXII

 

Une nuit que j’étais près d’une affreuse Juive,

Comme au long d’un cadavre un cadavre étendu,

Je me pris à songer près de ce corps vendu

À la triste beauté dont mon désir se prive.

Je me représentai sa majesté native,

Son regard de vigueur et de grâces armé,

Ses cheveux qui lui font un casque parfumé,

Et dont le souvenir pour l’amour me ravive.

Car j’eusse avec ferveur baisé ton noble corps,

Et depuis tes pieds frais jusqu’à tes noires tresses

Déroulé le trésor des profondes caresses,

Si, quelque soir, d’un pleur obtenu sans effort

Tu pouvais seulement, ô reine des cruelles !

Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles.

 

 

 

 

XXXIII. – Remords posthume

 

Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,

Au fond d’un monument construit en marbre noir,

Et lorsque tu n’auras pour alcôve et manoir

Qu’un caveau pluvieux et qu’une fosse creuse ;

Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse

Et tes flancs qu’assouplit un charmant nonchaloir,

Empêchera ton cœur de battre et de vouloir,

Et tes pieds de courir leur course aventureuse,

Le tombeau, confident de mon rêve infini

(Car le tombeau toujours comprendra le poète),

Durant ces grandes nuits d’où le somme est banni,

Te dira : « Que vous sert, courtisane imparfaite,

De n’avoir pas connu ce que pleurent les morts ? »

– Et le ver rongera ta peau comme un remords.

 

 

 

 

XXXIV. – Le chat

 

Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux ;

Retiens les griffes de ta patte,

Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,

Mêlés de métal et d’agate.

Lorsque mes doigts caressent à loisir

Ta tête et ton dos élastique,

Et que ma main s’enivre du plaisir

De palper ton corps électrique,

Je vois ma femme en esprit. Son regard,

Comme le tien, aimable bête,

Profond et froid, coupe et fend comme un dard,

Et, des pieds jusques à la tête,

Un air subtil, un dangereux parfum

Nagent autour de son corps brun.

 

 

 

 

XXXV. – Duellum

 

Deux guerriers ont couru l’un sur l’autre ; leurs armes

Ont éclaboussé l’air de lueurs et de sang.

Ces jeux, ces cliquetis du fer sont les vacarmes

D’une jeunesse en proie à l’amour vagissant.

Les glaives sont brisés ! comme notre jeunesse,

Ma chère ! Mais les dents, les ongles acérés,

Vengent bientôt l’épée et la dague traîtresse.

– Ô fureur des cœurs mûrs par l’amour ulcérés !

Dans le ravin hanté des chats-pards et des onces

Nos héros, s’étreignant méchamment, ont roulé,

Et leur peau fleurira l’aridité des ronces.

– Ce gouffre, c’est l’enfer, de nos amis peuplé !

Roulons-y sans remords, amazone inhumaine,

Afin d’éterniser l’ardeur de notre haine !

 

 

 

 

XXXVI. – Le balcon

 

Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,

Ô toi, tous mes plaisirs ! ô toi, tous mes devoirs !

Tu te rappelleras la beauté des caresses,

La douceur du foyer et le charme des soirs,

Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses !

Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon,

Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.

Que ton sein m’était doux ! que ton cœur m’était bon !

Nous avons dit souvent d’impérissables choses

Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon.

Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !

Que l’espace est profond ! que le cœur est puissant !

En me penchant vers toi, reine des adorées,

Je croyais respirer le parfum de ton sang.

Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !

La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison,

Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,

Et je buvais ton souffle, ô douceur ! ô poison !

Et tes pieds s’endormaient dans mes mains fraternelles.

La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison.

Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses,

Et revis mon passé blotti dans tes genoux.

Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses

Ailleurs qu’en ton cher corps et qu’en ton cœur si doux ?

Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses !

Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,

Renaîtront-ils d’un gouffre interdit à nos sondes,

Comme montent au ciel les soleils rajeunis

Après s’être lavés au fond des mers profondes ?

– Ô serments ! ô parfums ! ô baisers infinis !

 

 

 

 

XXXVII. – Le possédé

 

Le soleil s’est couvert d’un crêpe. Comme lui,

Ô Lune de ma vie ! emmitoufle-toi d’ombre ;

Dors ou fume à ton gré ; sois muette, sois sombre,

Et plonge tout entière au gouffre de l’Ennui ;

Je t’aime ainsi ! Pourtant, si tu veux aujourd’hui,

Comme un astre éclipsé qui sort de la pénombre,

Te pavaner aux lieux que la Folie encombre,

C’est bien ! Charmant poignard, jaillis de ton étui !

Allume ta prunelle à la flamme des lustres !

Allume le désir dans les regards des rustres !

Tout de toi m’est plaisir, morbide ou pétulant ;

Sois ce que tu voudras, nuit noire, rouge aurore ;

Il n’est pas une fibre en tout mon corps tremblant

Qui ne crie : Ô mon cher Belzébuth, je t’adore !

 

 

 

 

XXXVIII. – Un fantôme

 

I

Les ténèbres

 

Dans les caveaux d’insondable tristesse

Où le Destin m’a déjà relégué ;

Où jamais n’entre un rayon rose et gai ;

Où, seul avec la Nuit, maussade hôtesse,

Je suis comme un peintre qu’un Dieu moqueur

Condamne à peindre, hélas ! sur les ténèbres ;

Où, cuisinier aux appétits funèbres,

Je fais bouillir et je mange mon cœur,

Par instants brille, et s’allonge, et s’étale

Un spectre fait de grâce et de splendeur.

À sa rêveuse allure orientale,

Quand il atteint sa totale grandeur,

Je reconnais ma belle visiteuse :

C’est Elle ! noire et pourtant lumineuse.

 

II

Le parfum

 

Lecteur, as-tu quelquefois respiré

Avec ivresse et lente gourmandise

Ce grain d’encens qui remplit une église,

Ou d’un sachet le musc invétéré ?

Charme profond, magique, dont nous grise

Dans le présent le passé restauré !

Ainsi l’amant sur un corps adoré

Du souvenir cueille la fleur exquise.

De ses cheveux élastiques et lourds,

Vivant sachet, encensoir de l’alcôve,

Une senteur montait, sauvage et fauve,

Et des habits, mousseline ou velours,

Tout imprégnés de sa jeunesse pure,

Se dégageait un parfum de fourrure.

 

III

Le cadre

 

Comme un beau cadre ajoute à la peinture,

Bien qu’elle soit d’un pinceau très vanté,

Je ne sais quoi d’étrange et d’enchanté

En l’isolant de l’immense nature,

Ainsi bijoux, meubles, métaux, dorure,

S’adaptaient juste à sa rare beauté ;

Rien n’offusquait sa parfaite clarté,

Et tout semblait lui servir de bordure.

Même on eût dit parfois qu’elle croyait

Que tout voulait l’aimer ; elle noyait

Sa nudité voluptueusement

Dans les baisers du satin et du linge,

Et lente ou brusque, à chaque mouvement

Montrait la grâce enfantine du singe.

 

IV

Le portrait

 

La Maladie et la Mort font des cendres

De tout le feu qui pour nous flamboya.

De ces grands yeux si fervents et si tendres,

De cette bouche où mon cœur se noya,

De ces baisers puissants comme un dictame,

De ces transports plus vifs que des rayons,

Que reste-t-il ? C’est affreux, ô mon âme !

Rien qu’un dessin fort pâle, aux trois crayons,

Qui, comme moi, meurt dans la solitude,

Et que le Temps, injurieux vieillard,

Chaque jour frotte avec son aile rude…

Noir assassin de la Vie et de l’Art,

Tu ne tueras jamais dans ma mémoire

Celle qui fut mon plaisir et ma gloire !

 

 

 

 

XXXIX

 

Je te donne ces vers afin que si mon nom

Aborde heureusement aux époques lointaines,

Et fait rêver un soir les cervelles humaines,

Vaisseau favorisé par un grand aquilon,

Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,

Fatigue le lecteur ainsi qu’un tympanon,

Et par un fraternel et mystique chaînon

Reste comme pendue à mes rimes hautaines ;

Être maudit à qui, de l’abîme profond

Jusqu’au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond !

– Ô toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,

Foules d’un pied léger et d’un regard serein

Les stupides mortels qui t’ont jugée amère,

Statue aux yeux de jais, grand ange au front d’airain !

 

 

 

 

XL. – Semper Eadem

 

« D’où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange,

Montant comme la mer sur le roc noir et nu ? »

– Quand notre cœur a fait une fois sa vendange,

Vivre est un mal. C’est un secret de tous connu,

Une douleur très simple et non mystérieuse,

Et, comme votre joie, éclatante pour tous.

Cessez donc de chercher, ô belle curieuse !

Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous !

Taisez-vous, ignorante ! âme toujours ravie !

Bouche au rire enfantin ! Plus encor que la Vie,

La Mort nous tient souvent par des liens subtils.

Laissez, laissez mon cœur s’enivrer d’un mensonge,

Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe,

Et sommeiller longtemps à l’ombre de vos cils !

 

 

 

 

XLI. – Tout entière

 

Le Démon, dans ma chambre haute,

Ce matin est venu me voir,

Et, tâchant à me prendre en faute,

Me dit : « Je voudrais bien savoir,

Parmi toutes les belles choses

Dont est fait son enchantement,

Parmi les objets noirs ou roses

Qui composent son corps charmant,

Quel est le plus doux. » – Ô mon âme !

Tu répondis à l’Abhorré :

« Puisqu’en Elle tout est dictame,

Rien ne peut être préféré.

Lorsque tout me ravit, j’ignore

Si quelque chose me séduit.

Elle éblouit comme l’Aurore

Et console comme la Nuit ;

Et l’harmonie est trop exquise,

Qui gouverne tout son beau corps,

Pour que l’impuissante analyse

En note les nombreux accords.

Ô métamorphose mystique

De tous mes sens fondus en un !

Son haleine fait la musique,

Comme sa voix fait le parfum ! »

 

 

 

 

XLII

 

Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,

Que diras-tu, mon cœur, cœur autrefois flétri,

À la très belle, à la très bonne, à la très chère,

Dont le regard divin t’a soudain refleuri ?

– Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges :

Rien ne vaut la douceur de son autorité ;

Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,

Et son œil nous revêt d’un habit de clarté.

Que ce soit dans la nuit et dans la solitude,

Que ce soit dans la rue et dans la multitude,

Son fantôme dans l’air danse comme un flambeau.

Parfois il parle et dit : « Je suis belle, et j’ordonne

Que pour l’amour de moi vous n’aimiez que le Beau ;

Je suis l’Ange gardien, la Muse et la Madone. »

 

 

 

 

XLIII. – Le flambeau vivant

 

Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumières,

Qu’un Ange très savant a sans doute aimantés ;

Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères,

Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés.

Me sauvant de tout piège et de tout péché grave,

Ils conduisent mes pas dans la route du Beau ;

Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave ;

Tout mon être obéit à ce vivant flambeau.

Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique

Qu’ont les cierges brûlant en plein jour ; le soleil

Rougit, mais n’éteint pas leur flamme fantastique ;

Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil ;

Vous marchez en chantant le réveil de mon âme,

Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme !

 

 

 

 

XLIV. – Réversibilité

 

Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse,

La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,

Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits

Qui compriment le cœur comme un papier qu’on froisse ?

Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse ?

Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,

Les poings crispés dans l’ombre et les larmes de fiel,

Quand la Vengeance bat son infernal rappel,

Et de nos facultés se fait le capitaine ?

Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine ?

Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,

Qui, le long des grands murs de l’hospice blafard,

Comme des exilés, s’en vont d’un pied traînard,

Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres ?

Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres ?

Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,

Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment

De lire la secrète horreur du dévouement

Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides ?

Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides ?

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,

David mourant aurait demandé la santé

Aux émanations de ton corps enchanté ;

Mais de toi je n’implore, ange, que tes prières,

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières !

 

 

 

 

XLV. – Confession

 

Une fois, une seule, aimable et douce femme,

À mon bras votre bras poli

S’appuya (sur le fond ténébreux de mon âme

Ce souvenir n’est point pâli) ;

Il était tard ; ainsi qu’une médaille neuve

La pleine lune s’étalait,

Et la solennité de la nuit, comme un fleuve,

Sur Paris dormant ruisselait.

Et le long des maisons, sous les portes cochères,

Des chats passaient furtivement,

L’oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères,

Nous accompagnaient lentement.

Tout à coup, au milieu de l’intimité libre

Éclose à la pâle clarté,

De vous, riche et sonore instrument où ne vibre

Que la radieuse gaieté,

De vous, claire et joyeuse ainsi qu’une fanfare

Dans le matin étincelant,

Une note plaintive, une note bizarre

S’échappa, tout en chancelant

Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde,

Dont sa famille rougirait,

Et qu’elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,

Dans un caveau mise au secret.

Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde :

« Que rien ici-bas n’est certain,

Et que toujours, avec quelque soin qu’il se farde,

Se trahit l’égoïsme humain ;

Que c’est un dur métier que d’être belle femme,

Et que c’est le travail banal

De la danseuse folle et froide qui se pâme

Dans un sourire machinal ;

Que bâtir sur les cœurs est une chose sotte ;

Que tout craque, amour et beauté,

Jusqu’à ce que l’Oubli les jette dans sa hotte

Pour les rendre à l’Éternité ! »

J’ai souvent évoqué cette lune enchantée,

Ce silence et cette langueur,

Et cette confidence horrible chuchotée

Au confessionnal du cœur.

 

 

 

 

XLVI. – L’aube spirituelle

 

Quand chez les débauchés l’aube blanche et vermeille

Entre en société de l’Idéal rongeur,

Par l’opération d’un mystère vengeur

Dans la brute assoupie un ange se réveille.

Des Cieux Spirituels l’inaccessible azur,

Pour l’homme terrassé qui rêve encore et souffre,

S’ouvre et s’enfonce avec l’attirance du gouffre.

Ainsi, chère Déesse, Être lucide et pur,

Sur les débris fumeux des stupides orgies

Ton souvenir plus clair, plus rose, plus charmant,

À mes yeux agrandis voltige incessamment.

Le soleil a noirci la flamme des bougies ;

Ainsi, toujours vainqueur, ton fantôme est pareil,

Âme resplendissante, à l’immortel soleil !

 

 

 

 

XLVII. – Harmonie du soir

 

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige

Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;

Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ;

Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;

Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ;

Valse mélancolique et langoureux vertige !

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige,

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;

Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,

Du passé lumineux recueille tout vestige !

Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige…

Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

 

 

 

 

XLVIII. – Le flacon

 

Il est de forts parfums pour qui toute matière

Est poreuse. On dirait qu’ils pénètrent le verre.

En ouvrant un coffret venu de l’Orient

Dont la serrure grince et rechigne en criant,

Ou dans une maison déserte quelque armoire

Pleine de l’âcre odeur des temps, poudreuse et noire,

Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,

D’où jaillit toute vive une âme qui revient.

Mille pensers dormaient, chrysalides funèbres,

Frémissant doucement dans les lourdes ténèbres,

Qui dégagent leur aile et prennent leur essor,

Teintés d’azur, glacés de rose, lamés d’or.

Voilà le souvenir enivrant qui voltige

Dans l’air troublé ; les yeux se ferment ; le Vertige

Saisit l’âme vaincue et la pousse à deux mains

Vers un gouffre obscurci de miasmes humains ;

Il la terrasse au bord d’un gouffre séculaire,

Où, Lazare odorant déchirant son suaire,

Se meut dans son réveil le cadavre spectral

D’un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.

Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire

Des hommes, dans le coin d’une sinistre armoire

Quand on m’aura jeté, vieux flacon désolé,

Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,

Je serai ton cercueil, aimable pestilence !

Le témoin de ta force et de ta virulence,

Cher poison préparé par les anges ! Liqueur

Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon cœur !

 

 

 

 

XLIX. – Le poison

 

Le vin sait revêtir le plus sordide bouge

D’un luxe miraculeux,

Et fait surgir plus d’un portique fabuleux

Dans l’or de sa vapeur rouge,

Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes,

Allonge l’illimité,

Approfondit le temps, creuse la volupté,

Et de plaisirs noirs et mornes

Remplit l’âme au delà de sa capacité.

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle

De tes yeux, de tes yeux verts,

Lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers…

Mes songes viennent en foule

Pour se désaltérer à ces gouffres amers.

Tout cela ne vaut pas le terrible prodige

De ta salive qui mord,

Qui plonge dans l’oubli mon âme sans remord,

Et, charriant le vertige,

La roule défaillante aux rives de la mort !

 

 

 

 

L. – Ciel brouillé

 

On dirait ton regard d’une vapeur couvert ;

Ton œil mystérieux (est-il bleu, gris ou vert ?)

Alternativement tendre, rêveur, cruel

Réfléchit l’indolence et la pâleur du ciel.

Tu rappelles ces jours blancs, tièdes et voilés,

Qui font se fondre en pleurs les cœurs ensorcelés,

Quand, agités d’un mal inconnu qui les tord,

Les nerfs trop éveillés raillent l’esprit qui dort.

Tu ressembles parfois à ces beaux horizons

Qu’allument les soleils des brumeuses saisons…

Comme tu resplendis, paysage mouillé

Qu’enflamment les rayons tombant d’un ciel brouillé !

Ô femme dangereuse, ô séduisants climats !

Adorerai-je aussi ta neige et vos frimas,

Et saurai-je tirer de l’implacable hiver

Des plaisirs plus aigus que la glace et le fer ?

 

 

 

 

LI. – Le chat

 

I

 

Dans ma cervelle se promène,

Ainsi qu’en son appartement,

Un beau chat, fort, doux et charmant.

Quand il miaule, on l’entend à peine,

Tant son timbre est tendre et discret ;

Mais que sa voix s’apaise ou gronde,

Elle est toujours riche et profonde.

C’est là son charme et son secret.

Cette voix, qui perle et qui filtre

Dans mon fonds le plus ténébreux,

Me remplit comme un vers nombreux

Et me réjouit comme un philtre.

Elle endort les plus cruels maux

Et contient toutes les extases ;

Pour dire les plus longues phrases,

Elle n’a pas besoin de mots.

Non, il n’est pas d’archet qui morde

Sur mon cœur, parfait instrument,

Et fasse plus royalement

Chanter sa plus vibrante corde,

Que ta voix, chat mystérieux,

Chat séraphique, chat étrange,

En qui tout est, comme en un ange,

Aussi subtil qu’harmonieux !

 

II

 

De sa fourrure blonde et brune

Sort un parfum si doux, qu’un soir

J’en fus embaumé, pour l’avoir

Caressée une fois, rien qu’une.

C’est l’esprit familier du lieu ;

Il juge, il préside, il inspire

Toutes choses dans son empire ;

Peut-être est-il fée, est-il dieu ?

Quand mes yeux, vers ce chat que j’aime

Tirés comme par un aimant,

Se retournent docilement

Et que je regarde en moi-même,

Je vois avec étonnement

Le feu de ses prunelles pâles,

Clairs fanaux, vivantes opales,

Qui me contemplent fixement.

 

 

 

 

LII. – Le beau navire

 

Je veux te raconter, ô molle enchanteresse !

Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;

Je veux te peindre ta beauté,

Où l’enfance s’allie à la maturité.

Quand tu vas balayant l’air de ta jupe large,

Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large,

Chargé de toile, et va roulant

Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,

Ta tête se pavane avec d’étranges grâces ;

D’un air placide et triomphant

Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

Je veux te raconter, ô molle enchanteresse !

Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;

Je veux te peindre ta beauté,

Où l’enfance s’allie à la maturité.

Ta gorge qui s’avance et qui pousse la moire,

Ta gorge triomphante est une belle armoire

Dont les panneaux bombés et clairs

Comme les boucliers accrochent des éclairs,

Boucliers provoquants, armés de pointes roses !

Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses,

De vins, de parfums, de liqueurs

Qui feraient délirer les cerveaux et les cœurs !

Quand tu vas balayant l’air de ta jupe large,

Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large,

Chargé de toile, et va roulant

Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

Tes nobles jambes, sous les volants qu’elles chassent,

Tourmentent les désirs obscurs et les agacent,

Comme deux sorcières qui font

Tourner un philtre noir dans un vase profond.

Tes bras, qui se joueraient des précoces hercules,

Sont des boas luisants les solides émules,

Faits pour serrer obstinément,

Comme pour l’imprimer dans ton cœur, ton amant.

Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,

Ta tête se pavane avec d’étranges grâces ;

D’un air placide et triomphant

Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

 

 

 

 

LIII. – L’invitation au voyage

 

Mon enfant, ma sœur,

Songe à la douceur

D’aller là-bas vivre ensemble !

Aimer à loisir,

Aimer et mourir

Au pays qui te ressemble !

Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés

Pour mon esprit ont les charmes

Si mystérieux

De tes traîtres yeux,

Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,

Polis par les ans,

Décoreraient notre chambre ;

Les plus rares fleurs

Mêlant leurs odeurs

Aux vagues senteurs de l’ambre,

Les riches plafonds,

Les miroirs profonds,

La splendeur orientale,

Tout y parlerait

À l’âme en secret

Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux

Dormir ces vaisseaux

Dont l’humeur est vagabonde ;

C’est pour assouvir

Ton moindre désir

Qu’ils viennent du bout du monde.

– Les soleils couchants

Revêtent les champs,

Les canaux, la ville entière,

D’hyacinthe et d’or ;

Le monde s’endort

Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

 

 

 

 

LIV. – L’irréparable

 

Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,

Qui vit, s’agite et se tortille,

Et se nourrit de nous comme le ver des morts,

Comme du chêne la chenille ?

Pouvons-nous étouffer l’implacable Remords ?

Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane,

Noierons-nous ce vieil ennemi,

Destructeur et gourmand comme la courtisane,

Patient comme la fourmi ?

Dans quel philtre ? – dans quel vin ? – dans quelle tisane ?

Dis-le, belle sorcière, oh ! dis, si tu le sais,

À cet esprit comblé d’angoisse

Et pareil au mourant qu’écrasent les blessés,

Que le sabot du cheval froisse,

Dis-le, belle sorcière, oh ! dis, si tu le sais,

À cet agonisant que le loup déjà flaire

Et que surveille le corbeau,

À ce soldat brisé ! s’il faut qu’il désespère

D’avoir sa croix et son tombeau ;

Ce pauvre agonisant que déjà le loup flaire !

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?

Peut-on déchirer des ténèbres

Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,

Sans astres, sans éclairs funèbres ?

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?

L’Espérance qui brille aux carreaux de l’Auberge

Est soufflée, est morte à jamais !

Sans lune et sans rayons, trouver où l’on héberge

Les martyrs d’un chemin mauvais !

Le Diable a tout éteint aux carreaux de l’Auberge !

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?

Dis, connais-tu l’irrémissible ?

Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,

À qui notre cœur sert de cible ?

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?

L’Irréparable ronge avec sa dent maudite

Notre âme, piteux monument,

Et souvent il attaque, ainsi que le termite,

Par la base le bâtiment.

L’Irréparable ronge avec sa dent maudite !

– J’ai vu parfois, au fond d’un théâtre banal

Qu’enflammait l’orchestre sonore,

Une fée allumer dans un ciel infernal

Une miraculeuse aurore ;

J’ai vu parfois au fond d’un théâtre banal

Un être, qui n’était que lumière, or et gaze,

Terrasser l’énorme Satan ;

Mais mon cœur, que jamais ne visite l’extase,

Est un théâtre où l’on attend

Toujours, toujours en vain, l’Être aux ailes de gaze !

 

 

 

 

LV. – Causerie

 

Vous êtes un beau ciel d’automne, clair et rose !

Mais la tristesse en moi monte comme la mer,

Et laisse, en refluant, sur ma lèvre morose

Le souvenir cuisant de son limon amer.

– Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pâme ;

Ce qu’elle cherche, amie, est un lieu saccagé

Par la griffe et la dent féroce de la femme.

Ne cherchez plus mon cœur ; les bêtes l’ont mangé.

Mon cœur est un palais flétri par la cohue ;

On s’y soûle, on s’y tue, on s’y prend aux cheveux !

– Un parfum nage autour de votre gorge nue ! …

Ô Beauté, dur fléau des âmes, tu le veux !

Avec tes yeux de feu, brillants comme des fêtes,

Calcine ces lambeaux qu’ont épargnés les bêtes !

 

 

 

 

LVI. – Chant d’automne

 

I

 

Bientôt nous plongeons dans les froides ténèbres ;

Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !

J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres

Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,

Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,

Et, comme le soleil dans son enfer polaire,

Mon cœur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.

J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;

L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.

Mon esprit est pareil à la tour qui succombe

Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone,

Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.

Pour qui ? – C’était hier l’été ; voici l’automne !

Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

 

II

 

J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,

Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,

Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,

Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez-moi, tendre cœur ! soyez mère,

Même pour un ingrat, même pour un méchant ;

Amante ou sœur, soyez la douceur éphémère

D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant.

Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !

Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,

Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,

De l’arrière-saison le rayon jaune et doux !

 

 

 

 

LVII. – À une madone

 

Ex-voto dans le goût espagnol

Je veux bâtir pour toi, Madone, ma maîtresse,

Un autel souterrain au fond de ma détresse,

Et creuser dans le coin le plus noir de mon cœur,

Loin du désir mondain et du regard moqueur,

Une niche, d’azur et d’or tout émaillée,

Où tu te dresseras, Statue émerveillée.

Avec mes Vers polis, treillis d’un pur métal

Savamment constellé de rimes de cristal,

Je ferai pour ta tête une énorme Couronne ;

Et dans ma Jalousie, ô mortelle Madone,

Je saurai te tailler un Manteau, de façon

Barbare, roide et lourd, et doublé de soupçon,

Qui, comme une guérite, enfermera tes charmes ;

Non de Perles brodé, mais de toutes mes Larmes !

Ta Robe, ce sera mon Désir, frémissant,

Onduleux, mon Désir qui monte et qui descend,

Aux pointes se balance, aux vallons se repose,

Et revêt d’un baiser tout ton corps blanc et rose

Je te ferai de mon Respect de beaux Souliers

De satin, par tes pieds divins humiliés,

Qui, les emprisonnant dans une molle étreinte,

Comme un moule fidèle en garderont l’empreinte.

Si je ne puis, malgré tout mon art diligent,

Pour Marchepied tailler une Lune d’argent,

Je mettrai le Serpent qui me mord les entrailles

Sous tes talons, afin que tu foules et railles,

Reine victorieuse et féconde en rachats,

Ce monstre tout gonflé de haine et de crachats.

Tu verras mes Pensers, rangés comme les Cierges

Devant l’autel fleuri de la Reine des Vierges,

Étoilant de reflets le plafond peint en bleu,

Te regarder toujours avec des yeux de feu ;

Et comme tout en moi te chérit et t’admire,

Tout se fera Benjoin, Encens, Oliban, Myrrhe,

Et sans cesse vers toi, sommet blanc et neigeux,

En Vapeurs montera mon Esprit orageux.

Enfin, pour compléter ton rôle de Marie,

Et pour mêler l’amour avec la barbarie,

Volupté noire ! des sept Péchés capitaux,

Bourreau plein de remords, je ferai sept Couteaux

Bien affilés, et, comme un jongleur insensible,

Prenant le plus profond de ton amour pour cible,

Je les planterai tous dans ton Cœur pantelant,

Dans ton Cœur sanglotant, dans ton Cœur ruisselant !

 

 

 

 

LVIII. – Chanson d’après-midi

 

Quoique tes sourcils méchants

Te donnent un air étrange

Qui n’est pas celui d’un ange,

Sorcière aux yeux alléchants,

Je t’adore, ô ma frivole,

Ma terrible passion !

Avec la dévotion

Du prêtre pour son idole.

Le désert et la forêt

Embaument tes tresses rudes,

Ta tête a les attitudes

De l’énigme et du secret.

Sur ta chair le parfum rôde

Comme autour d’un encensoir ;

Tu charmes comme le soir,

Nymphe ténébreuse et chaude.

Ah ! les philtres les plus forts

Ne valent pas ta paresse,

Et tu connais la caresse

Qui fait revivre les morts !

Tes hanches sont amoureuses

De ton dos et de tes seins,

Et tu ravis les coussins

Par tes poses langoureuses.

Quelquefois, pour apaiser

Ta rage mystérieuse,

Tu prodigues, sérieuse,

La morsure et le baiser ;

Tu me déchires, ma brune,

Avec un rire moqueur,

Et puis tu mets sur mon cœur

Ton œil doux comme la lune.

Sous tes souliers de satin,

Sous tes charmants pieds de soie,

Moi, je mets ma grande joie,

Mon génie et mon destin,

Mon âme par toi guérie,

Par toi, lumière et couleur !

Explosion de chaleur

Dans ma noire Sibérie !

 

 

 

 

LIX. – Sisina

 

Imaginez Diane en galant équipage,

Parcourant les forêts ou battant les halliers,

Cheveux et gorge au vent, s’enivrant de tapage,

Superbe et défiant les meilleurs cavaliers !

Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage,

Excitant à l’assaut un peuple sans souliers,

La joue et l’œil en feu, jouant son personnage,

Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers ?

Telle la Sisina ! Mais la douce guerrière

À l’âme charitable autant que meurtrière ;

Son courage, affolé de poudre et de tambours,

Devant les suppliants sait mettre bas les armes,

Et son cœur, ravagé par la flamme, a toujours,

Pour qui s’en montre digne, un réservoir de larmes.

 

 

 

 

LX. – Franciscae meae laudes

 

Novis te cantabo chordis,

Ô novelletum quod ludis

In solitudine cordis.

Esto sertis implicata,

Ô femina delicata,

Per quam solvuntur peccata !

Sicut beneficum Lethe,

Hauriam oscula de te,

Quae imbuta es magnete.

Quum vitiorum tempestas

Turbabat omnes semitas,

Apparuisti, Deitas,

Velut stella salutaris

In naufragiis amaris…

Suspendam cor tuis aris !

Piscina plena virtutis,

Fons aeternae juventutis,

Labris vocem redde mutis !

Quod erat spurcum, cremasti ;

Quod rudius, exaequasti ;

Quod debile, confirmasti.

In fame mea taberna,

In nocte mea lucerna,

Recte me semper guberna.

Adde nunc vires viribus,

Dulce balneum suavibus

Unguentatum odoribus !

Meos circa lumbos mica,

Ô castitatis lorica,

Aqua tincta seraphica ;

Patera gemmis corusca,

Panis salsus, mollis esca,

Divinum vinum, Francisca !

 

 

 

 

LXI. – À une dame créole

 

Au pays parfumé que le soleil caresse,

J’ai connu, sous un dais d’arbres tout empourprés

Et de palmiers d’où pleut sur les yeux la paresse,

Une dame créole aux charmes ignorés.

Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresse

À dans le cou des airs noblement maniérés ;

Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,

Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.

Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,

Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,

Belle digne d’orner les antiques manoirs,

Vous feriez, à l’abri des ombreuses retraites,

Germer mille sonnets dans le cœur des poètes,

Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.

 

 

 

 

LXII. – Mœsta et errabunda

 

Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe,

Loin du noir océan de l’immonde cité,

Vers un autre océan où la splendeur éclate,

Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?

Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe ?

La mer, la vaste mer, console nos labeurs !

Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse

Qu’accompagne l’immense orgue des vents grondeurs,

De cette fonction sublime de berceuse ?

La mer, la vaste mer, console nos labeurs !

Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate !

Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !

– Est-il vrai que parfois le triste cœur d’Agathe

Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,

Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?

Comme vous êtes loin, paradis parfumé,

Où sous un clair azur tout n’est qu’amour et joie,

Où tout ce que l’on aime est digne d’être aimé,

Où dans la volupté pure le cœur se noie !

Comme vous êtes loin, paradis parfumé !

Mais le vert paradis des amours enfantines,

Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,

Les violons vibrant derrière les collines,

Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,

– Mais le vert paradis des amours enfantines,

L’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,

Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine ?

Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,

Et l’animer encor d’une voix argentine,

L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?

 

 

 

 

LXIII. – Le revenant

 

Comme les anges à l’œil fauve,

Je reviendrai dans ton alcôve

Et vers toi glisserai sans bruit

Avec les ombres de la nuit,

Et je te donnerai, ma brune,

Des baisers froids comme la lune

Et des caresses de serpent

Autour d’une fosse rampant.

Quand viendra le matin livide,

Tu trouveras ma place vide,

Où jusqu’au soir il fera froid.

Comme d’autres par la tendresse,

Sur ta vie et sur ta jeunesse,

Moi, je veux régner par l’effroi.

 

 

 

 

LXIV. – Sonnet d’automne

 

Ils me disent, tes yeux, clairs comme le cristal :

« Pour toi, bizarre amant, quel est donc mon mérite ? »

– Soi charmante et tais-toi ! Mon cœur, que tout irrite,

Excepté la candeur de l’antique animal,

Ne veut pas te montrer son secret infernal,

Berceuse dont la main aux longs sommeils m’invite,

Ni sa noire légende avec la flamme écrite.

Je hais la passion et l’esprit me fait mal !

Aimons-nous doucement. L’Amour dans sa guérite,

Ténébreux, embusqué, bande son arc fatal.

Je connais les engins de son vieil arsenal :

Crime, horreur et folie ! – Ô pâle marguerite !

Comme moi n’es-tu pas un soleil automnal,

Ô ma si blanche, ô ma si froide Marguerite ?

 

 

 

 

LXV. – Tristesses de la lune

 

Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse ;

Ainsi qu’une beauté, sur de nombreux coussins,

Qui d’une main distraite et légère caresse

Avant de s’endormir le contour de ses seins,

Sur le dos satiné des molles avalanches,

Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,

Et promène ses yeux sur les visions blanches

Qui montent dans l’azur comme des floraisons.

Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,

Elle laisse filer une larme furtive,

Un poète pieux, ennemi du sommeil,

Dans le creux de sa main prend cette larme pâle,

Aux reflets irisés comme un fragment d’opale,

Et la met dans son cœur loin des yeux du soleil.

 

 

 

 

LXVI. – Les chats

 

Les amoureux fervents et les savants austères

Aiment également, dans leur mûre saison,

Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,

Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

Amis de la science et de la volupté

Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres ;

L’Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,

S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Ils prennent en songeant les nobles attitudes

Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,

Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin ;

Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques,

Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,

Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

 

 

 

 

LXVII. – Les hiboux

 

Sous les ifs noirs qui les abritent,

Les hiboux se tiennent rangés,

Ainsi que des dieux étrangers,

Dardant leur œil rouge. Ils méditent.

Sans remuer ils se tiendront

Jusqu’à l’heure mélancolique

Où, poussant le soleil oblique,

Les ténèbres s’établiront.

Leur attitude au sage enseigne

Qu’il faut en ce monde qu’il craigne

Le tumulte et le mouvement,

L’homme ivre d’une ombre qui passe

Porte toujours le châtiment

D’avoir voulu changer de place.

 

 

 

 

LXVIII. – La pipe

 

Je suis la pipe d’un auteur ;

On voit, à contempler ma mine

D’Abyssinienne ou de Cafrine,

Que mon maître est un grand fumeur.

Quand il est comblé de douleur,

Je fume comme la chaumine

Où se prépare la cuisine

Pour le retour du laboureur.

J’enlace et je berce son âme

Dans le réseau mobile et bleu

Qui monte de ma bouche en feu,

Et je roule un puissant dictame

Qui charme son cœur et guérit

De ses fatigues son esprit.

 

 

 

 

LXIX. – La musique

 

La musique souvent me prend comme une mer !

Vers ma pâle étoile,

Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,

Je mets à la voile ;

La poitrine en avant et les poumons gonflés

Comme de la toile,

J’escalade le dos des flots amoncelés

Que la nuit me voile ;

Je sens vibrer en moi toutes les passions

D’un vaisseau qui souffre ;

Le bon vent, la tempête et ses convulsions

Sur l’immense gouffre

Me bercent. D’autre fois, calme plat, grand miroir

De mon désespoir !

 

 

 

 

LXX. – Sépulture

 

Si par une nuit lourde et sombre

Un bon chrétien, par charité,

Derrière quelque vieux décombre

Enterre votre corps vanté,

À l’heure où les chastes étoiles

Ferment leurs yeux appesantis,

L’araignée y fera ses toiles,

Et la vipère ses petits ;

Vous entendrez toute l’année

Sur votre tête condamnée

Les cris lamentables des loups

Et des sorcières faméliques,

Les ébats des vieillards lubriques

Et les complots des noirs filous.

 

 

 

 

LXXI. – Une gravure fantastique

 

Ce spectre singulier n’a pour toute toilette,

Grotesquement campé sur son front de squelette,

Qu’un diadème affreux sentant le carnaval.

Sans éperons, sans fouet, il essouffle un cheval,

Fantôme comme lui, rosse apocalyptique,

Qui bave des naseaux comme un épileptique.

Au travers de l’espace ils s’enfoncent tous deux,

Et foulent l’infini d’un sabot hasardeux.

Le cavalier promène un sabre qui flamboie

Sur les foules sans nom que sa monture broie,

Et parcourt, comme un prince inspectant sa maison,

Le cimetière immense et froid, sans horizon,

Où gisent, aux lueurs d’un soleil blanc et terne,

Les peuples de l’histoire ancienne et moderne.

 

 

 

 

LXXII. – Le mort joyeux

 

Dans une terre grasse et pleine d’escargots

Je veux creuser moi-même une fosse profonde,

Où je puisse à loisir étaler mes vieux os

Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde.

Je hais les testaments et je hais les tombeaux ;

Plutôt que d’implorer une larme du monde,

Vivant, j’aimerais mieux inviter les corbeaux

À saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.

Ô vers ! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,

Voyez venir à vous un mort libre et joyeux ;

Philosophes viveurs, fils de la pourriture,

À travers ma ruine allez donc sans remords,

Et dites-moi s’il est encor quelque torture

Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts !

 

 

 

 

LXXIII. – Le tonneau de la haine

 

La Haine est le tonneau des pâles Danaïdes ;

La Vengeance éperdue aux bras rouges et forts

À beau précipiter dans ses ténèbres vides

De grands seaux pleins du sang et des larmes des morts,

Le Démon fait des trous secrets à ces abîmes,

Par où fuiraient mille ans de sueurs et d’efforts,

Quand même elle saurait ranimer ses victimes,

Et pour les pressurer ressusciter leurs corps.

La Haine est un ivrogne au fond d’une taverne,

Qui sent toujours la soif naître de la liqueur

Et se multiplier comme l’hydre de Lerne.

– Mais les buveurs heureux connaissent leur vainqueur,

Et la Haine est vouée à ce sort lamentable

De ne pouvoir jamais s’endormir sous la table.

 

 

 

 

LXXIV. – La cloche fêlée

 

Il est amer et doux, pendant les nuits d’hiver,

D’écouter, près du feu qui palpite et qui fume,

Les souvenirs lointains lentement s’élever

Au bruit des carillons qui chantent dans la brume,

Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux

Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,

Jette fidèlement son cri religieux,

Ainsi qu’un vieux soldat qui veille sous la tente !

Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu’en ses ennuis

Elle veut de ses chants peupler l’air froid des nuits,

Il arrive souvent que sa voix affaiblie

Semble le râle épais d’un blessé qu’on oublie

Au bord d’un lac de sang, sous un grand tas de morts,

Et qui meurt, sans bouger, dans d’immenses efforts.

 

 

 

 

LXXV. – Spleen

 

Pluviôse, irrité contre la ville entière,

De son urne à grands flots verse un froid ténébreux

Aux pâles habitants du voisin cimetière

Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.

Mon chat sur le carreau cherchant une litière

Agite sans repos son corps maigre et galeux ;

L’âme d’un vieux poète erre dans la gouttière

Avec la triste voix d’un fantôme frileux.

Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée

Accompagne en fausset la pendule enrhumée,

Cependant qu’en un jeu plein de sales parfums,

Héritage fatal d’une vieille hydropique,

Le beau valet de cœur et la dame de pique

Causent sinistrement de leurs amours défunts.

 

 

 

 

LXXVI. – Spleen

 

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,

De vers, de billets doux, de procès, de romances,

Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,

Cache moins de secrets que mon triste cerveau.

C’est une pyramide, un immense caveau,

Qui contient plus de morts que la fosse commune.

– Je suis un cimetière abhorré de la lune,

Où comme des remords se traînent de longs vers

Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.

Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,

Où gît tout un fouillis de modes surannées,

Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,

Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.

Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,

Quand sous les lourds flocons des neigeuses années

L’ennui, fruit de la morne incuriosité,

Prend les proportions de l’immortalité.

– Désormais tu n’es plus, ô matière vivante !

Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,

Assoupi dans le fond d’un Saharah brumeux ;

Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,

Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche

Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

 

 

 

 

LXXVII. – Spleen

 

Je suis comme le roi d’un pays pluvieux,

Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,

Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,

S’ennuie avec ses chiens comme avec d’autres bêtes.

Rien ne peut l’égayer, ni gibier, ni faucon,

Ni son peuple mourant en face du balcon.

Du bouffon favori la grotesque ballade

Ne distrait plus le front de ce cruel malade ;

Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,

Et les dames d’atour, pour qui tout prince est beau,

Ne savent plus trouver d’impudique toilette

Pour tirer un souris de ce jeune squelette.

Le savant qui lui fait de l’or n’a jamais pu

De son être extirper l’élément corrompu,

Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,

Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,

Il n’a su réchauffer ce cadavre hébété

Où coule au lieu de sang l’eau verte du Léthé.

 

 

 

 

LXXVIII. – Spleen

 

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle

Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,

Et que de l’horizon embrassant tout le cercle

Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,

Où l’Espérance, comme une chauve-souris,

S’en va battant les murs de son aile timide

Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées

D’une vaste prison imite les barreaux,

Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées

Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie

Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,

Ainsi que des esprits errants et sans patrie

Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,

Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,

Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,

Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

 

 

 

 

LXXIX. – Obsession

 

Grands bois, vous m’effrayez comme des cathédrales ;

Vous hurlez comme l’orgue ; et dans nos cœurs maudits,

Chambres d’éternel deuil où vibrent de vieux râles,

Répondent les échos de vos De profundis.

Je te hais, Océan ! tes bonds et tes tumultes,

Mon esprit les retrouve en lui ; ce rire amer

De l’homme vaincu, plein de sanglots et d’insultes,

Je l’entends dans le rire énorme de la mer.

Comme tu me plairais, ô nuit ! sans ces étoiles

Dont la lumière parle un langage connu !

Car je cherche le vide, et le noir, et le nu !

Mais les ténèbres sont elles-mêmes des toiles

Où vivent, jaillissant de mon œil par milliers,

Des êtres disparus aux regards familiers.

 

 

 

 

LXXX. – Le goût du néant

 

Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte,

L’Espoir, dont l’éperon attisait ton ardeur,

Ne veut plus t’enfourcher ! Couche-toi sans pudeur,

Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte.

Résigne-toi, mon cœur ; dors ton sommeil de brute.

Esprit vaincu, fourbu ! Pour toi, vieux maraudeur,

L’amour n’a plus de goût, non plus que la dispute ;

Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte !

Plaisirs, ne tentez plus un cœur sombre et boudeur !

Le Printemps adorable a perdu son odeur !

Et le Temps m’engloutit minute par minute,

Comme la neige immense un corps pris de roideur ;

Je contemple d’en haut le globe en sa rondeur

Et je n’y cherche plus l’abri d’une cahute.

Avalanche, veux-tu m’emporter dans ta chute ?

 

 

 

 

LXXXI. – Alchimie de la douleur

 

L’un t’éclaire avec son ardeur,

L’autre en toi met son deuil, Nature !

Ce qui dit à l’un : Sépulture !

Dit à l’autre : Vie et splendeur !

Hermès inconnu qui m’assistes

Et qui toujours m’intimidas,

Tu me rends l’égal de Midas,

Le plus triste des alchimistes ;

Par toi je change l’or en fer

Et le paradis en enfer ;

Dans le suaire des nuages

Je découvre un cadavre cher,

Et sur les célestes rivages

Je bâtis de grands sarcophages.

 

 

 

 

LXXXII. – Horreur sympathique

 

De ce ciel bizarre et livide,

Tourmenté comme ton destin,

Quels pensers dans ton âme vide

Descendent ? Réponds, libertin.

– Insatiablement avide

De l’obscur et de l’incertain,

Je ne geindrai pas comme Ovide

Chassé du paradis latin.

Cieux déchirés comme des grèves,

En vous se mire mon orgueil,

Vos vastes nuages en deuil

Sont les corbillards de mes rêves,

Et vos lueurs sont le reflet

De l’Enfer où mon cœur se plaît.

 

 

 

 

LXXXIII. – L’héautontimorouménos

 

A J. G. F.

Je te frapperai sans colère

Et sans haine, comme un boucher,

Comme Moïse le rocher !

Et je ferai de ta paupière,

Pour abreuver mon Saharah,

Jaillir les eaux de la souffrance.

Mon désir gonflé d’espérance

Sur tes pleurs salés nagera

Comme un vaisseau qui prend le large,

Et dans mon cœur qu’ils soûleront

Tes chers sanglots retentiront

Comme un tambour qui bat la charge !

Ne suis-je pas un faux accord

Dans la divine symphonie,

Grâce à la vorace Ironie

Qui me secoue et qui me mord ?

Elle est dans ma voix, la criarde !

C’est tout mon sang, ce poison noir !

Je suis le sinistre miroir

Où la mégère se regarde.

Je suis la plaie et le couteau !

Je suis le soufflet et la joue !

Je suis les membres et la roue,

Et la victime et le bourreau !

Je suis de mon cœur le vampire,

– Un de ces grands abandonnés

Au rire éternel condamnés,

Et qui ne peuvent plus sourire !

 

 

 

 

LXXXIV. – L’irrémédiable

 

I

 

Une Idée, une Forme, un Être

Parti de l’azur et tombé

Dans un Styx bourbeux et plombé

Où nul œil du Ciel ne pénètre ;

Un Ange, imprudent voyageur

Qu’a tenté l’amour du difforme,

Au fond d’un cauchemar énorme

Se débattant comme un nageur,

Et luttant, angoisses funèbres !

Contre un gigantesque remous

Qui va chantant comme les fous

Et pirouettant dans les ténèbres ;

Un malheureux ensorcelé

Dans ses tâtonnements futiles,

Pour fuir d’un lieu plein de reptiles,

Cherchant la lumière et la clé ;

Un damné descendant sans lampe,

Au bord d’un gouffre dont l’odeur

Trahit l’humide profondeur,

D’éternels escaliers sans rampe,

Où veillent des monstres visqueux

Dont les larges yeux de phosphore

Font une nuit plus noire encore

Et ne rendent visible qu’eux ;

Un navire pris dans le pôle,

Comme en un piège de cristal,

Cherchant par quel détroit fatal

Il est tombé dans cette geôle ;

– Emblèmes nets, tableau parfait

D’une fortune irrémédiable,

Qui donne à penser que le Diable

Fait toujours bien tout ce qu’il fait !

 

II

 

Tête-à-tête sombre et limpide

Qu’un cœur devenu son miroir !

Puits de Vérité, clair et noir,

Où tremble une étoile livide,

Un phare ironique, infernal,

Flambeau des grâces sataniques,

Soulagement et gloire uniques

– La conscience dans le Mal !

 

 

 

 

LXXXV. – L’horloge

 

Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,

Dont le doigt nous menace et nous dit : « Souviens-toi !

Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi

Se planteront bientôt comme dans une cible,

Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizon

Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse ;

Chaque instant te dévore un morceau du délice

À chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde

Chuchote : Souviens-toi ! – Rapide, avec sa voix

D’insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,

Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !

Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor !

(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)

Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues

Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or !

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide

Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi.

Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !

Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,

Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,

Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !),

Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! »

 

 

 

 

Tableaux parisiens

 

 

LXXXVI. – Paysage

 

Je veux, pour composer chastement mes églogues,

Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,

Et, voisin des clochers, écouter en rêvant

Leurs hymnes solennels emportés par le vent.

Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,

Je verrai l’atelier qui chante et qui bavarde ;

Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,

Et les grands ciels qui font rêver d’éternité.

Il est doux, à travers les brumes, de voir naître

L’étoile dans l’azur, la lampe à la fenêtre,

Les fleuves de charbon monter au firmament

Et la lune verser son pâle enchantement.

Je verrai les printemps, les étés, les automnes ;

Et quand viendra l’hiver aux neiges monotones,

Je fermerai partout portières et volets

Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.

Alors je rêverai des horizons bleuâtres,

Des jardins, des jets d’eau pleurant dans les albâtres,

Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,

Et tout ce que l’Idylle a de plus enfantin.

L’Émeute, tempêtant vainement à ma vitre,

Ne fera pas lever mon front de mon pupitre ;

Car je serai plongé dans cette volupté

D’évoquer le Printemps avec ma volonté,

De tirer un soleil de mon cœur, et de faire

De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.

 

 

 

 

LXXXVII. – Le soleil

 

Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures

Les persiennes, abri des secrètes luxures,

Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés

Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,

Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,

Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,

Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,

Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.

Ce père nourricier, ennemi des chloroses,

Éveille dans les champs les vers comme les roses ;

Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel,

Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.

C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles

Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,

Et commande aux moissons de croître et de mûrir

Dans le cœur immortel qui toujours veut fleurir !

Quand, ainsi qu’un poète, il descend dans les villes,

Il ennoblit le sort des choses les plus viles,

Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,

Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.

 

 

 

 

LXXXVIII. – À une mendiante rousse

 

Blanche fille aux cheveux roux,

Dont la robe par ses trous

Laisse voir la pauvreté

Et la beauté,

Pour moi, poète chétif,

Ton jeune corps maladif,

Plein de taches de rousseur,

À sa douceur.

Tu portes plus galamment

Qu’une reine de roman

Ses cothurnes de velours

Tes sabots lourds.

Au lieu d’un haillon trop court,

Qu’un superbe habit de cour

Traîne à plis bruyants et longs

Sur tes talons ;

En place de bas troués,

Que pour les yeux des roués

Sur ta jambe un poignard d’or

Reluise encor ;

Que des nœuds mal attachés

Dévoilent pour nos péchés

Tes deux beaux seins, radieux

Comme des yeux ;

Que pour te déshabiller

Tes bras se fassent prier

Et chassent à coups mutins

Les doigts lutins,

Perles de la plus belle eau,

Sonnets de maître Belleau

Par tes galants mis aux fers

Sans cesse offerts,

Valetaille de rimeurs

Te dédiant leurs primeurs

Et contemplant ton soulier

Sous l’escalier,

Maint page épris du hasard,

Maint seigneur et maint Ronsard

Épieraient pour le déduit,

Ton frais réduit !

Tu compterais dans tes lits

Plus de baisers que de lis

Et rangerais sous tes lois

Plus d’un Valois !

– Cependant tu vas gueusant

Quelque vieux débris gisant

Au seuil de quelque Véfour

De carrefour ;

Tu vas lorgnant en dessous

Des bijoux de vingt-neuf sous

Dont je ne puis, oh ! pardon !

Te faire don.

Va donc, sans autre ornement,

Parfum, perles, diamant,

Que ta maigre nudité,

Ô ma beauté !

 

 

 

 

LXXXIX. – Le Cygne

 

À Victor Hugo

 

I

 

Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,

Pauvre et triste miroir où jadis resplendit

L’immense majesté de vos douleurs de veuve,

Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,

A fécondé soudain ma mémoire fertile,

Comme je traversais le nouveau Carrousel.

Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville

Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel) ;

Je ne vois qu’en esprit tout ce camp de baraques,

Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,

Les herbes, les gros blocs verdis par l’eau des flaques,

Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.

Là s’étalait jadis une ménagerie ;

Là je vis, un matin, à l’heure où sous les cieux

Froids et clairs le Travail s’éveille, où la voirie

Pousse un sombre ouragan dans l’air silencieux,

Un cygne qui s’était évadé de sa cage,

Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,

Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.

Près d’un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec

Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,

Et disait, le cœur plein de son beau lac natal :

« Eau, quand donc pleuvras-tu ? quand tonneras-tu, foudre ? »

Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,

Vers le ciel quelquefois, comme l’homme d’Ovide,

Vers le ciel ironique et cruellement bleu,

Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,

Comme s’il adressait des reproches à Dieu !

 

II

 

Paris change ! mais rien dans ma mélancolie

N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,

Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,

Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

Aussi devant ce Louvre une image m’opprime :

Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,

Comme les exilés, ridicule et sublime,

Et rongé d’un désir sans trêve ! et puis à vous,

Andromaque, des bras d’un grand époux tombée,

Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,

Auprès d’un tombeau vide en extase courbée ;

Veuve d’Hector, hélas ! et femme d’Hélénus !

Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique,

Piétinant dans la boue, et cherchant, l’œil hagard

Les cocotiers absents de la superbe Afrique

Derrière la muraille immense du brouillard ;

À quiconque a perdu ce qui ne se retrouve

Jamais, jamais ! à ceux qui s’abreuvent de pleurs

Et tètent la Douleur comme une bonne louve !

Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs !

Ainsi dans la forêt où mon esprit s’exile

Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !

Je pense aux matelots oubliés dans une île,

Aux captifs, aux vaincus ! … à bien d’autres encor !

 

 

 

 

XC. – Les sept vieillards

 

À Victor Hugo

Fourmillante cité, cité pleine de rêves,

Où le spectre en plein jour raccroche le passant !

Les mystères partout coulent comme des sèves

Dans les canaux étroits du colosse puissant.

Un matin, cependant que dans la triste rue

Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur,

Simulaient les deux quais d’une rivière accrue,

Et que, décor semblable à l’âme de l’acteur,

Un brouillard sale et jaune inondait tout l’espace,

Je suivais, roidissant mes nerfs comme un héros

Et discutant avec mon âme déjà lasse,

Le faubourg secoué par les lourds tombereaux.

Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunes,

Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux,

Et dont l’aspect aurait fait pleuvoir les aumônes,

Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux,

M’apparut. On eût dit sa prunelle trempée

Dans le fiel ; son regard aiguisait les frimas,

Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée,

Se projetait, pareille à celle de Judas.

Il n’était pas voûté, mais cassé, son échine

Faisant avec sa jambe un parfait angle droit,

Si bien que son bâton, parachevant sa mine,

Lui donnait la tournure et le pas maladroit

D’un quadrupède infirme ou d’un juif à trois pattes.

Dans la neige et la boue il allait s’empêtrant,

Comme s’il écrasait des morts sous ses savates,

Hostile à l’univers plutôt qu’indifférent.

Son pareil le suivait : barbe, œil, dos, bâton, loques,

Nul trait ne distinguait, du même enfer venu,

Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques

Marchaient du même pas vers un but inconnu.

À quel complot infâme étais-je donc en butte,

Ou quel méchant hasard ainsi m’humiliait ?

Car je comptai sept fois, de minute en minute,

Ce sinistre vieillard qui se multipliait !

Que celui-là qui rit mon inquiétude,

Et qui n’est pas saisi d’un frisson fraternel,

Songe bien que malgré tant de décrépitude

Ces sept monstres hideux avaient l’air éternel !

Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième,

Sosie inexorable, ironique et fatal,

Dégoûtant Phénix, fils et père de lui-même ?

– Mais je tournai le dos au cortège infernal.

Exaspéré comme un ivrogne qui voit double,

Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté,

Malade et morfondu, l’esprit fiévreux et trouble,

Blessé par le mystère et par l’absurdité !

Vainement ma raison voulait prendre la barre ;

La tempête en jouant déroutait ses efforts,

Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre

Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords !

 

XCI – Les petites vieilles

 

À Victor Hugo

 

I

 

Dans les plis sinueux des vieilles capitales,

Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements,

Je guette, obéissant à mes humeurs fatales

Des êtres singuliers, décrépits et charmants.

Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,

Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus

Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes.

Sous des jupons troués et sous de froids tissus

Ils rampent, flagellés par les bises iniques,

Frémissant au fracas roulant des omnibus,

Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,

Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus ;

Ils trottent, tout pareils à des marionnettes ;

Se traînent, comme font les animaux blessés,

Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes

Où se pend un Démon sans pitié ! Tout cassés

Qu’ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,

Luisants comme ces trous où l’eau dort dans la nuit ;

Ils ont les yeux divins de la petite fille

Qui s’étonne et qui rit à tout ce qui reluit.

– Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles

Sont presque aussi petits que celui d’un enfant ?

La Mort savante met dans ces bières pareilles

Un symbole d’un goût bizarre et captivant,

Et lorsque j’entrevois un fantôme débile

Traversant de Paris le fourmillant tableau,

Il me semble toujours que cet être fragile

S’en va tout doucement vers un nouveau berceau ;

À moins que, méditant sur la géométrie,

Je ne cherche, à l’aspect de ces membres discords,

Combien de fois il faut que l’ouvrier varie

La forme de la boîte où l’on met tous ces corps.

– Ces yeux sont des puits faits d’un million de larmes,

Des creusets qu’un métal refroidi pailleta…

Ces yeux mystérieux ont d’invincibles charmes

Pour celui que l’austère Infortune allaita !

 

II

 

De Frascati défunt Vestale enamourée ;

Prêtresse de Thalie, hélas ! dont le souffleur

Enterré sait le nom ; célèbre évaporée

Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,

Toutes m’enivrent ; mais parmi ces êtres frêles

Il en est qui, faisant de la douleur un miel,

Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes :

Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu’au ciel !

L’une, par sa patrie au malheur exercée,

L’autre, que son époux surchargea de douleurs,

L’autre, par son enfant Madone transpercée,

Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs !

 

III

 

Ah ! que j’en ai suivi de ces petites vieilles !

Une, entre autres, à l’heure où le soleil tombant

Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,

Pensive, s’asseyait à l’écart sur un banc,

Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,

Dont les soldats parfois inondent nos jardins,

Et qui, dans ces soirs d’or où l’on se sent revivre,

Versent quelque héroïsme au cœur des citadins.

Celle-là, droite encor, fière et sentant la règle,

Humait avidement ce chant vif et guerrier ;

Son œil parfois s’ouvrait comme l’œil d’un vieil aigle ;

Son front de marbre avait l’air fait pour le laurier !

 

IV

 

Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,

À travers le chaos des vivantes cités,

Mères au cœur saignant, courtisanes ou saintes,

Dont autrefois les noms par tous étaient cités.

Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,

Nul ne vous reconnaît ! un ivrogne incivil

Vous insulte en passant d’un amour dérisoire ;

Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.

Honteuses d’exister, ombres ratatinées,

Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs ;

Et nul ne vous salue, étranges destinées !

Débris d’humanité pour l’éternité mûrs !

Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,

L’œil inquiet, fixé sur vos pas incertains,

Tout comme si j’étais votre père, ô merveille !

Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins :

Je vois s’épanouir vos passions novices ;

Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus ;

Mon cœur multiplié jouit de tous vos vices !

Mon âme resplendit de toutes vos vertus !

Ruines ! ma famille ! ô cerveaux congénères !

Je vous fais chaque soir un solennel adieu !

Où serez-vous demain, Èves octogénaires,

Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu ?

 

 

 

 

XCII. – Les aveugles

 

Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !

Pareils aux mannequins ; vaguement ridicules ;

Terribles, singuliers comme les somnambules ;

Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,

Comme s’ils regardaient au loin, restent levés

Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés

Pencher rêveusement leur tête appesantie.

Ils traversent ainsi le noir illimité,

Ce frère du silence éternel. Ô cité !

Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles,

Éprise du plaisir jusqu’à l’atrocité,

Vois ! je me traîne aussi ! mais, plus qu’eux hébété,

Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?

 

 

 

 

XCIII. – À une passante

 

La rue assourdissante autour de moi hurlait.

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,

Une femme passa, d’une main fastueuse

Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.

Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,

Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,

La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté

Dont le regard m’a fait soudainement renaître,

Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !

Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,

Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

 

 

 

 

XCIV. – Le squelette laboureur

 

I

 

Dans les planches d’anatomie

Qui traînent sur ces quais poudreux

Où maint livre cadavéreux

Dort comme une antique momie,

Dessins auxquels la gravité

Et le savoir d’un vieil artiste,

Bien que le sujet en soit triste,

Ont communiqué la Beauté,

On voit, ce qui rend plus complètes

Ces mystérieuses horreurs,

Bâchant comme des laboureurs,

Des Écorchés et des Squelettes.

 

II

 

De ce terrain que vous fouillez,

Manants résignés et funèbres,

De tout l’effort de vos vertèbres,

Ou de vos muscles dépouillés,

Dites, quelle moisson étrange,

Forçats arrachés au charnier,

Tirez-vous, et de quel fermier

Avez-vous à remplir la grange ?

Voulez-vous (d’un destin trop dur

Épouvantable et clair emblème !)

Montrer que dans la fosse même

Le sommeil promis n’est pas sûr ;

Qu’envers nous le Néant est traître ;

Que tout, même la Mort, nous ment,

Et que sempiternellement,

Hélas ! il nous faudra peut-être

Dans quelque pays inconnu

Écorcher la terre revêche

Et pousser une lourde bêche

Sous notre pied sanglant et nu ?

 

 

 

 

XCV. – Le crépuscule du soir

 

Voici le soir charmant, ami du criminel ;

Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel

Se ferme lentement comme une grande alcôve,

Et l’homme impatient se change en bête fauve.

Ô soir, aimable soir, désiré par celui

Dont les bras, sans mentir, peuvent dire : Aujourd’hui

Nous avons travaillé ! – C’est le soir qui soulage

Les esprits que dévore une douleur sauvage,

Le savant obstiné dont le front s’alourdit,

Et l’ouvrier courbé qui regagne son lit.

Cependant des démons malsains dans l’atmosphère

S’éveillent lourdement, comme des gens d’affaire,

Et cognent en volant les volets et l’auvent.

À travers les lueurs que tourmente le vent

La Prostitution s’allume dans les rues ;

Comme une fourmilière elle ouvre ses issues ;

Partout elle se fraye un occulte chemin,

Ainsi que l’ennemi qui tente un coup de main ;

Elle remue au sein de la cité de fange

Comme un ver qui dérobe à l’Homme ce qu’il mange.

On entend çà et là les cuisines siffler,

Les théâtres glapir, les orchestres ronfler ;

Les tables d’hôte, dont le jeu fait les délices,

S’emplissent de catins et d’escrocs, leurs complices,

Et les voleurs, qui n’ont ni trêve ni merci,

Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi,

Et forcer doucement les portes et les caisses

Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses.

Recueille-toi, mon âme, en ce grave moment,

Et ferme ton oreille à ce rugissement.

C’est l’heure où les douleurs des malades s’aigrissent !

La sombre Nuit les prend à la gorge ; ils finissent

Leur destinée et vont vers le gouffre commun ;

L’hôpital se remplit de leurs soupirs. – Plus d’un

Ne viendra plus chercher la soupe parfumée,

Au coin du feu, le soir, auprès d’une âme aimée.

Encore la plupart n’ont-ils jamais connu

La douceur du foyer et n’ont jamais vécu !

 

 

 

 

XCVI. – Le jeu

 

Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles,

Pâles, le sourcil peint, l’œil câlin et fatal,

Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles

Tomber un cliquetis de pierre et de métal ;

Autour des verts tapis des visages sans lèvre,

Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent,

Et des doigts convulsés d’une infernale fièvre,

Fouillant la poche vide ou le sein palpitant ;

Sous de sales plafonds un rang de pâles lustres

Et d’énormes quinquets projetant leurs lueurs

Sur des fronts ténébreux de poètes illustres

Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs ;

Voilà le noir tableau qu’en un rêve nocturne

Je vis se dérouler sous mon œil clairvoyant.

Moi-même, dans un coin de l’antre taciturne,

Je me vis accoudé, froid, muet, enviant,

Enviant de ces gens la passion tenace,

De ces vielles putains la funèbre gaieté,

Et tous gaillardement trafiquant à ma face,

L’un de son vieil honneur, l’autre de sa beauté !

Et mon cœur s’effraya d’envier maint pauvre homme

Courant avec ferveur à l’abîme béant,

Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme

La douleur à la mort et l’enfer au néant !

 

 

 

 

XCVII. – Danse macabre

 

À Ernest Christophe

Fière, autant qu’un vivant, de sa noble stature,

Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,

Elle a la nonchalance et la désinvolture

D’une coquette maigre aux airs extravagants.

Vit-on jamais au bal une taille plus mince ?

Sa robe exagérée, en sa royale ampleur,

S’écroule abondamment sur un pied sec que pince

Un soulier pomponné, joli comme une fleur.

La ruche qui se joue au bord des clavicules,

Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher,

Défend pudiquement des lazzi ridicules

Les funèbres appas qu’elle tient à cacher.

Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres,

Et son crâne, de fleurs artistement coiffé,

Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.

Ô charme d’un néant follement attifé.

Aucuns t’appelleront une caricature,

Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,

L’élégance sans nom de l’humaine armature.

Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher !

Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace,

La fête de la Vie ? ou quelque vieux désir,

Éperonnant encor ta vivante carcasse,

Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir ?

Au chant des violons, aux flammes des bougies,

Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur,

Et viens-tu demander au torrent des orgies

De rafraîchir l’enfer allumé dans ton cœur ?

Inépuisable puits de sottise et de fautes !

De l’antique douleur éternel alambic !

À travers le treillis recourbé de tes côtes

Je vois, errant encor, l’insatiable aspic.

Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie

Ne trouve pas un prix digne de ses efforts ;

Qui, de ces cœurs mortels, entend la raillerie ?

Les charmes de l’horreur n’enivrent que les forts !

Le gouffre de tes yeux, plein d’horribles pensées,

Exhale le vertige, et les danseurs prudents

Ne contempleront pas sans d’amères nausées

Le sourire éternel de tes trente-deux dents.

Pourtant, qui n’a serré dans ses bras un squelette,

Et qui ne s’est nourri des choses du tombeau ?

Qu’importe le parfum, l’habit ou la toilette ?

Qui fait le dégoûté montre qu’il se croit beau.

Bayadère sans nez, irrésistible gouge,

Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués :

« Fiers mignons, malgré l’art des poudres et du rouge,

Vous sentez tous la mort ! Ô squelettes musqués,

Antinoüs flétris, dandys à face glabre,

Cadavres vernissés, lovelaces chenus,

Le branle universel de la danse macabre

Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus !

Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange,

Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir

Dans un trou du plafond la trompette de l’Ange

Sinistrement béante ainsi qu’un tromblon noir

En tout climat, sous tout soleil, la Mort t’admire

En tes contorsions, risible Humanité,

Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,

Mêle son ironie à ton insanité ! »

 

 

 

 

XCVIII. – L’amour du mensonge

 

Quand je te vois passer, ô ma chère indolente,

Au chant des instruments qui se brise au plafond

Suspendant ton allure harmonieuse et lente,

Et promenant l’ennui de ton regard profond ;

Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore,

Ton front pâle, embelli par un morbide attrait,

Où les torches du soir allument une aurore,

Et tes yeux attirants comme ceux d’un portrait,

Je me dis : Qu’elle est belle ! et bizarrement fraîche !

Le souvenir massif, royale et lourde tour,

La couronne, et son cœur, meurtri comme une pêche

Est mûr, comme son corps, pour le savant amour.

Es-tu le fruit d’automne aux saveurs souveraines ?

Es-tu vase funèbre attendant quelques pleurs,

Parfum qui fait rêver aux oasis lointaines,

Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs ?

Je sais qu’il est des yeux, des plus mélancoliques,

Qui ne recèlent point de secret précieux ;

Beaux écrins sans joyaux, médaillons sans reliques,

Plus vides, plus profonds que vous-mêmes, ô Cieux !

Mais ne suffit-il pas que tu sois l’apparence,

Pour réjouir un cœur qui fuit la vérité ?

Qu’importe ta bêtise ou ton indifférence ?

Masque ou décor, salut ! J’adore ta beauté.

 

 

 

 

XCIX

 

Je n’ai pas oublié, voisine de la ville,

Notre blanche maison, petite mais tranquille ;

Sa Pomone de plâtre et sa vieille Vénus

Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus,

Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,

Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe,

Semblait, grand œil ouvert dans le ciel curieux,

Contempler nos dîners longs et silencieux,

Répandant largement ses beaux reflets de cierge

Sur la nappe frugale et les rideaux de serge

 

 

 

 

C

 

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,

Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,

Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.

Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,

Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,

Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,

Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,

À dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,

Tandis que, dévorés de noires songeries,

Sans compagnon de lit, sans bonne causeries,

Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,

Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver

Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille

Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,

Calme, dans le fauteuil je la voyais s’asseoir,

Si, par une nuit bleue et froide de décembre,

Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,

Grave, et venant du fond de son lit éternel

Couver l’enfant grandi de son œil maternel,

Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,

Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?

 

 

 

 

CI. – Brumes et pluies

 

Ô fins d’automne, hivers, printemps trempés de boue,

Endormeuses saisons ! je vous aime et vous loue

D’envelopper ainsi mon cœur et mon cerveau

D’un linceul vaporeux et d’un vague tombeau.

Dans cette grande plaine où l’autan froid se joue,

Où par les longues nuits la girouette s’enroue,

Mon âme mieux qu’au temps du tiède renouveau

Ouvrira largement ses ailes de corbeau.

Rien n’est plus doux au cœur plein de choses funèbres,

Et sur qui dès longtemps descendent les frimas,

Ô blafardes saisons, reines de nos climats,

Que l’aspect permanent de vos pâles ténèbres,

– Si ce n’est, par un soir sans lune, deux à deux,

D’endormir la douleur sur un lit hasardeux.

 

 

 

 

CII. – Rêve parisien

 

À Constantin Guys

 

I

 

De ce terrible paysage,

Tel que jamais mortel n’en vit,

Ce matin encore l’image,

Vague et lointaine, me ravit.

Le sommeil est plein de miracles !

Par un caprice singulier,

J’avais banni de ces spectacles

Le végétal irrégulier,

Et, peintre fier de mon génie,

Je savourais dans mon tableau

L’enivrante monotonie

Du métal, du marbre et de l’eau.

Babel d’escaliers et d’arcades,

C’était un palais infini,

Plein de bassins et de cascades

Tombant dans l’or mat ou bruni ;

Et des cataractes pesantes,

Comme des rideaux de cristal,

Se suspendaient, éblouissantes,

À des murailles de métal.

Non d’arbres, mais de colonnades

Les étangs dormants s’entouraient,

Où de gigantesques naïades,

Comme des femmes, se miraient.

Des nappes d’eau s’épanchaient, bleues,

Entre des quais roses et verts,

Pendant des millions de lieues,

Vers les confins de l’univers ;

C’étaient des pierres inouïes

Et des flots magiques ; c’étaient

D’immenses glaces éblouies

Par tout ce qu’elles reflétaient !

Insouciants et taciturnes,

Des Ganges, dans le firmament,

Versaient le trésor de leurs urnes

Dans des gouffres de diamant.

Architecte de mes féeries,

Je faisais, à ma volonté,

Sous un tunnel de pierreries

Passer un océan dompté ;

Et tout, même la couleur noire,

Semblait fourbi, clair, irisé ;

Le liquide enchâssait sa gloire

Dans le rayon cristallisé.

Nul astre d’ailleurs, nuls vestiges

De soleil, même au bas du ciel,

Pour illuminer ces prodiges,

Qui brillaient d’un feu personnel !

Et sur ces mouvantes merveilles

Planait (terrible nouveauté !

Tout pour l’œil, rien pour les oreilles !)

Un silence d’éternité.

 

II

 

En rouvrant mes yeux pleins de flamme

J’ai vu l’horreur de mon taudis,

Et senti, rentrant dans mon âme,

La pointe des soucis maudits ;

La pendule aux accents funèbres

Sonnait brutalement midi,

Et le ciel versait des ténèbres

Sur le triste monde engourdi.

 

 

 

 

CIII – Le crépuscule du matin

 

La diane chantait dans les cours des casernes,

Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.

C’était l’heure où l’essaim des rêves malfaisants

Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents ;

Où, comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge,

La lampe sur le jour fait une tache rouge ;

Où l’âme, sous le poids du corps revêche et lourd,

Imite les combats de la lampe et du jour.

Comme un visage en pleurs que les brises essuient,

L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient,

Et l’homme est las d’écrire et la femme d’aimer.

Les maisons çà et là commençaient à fumer.

Les femmes de plaisir, la paupière livide,

Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide ;

Les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids,

Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts.

C’était l’heure où parmi le froid et la lésine

S’aggravent les douleurs des femmes en gésine ;

Comme un sanglot coupé par un sang écumeux

Le chant du coq au loin déchirait l’air brumeux ;

Une mer de brouillards baignait les édifices,

Et les agonisants dans le fond des hospices

Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux.

Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux.

L’aurore grelottante en robe rose et verte

S’avançait lentement sur la Seine déserte,

Et le sombre Paris, en se frottant les yeux,

Empoignait ses outils, vieillard laborieux.

 

 

 

 

Le Vin

 

 

CIV. – L’âme du vin

 

Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles :

« Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,

Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,

Un chant plein de lumière et de fraternité !

Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,

De peine, de sueur et de soleil cuisant

Pour engendrer ma vie et pour me donner l’âme ;

Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,

Car j’éprouve une joie immense quand je tombe

Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,

Et sa chaude poitrine est une douce tombe

Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

Entends-tu retentir les refrains des dimanches

Et l’espoir qui gazouille en mon sein palpitant ?

Les coudes sur la table et retroussant tes manches,

Tu me glorifieras et tu seras content ;

J’allumerai les yeux de ta femme ravie ;

À ton fils je rendrai sa force et ses couleurs

Et serai pour ce frêle athlète de la vie

L’huile qui raffermit les muscles des lutteurs.

En toi je tomberai, végétale ambroisie,

Grain précieux jeté par l’éternel Semeur,

Pour que de notre amour naisse la poésie

Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! »

 

 

 

 

CV. – Le vin des chiffonniers

 

Souvent, à la clarté rouge d’un réverbère

Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,

Au cœur d’un vieux faubourg, labyrinthe fangeux

Où l’humanité grouille en ferments orageux,

On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,

Buttant, et se cognant aux murs comme un poète,

Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,

Épanche tout son cœur en glorieux projets.

Il prête des serments, dicte des lois sublimes,

Terrasse les méchants, relève les victimes,

Et sous le firmament comme un dais suspendu

S’enivre des splendeurs de sa propre vertu.

Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,

Moulus par le travail et tourmentés par l’âge,

Éreintés et pliant sous un tas de débris,

Vomissement confus de l’énorme Paris,

Reviennent, parfumés d’une odeur de futailles,

Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles,

Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux.

Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux

Se dressent devant eux, solennelle magie !

Et dans l’étourdissante et lumineuse orgie

Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,

Ils apportent la gloire au peuple ivre d’amour !

C’est ainsi qu’à travers l’Humanité frivole

Le vin roule de l’or, éblouissant Pactole ;

Par le gosier de l’homme il chante ses exploits

Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois.

Pour noyer la rancœur et bercer l’indolence

De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,

Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil ;

L’Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil !

 

 

 

 

CVI. – Le vin de l’assassin

 

Ma femme est morte, je suis libre !

Je puis donc boire tout mon soûl.

Lorsque je rentrais sans un sou,

Ses cris me déchiraient la fibre.

Autant qu’un roi je suis heureux ;

L’air est pur, le ciel admirable…

Nous avions un été semblable

Lorsque j’en devins amoureux !

L’horrible soif qui me déchire

Aurait besoin pour s’assouvir

D’autant de vin qu’en peut tenir

Son tombeau ; – ce n’est pas peu dire :

Je l’ai jetée au fond d’un puits,

Et j’ai même poussé sur elle

Tous les pavés de la margelle.

– Je l’oublierai si je le puis !

Au nom des serments de tendresse,

Dont rien ne peut nous délier,

Et pour nous réconcilier

Comme au beau temps de notre ivresse,

J’implorai d’elle un rendez-vous,

Le soir, sur une route obscure.

Elle y vint ! – folle créature !

Nous sommes tous plus ou moins fous !

Elle était encore jolie,

Quoique bien fatiguée ! et moi,

Je l’aimais trop ! voilà pourquoi

Je lui dis : Sors de cette vie !

Nul ne peut me comprendre. Un seul

Parmi ces ivrognes stupides

Songea-t-il dans ses nuits morbides

À faire du vin un linceul ?

Cette crapule invulnérable

Comme les machines de fer

Jamais, ni l’été ni l’hiver,

N’a connu l’amour véritable,

Avec ses noirs enchantements,

Son cortège infernal d’alarmes,

Ses fioles de poison, ses larmes,

Ses bruits de chaîne et d’ossements !

– Me voilà libre et solitaire !

Je serai ce soir ivre mort ;

Alors, sans peur et sans remord,

Je me coucherai sur la terre,

Et je dormirai comme un chien !

Le chariot aux lourdes roues

Chargé de pierres et de boues,

Le wagon enragé peut bien

Écraser ma tête coupable

Ou me couper par le milieu,

Je m’en moque comme de Dieu,

Du Diable ou de la Sainte Table !

 

 

 

 

CVII. – Le vin du solitaire

 

Le regard singulier d’une femme galante

Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc

Que la lune onduleuse envoie au lac tremblant,

Quand elle y veut baigner sa beauté nonchalante ;

Le dernier sac d’écus dans les doigts d’un joueur ;

Un baiser libertin de la maigre Adeline ;

Les sons d’une musique énervante et câline,

Semblable au cri lointain de l’humaine douleur,

Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde,

Les baumes pénétrants que ta panse féconde

Garde au cœur altéré du poète pieux ;

Tu lui verses l’espoir, la jeunesse et la vie,

– Et l’orgueil, ce trésor de toute gueuserie,

Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux !

 

 

 

 

CVIII. – Le vin des amants

 

Aujourd’hui l’espace est splendide !

Sans mors, sans éperons, sans bride,

Partons à cheval sur le vin

Pour un ciel féerique et divin !

Comme deux anges que torture

Une implacable calenture,

Dans le bleu cristal du matin

Suivons le mirage lointain !

Mollement balancés sur l’aile

Du tourbillon intelligent,

Dans un délire parallèle,

Ma sœur, côte à côte nageant,

Nous fuirons sans repos ni trêves

Vers le paradis de mes rêves !

 

 

 

 

Fleurs du Mal

 

 

CIX. – La destruction

 

Sans cesse à mes côtés s’agite le Démon ;

Il nage autour de moi comme un air impalpable ;

Je l’avale et le sens qui brûle mon poumon

Et l’emplit d’un désir éternel et coupable.

Parfois il prend, sachant mon grand amour de l’Art,

La forme de la plus séduisante des femmes,

Et, sous de spécieux prétextes de cafard,

Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.

Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,

Haletant et brisé de fatigue, au milieu

Des plaines de l’Ennui, profondes et désertes,

Et jette dans mes yeux pleins de confusion

Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,

Et l’appareil sanglant de la Destruction !

 

 

 

 

CX. – Une martyre

 

Dessin d’un maître inconnu

Au milieu des flacons, des étoffes lamées

Et des meubles voluptueux,

Des marbres, des tableaux, des robes parfumées

Qui traînent à plis somptueux,

Dans une chambre tiède où, comme en une serre,

L’air est dangereux et fatal,

Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre

Exhalent leur soupir final,

Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve,

Sur l’oreiller désaltéré

Un sang rouge et vivant, dont la toile s’abreuve

Avec l’avidité d’un pré.

Semblable aux visions pâles qu’enfante l’ombre

Et qui nous enchaînent les yeux,

La tête, avec l’amas de sa crinière sombre

Et de ses bijoux précieux,

Sur la table de nuit, comme une renoncule,

Repose ; et, vide de pensers,

Un regard vague et blanc comme le crépuscule

S’échappe des yeux révulsés.

Sur le lit, le tronc nu sans scrupules étale

Dans le plus complet abandon

La secrète splendeur et la beauté fatale

Dont la nature lui fit don ;

Un bas rosâtre, orné de coins d’or, à la jambe,

Comme un souvenir est resté ;

La jarretière, ainsi qu’un œil secret qui flambe,

Darde un regard diamanté.

Le singulier aspect de cette solitude

Et d’un grand portrait langoureux,

Aux yeux provocateurs comme son attitude,

Révèle un amour ténébreux,

Une coupable joie et des fêtes étranges

Pleines de baisers infernaux,

Dont se réjouissait l’essaim des mauvais anges

Nageant dans les plis des rideaux ;

Et cependant, à voir la maigreur élégante

De l’épaule au contour heurté,

La hanche un peu pointue et la taille fringante

Ainsi qu’un reptile irrité,

Elle est bien jeune encor ! – Son âme exaspérée

Et ses sens par l’ennui mordus

S’étaient-ils entr’ouverts à la meute altérée

Des désirs errants et perdus ?

L’homme vindicatif que tu n’as pu, vivante,

Malgré tant d’amour, assouvir,

Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante

L’immensité de son désir ?

Réponds, cadavre impur ! et par tes tresses roides

Te soulevant d’un bras fiévreux,

Dis-moi, tête effrayante, a-t-il sur tes dents froides

Collé les suprêmes adieux ?

– Loin du monde railleur, loin de la foule impure,

Loin des magistrats curieux,

Dors en paix, dors en paix, étrange créature,

Dans ton tombeau mystérieux ;

Ton époux court le monde, et ta forme immortelle

Veille près de lui quand il dort ;

Autant que toi sans doute il te sera fidèle,

Et constant jusques à la mort.

 

 

 

 

CXI. – Femmes damnées

 

Comme un bétail pensif sur le sable couchées,

Elles tournent leurs yeux vers l’horizon des mers,

Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochées

Ont de douces langueurs et des frissons amers.

Les unes, cœurs épris des longues confidences,

Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,

Vont épelant l’amour des craintives enfances

Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux ;

D’autres, comme des sœurs, marchent lentes et graves

À travers les rochers pleins d’apparitions,

Où saint Antoine a vu surgir comme des laves

Les seins nus et pourprés de ses tentations ;

Il en est, aux lueurs des résines croulantes,

Qui dans le creux muet des vieux antres païens

T’appellent au secours de leurs fièvres hurlantes,

Ô Bacchus, endormeur des remords anciens !

Et d’autres, dont la gorge aime les scapulaires,

Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,

Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires,

L’écume du plaisir aux larmes des tourments.

Ô vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,

De la réalité grands esprits contempteurs,

Chercheuses d’infini, dévotes et satyres,

Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,

Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,

Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains,

Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,

Et les urnes d’amour dont vos grands cœurs sont pleins !

 

 

 

 

CXII. – Les deux bonnes sœurs

 

La Débauche et la Mort sont deux aimables filles,

Prodigues de baisers et riches de santé,

Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles

Sous l’éternel labeur n’a jamais enfanté.

Au poète sinistre, ennemi des familles,

Favori de l’enfer, courtisan mal renté,

Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles

Un lit que le remords n’a jamais fréquenté.

Et la bière et l’alcôve en blasphèmes fécondes

Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes sœurs,

De terribles plaisirs et d’affreuses douceurs.

Quand veux-tu m’enterrer, Débauche aux bras immondes ?

Ô Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits,

Sur ses myrtes infects enter tes noirs cyprès ?

 

 

 

 

CXIII. – La fontaine de sang

 

Il me semble parfois que mon sang coule à flots,

Ainsi qu’une fontaine aux rythmiques sanglots.

Je l’entends bien qui coule avec un long murmure,

Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure.

À travers la cité, comme dans un champ clos,

Il s’en va, transformant les pavés en îlots,

Désaltérant la soif de chaque créature,

Et partout colorant en rouge la nature.

J’ai demandé souvent à des vins captieux

D’endormir pour un jour la terreur qui me mine ;

Le vin rend l’œil plus clair et l’oreille plus fine !

J’ai cherché dans l’amour un sommeil oublieux ;

Mais l’amour n’est pour moi qu’un matelas d’aiguilles

Fait pour donner à boire à ces cruelles filles !

 

 

 

 

CXIV. – Allégorie

 

C’est une femme belle et de riche encolure,

Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure.

Les griffes de l’amour, les poisons du tripot,

Tout glisse et tout s’émousse au granit de sa peau.

Elle rit à la Mort et nargue la Débauche,

Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche,

Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté

De ce corps ferme et droit la rude majesté.

Elle marche en déesse et repose en sultane ;

Elle a dans le plaisir la foi mahométane,

Et dans ses bras ouverts, que remplissent ses seins,

Elle appelle des yeux la race des humains.

Elle croit, elle sait, cette vierge inféconde

Et pourtant nécessaire à la marche du monde,

Que la beauté du corps est un sublime don

Qui de toute infamie arrache le pardon.

Elle ignore l’Enfer comme le Purgatoire,

Et quand l’heure viendra d’entrer dans la Nuit noire,

Elle regardera la face de la Mort,

Ainsi qu’un nouveau-né, – sans haine et sans remord.

 

 

 

 

CXV. – La Béatrice

 

Dans des terrains cendreux, calcinés, sans verdure,

Comme je me plaignais un jour à la nature,

Et que de ma pensée, en vaguant au hasard,

J’aiguisais lentement sur mon cœur le poignard,

Je vis en plein midi descendre sur ma tête

Un nuage funèbre et gros d’une tempête,

Qui portait un troupeau de démons vicieux,

Semblables à des nains cruels et curieux.

À me considérer froidement ils se mirent,

Et, comme des passants sur un fou qu’ils admirent,

Je les entendis rire et chuchoter entre eux,

En échangeant maint signe et maint clignement d’yeux :

– « Contemplons à loisir cette caricature

Et cette ombre d’Hamlet imitant sa posture,

Le regard indécis et les cheveux au vent.

N’est-ce pas grand’pitié de voir ce bon vivant,

Ce gueux, cet histrion en vacances, ce drôle,

Parce qu’il sait jouer artistement son rôle,

Vouloir intéresser au chant de ses douleurs

Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs,

Et même à nous, auteurs de ces vieilles rubriques,

Réciter en hurlant ses tirades publiques ? »

J’aurais pu (mon orgueil aussi haut que les monts

Domine la nuée et le cri des démons)

Détourner simplement ma tête souveraine,

Si je n’eusse pas vu parmi leur troupe obscène,

Crime qui n’a pas fait chanceler le soleil !

La reine de mon cœur au regard non pareil,

Qui riait avec eux de ma sombre détresse

Et leur versait parfois quelque sale caresse.

 

 

 

 

CXVI. – Un voyage à Cythère

 

Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux.

Et planait librement à l’entour des cordages ;

Le navire roulait sous un ciel sans nuages,

Comme un ange enivré d’un soleil radieux.

Quelle est cette île triste et noire ? – C’est Cythère,

Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons,

Eldorado banal de tous les vieux garçons.

Regardez, après tout, c’est une pauvre terre.

– Île des doux secrets et des fêtes du cœur !

De l’antique Vénus le superbe fantôme

Au-dessus de tes mers plane comme un arome,

Et charge les esprits d’amour et de langueur.

Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,

Vénérée à jamais par toute nation,

Où les soupirs des cœurs en adoration

Roulent comme l’encens sur un jardin de roses.

Ou le roucoulement éternel d’un ramier !

– Cythère n’était plus qu’un terrain des plus maigres,

Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.

J’entrevoyais pourtant un objet singulier !

Ce n’était pas un temple aux ombres bocagères,

Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,

Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,

Entre-bâillant sa robe aux brises passagères ;

Mais voilà qu’en rasant la côté d’assez près

Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,

Nous vîmes que c’était un gibet à trois branches,

Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.

De féroces oiseaux perchés sur leur pâture

Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,

Chacun plantant, comme un outil, son bec impur

Dans tous les coins saignants de cette pourriture ;

Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré

Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,

Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,

L’avaient à coups de bec absolument châtré.

Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,

Le museau relevé, tournoyait et rôdait ;

Une plus grande bête au milieu s’agitait

Comme un exécuteur entouré de ses aides.

Habitant de Cythère, enfant d’un ciel si beau,

Silencieusement tu souffrais ces insultes

En expiation de tes infâmes cultes

Et des péchés qui t’ont interdit le tombeau.

Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes !

Je sentis, à l’aspect de tes membres flottants,

Comme un vomissement, remonter vers mes dents

Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes,

Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,

J’ai senti tous les becs et toutes les mâchoires

Des corbeaux lancinants et des panthères noires

Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.

– Le ciel était charmant, la mer était unie ;

Pour moi tout était noir et sanglant désormais,

Hélas ! et j’avais, comme en un suaire épais,

Le cœur enseveli dans cette allégorie.

Dans ton île, ô Vénus ! je n’ai trouvé debout

Qu’un gibet symbolique où pendait mon image…

– Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage

De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !

 

 

 

 

CXVII. – L’amour et le crâne

 

Vieux cul-de-lampe

L’Amour est assis sur le crâne

De l’Humanité,

Et sur ce trône le profane,

Au rire effronté,

Souffle gaiement des bulles rondes

Qui montent dans l’air,

Comme pour rejoindre les mondes

Au fond de l’éther.

Le globe lumineux et frêle

Prend un grand essor,

Crève et crache son âme grêle

Comme un songe d’or.

J’entends le crâne à chaque bulle

Prier et gémir :

– « Ce jeu féroce et ridicule,

Quand doit-il finir ?

Car ce que ta bouche cruelle

Éparpille en l’air,

Monstre assassin, c’est ma cervelle,

Mon sang et ma chair ! »

 

 

 

 

Révolte

 

 

CXVIII. – Le reniement de saint pierre

 

Qu’est-ce que Dieu fait donc de ce flot d’anathèmes

Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins ?

Comme un tyran gorgé de viande et de vins,

Il s’endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes.

Les sanglots des martyrs et des suppliciés

Sont une symphonie enivrante sans doute,

Puisque, malgré le sang que leur volupté coûte,

Les cieux ne s’en sont point encore rassasiés !

– Ah ! Jésus, souviens-toi du Jardin des Olives !

Dans ta simplicité tu priais à genoux

Celui qui dans son ciel riait au bruit des clous

Que d’ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives,

Lorsque tu vis cracher sur ta divinité

La crapule du corps de garde et des cuisines,

Et lorsque tu sentis s’enfoncer les épines

Dans ton crâne où vivait l’immense Humanité ;

Quand de ton corps brisé la pesanteur horrible

Allongeait tes deux bras distendus, que ton sang

Et ta sueur coulaient de ton front pâlissant,

Quand tu fus devant tous posé comme une cible

Rêvais-tu de ces jours si brillants et si beaux

Où tu vins pour remplir l’éternelle promesse,

Où tu foulais, monté sur une douce ânesse,

Des chemins tout jonchés de fleurs et de rameaux,

Où, le cœur tout gonflé d’espoir et de vaillance,

Tu fouettais tous ces vils marchands à tour de bras,

Où tu fus maître enfin ? Le remords n’a-t-il pas

Pénétré dans ton flanc plus avant que la lance ?

– Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait

D’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve ;

Puissé-je user du glaive et périr par le glaive !

Saint Pierre a renié Jésus… il a bien fait.

 

 

 

 

CXIX. – Abel et Cain

 

I

 

Race d’Abel, dors, bois et mange ;

Dieu te sourit complaisamment.

Race de Caïn, dans la fange

Rampe et meurs misérablement.

Race d’Abel, ton sacrifice

Flatte le nez du Séraphin !

Race de Caïn, ton supplice

Aura-t-il jamais une fin ?

Race d’Abel, vois tes semailles

Et ton bétail venir à bien ;

Race de Caïn, tes entrailles

Hurlent la faim comme un vieux chien.

Race d’Abel, chauffe ton ventre

À ton foyer patriarcal ;

Race de Caïn, dans ton antre

Tremble de froid, pauvre chacal !

Race d’Abel, aime et pullule !

Ton or fait aussi des petits.

Race de Caïn, cœur qui brûle,

Prends garde à ces grands appétits.

Race d’Abel, tu crois et broutes

Comme les punaises des bois !

Race de Caïn, sur les routes

Traîne ta famille aux abois.

 

II

 

Ah ! race d’Abel, ta charogne

Engraissera le sol fumant !

Race de Caïn, ta besogne

N’est pas faite suffisamment ;

Race d’Abel, voici ta honte :

Le fer est vaincu par l’épieu !

Race de Caïn, au ciel monte,

Et sur la terre jette Dieu !

 

 

 

 

CXX. – Les litanies de Satan

 

Ô toi, le plus savant et le plus beau des Anges,

Dieu trahi par le sort et privé de louanges,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Ô Prince de l’exil, à qui l’on a fait tort,

Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui sait tout, grand roi des choses souterraines,

Guérisseur familier des angoisses humaines,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits,

Enseignes par l’amour le goût du Paradis,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Ô toi qui de la Mort, ta vieille et forte amante,

Engendras l’Espérance, – une folle charmante !

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut

Qui damne tout un peuple autour d’un échafaud.

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui sais en quels coins des terres envieuses

Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi dont l’œil clair connaît les profonds arsenaux

Où dort enseveli le peuple des métaux,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi dont la large main cache les précipices

Au somnambule errant au bord des édifices,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os

De l’ivrogne attardé foulé par les chevaux,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui, pour consoler l’homme frêle qui souffre,

Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui poses ta marque, ô complice subtil,

Sur le front du Crésus impitoyable et vil,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des filles

Le culte de la plaie et l’amour des guenilles,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Bâton des exilés, lampe des inventeurs,

Confesseur des pendus et des conspirateurs,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Père adoptif de ceux qu’en sa noire colère

Du paradis terrestre a chassés Dieu le Père,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

Prière

Gloire et louage à toi, Satan, dans les hauteurs

Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs

De l’Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence !

Fais que mon âme un jour, sous l’Arbre de Science,

Près de toi se repose, à l’heure où sur ton front

Comme un Temple nouveau ses rameaux s’épandront !

 

 

 

 

La Mort

 

 

CXXI. – La mort des amants

 

Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,

Des divans profonds comme des tombeaux,

Et d’étranges fleurs sur des étagères,

Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,

Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,

Qui réfléchiront leurs doubles lumières

Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,

Nous échangerons un éclair unique,

Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux ;

Et plus tard un Ange entr’ouvrant les portes

Viendra ranimer, fidèle et joyeux,

Les miroirs ternis et les flammes mortes.

 

 

 

 

CXXII. – La mort des pauvres

 

C’est la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ;

C’est le but de la vie, et c’est le seul espoir

Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,

Et nous donne le cœur de marcher jusqu’au soir ;

À travers la tempête, et la neige, et le givre,

C’est la clarté vibrante à notre horizon noir ;

C’est l’auberge fameuse inscrite sur le livre,

Où l’on pourra manger, et dormir, et s’asseoir ;

C’est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques

Le sommeil et le don des rêves extatiques,

Et qui refait le lit des gens pauvres et nus ;

C’est la gloire des Dieux, c’est le grenier mystique,

C’est la bourse du pauvre et sa patrie antique,

C’est le portique ouvert sur les Cieux inconnus !

 

 

 

 

CXXIII. – La mort des artistes

 

Combien faut-il de fois secouer mes grelots

Et baiser ton front bas, morne caricature ?

Pour piquer dans le but, de mystique nature,

Combien, ô mon carquois, perdre de javelots ?

Nous userons notre âme en de subtils complots,

Et nous démolirons mainte lourde armature,

Avant de contempler la grande Créature

Dont l’infernal désir nous remplit de sanglots !

Il en est qui jamais n’ont connu leur Idole,

Et ces sculpteurs damnés et marqués d’un affront,

Qui vont se martelant la poitrine et le front,

N’ont qu’un espoir, étrange et sombre Capitole !

C’est que la Mort, planant comme un soleil nouveau,

Fera s’épanouir les fleurs de leur cerveau !

 

 

 

 

CXXIV. – La fin de la journée

 

Sous une lumière blafarde

Court, danse et se tord sans raison

La Vie, impudente et criarde.

Aussi, sitôt qu’à l’horizon

La nuit voluptueuse monte,

Apaisant tout, même la faim,

Effaçant tout, même la honte,

Le Poète se dit : « Enfin !

Mon esprit, comme mes vertèbres,

Invoque ardemment le repos ;

Le cœur plein de songes funèbres,

Je vais me coucher sur le dos

Et me rouler dans vos rideaux,

Ô rafraîchissantes ténèbres ! »

 

 

 

 

CXXV – Le rêve d’un curieux

 

A. F. N.

 

Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse,

Et de toi fais-tu dire : « Oh ! l’homme singulier ! »

– J’allais mourir. C’était dans mon âme amoureuse,

Désir mêlé d’horreur, un mal particulier ;

Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.

Plus allait se vidant le fatal sablier,

Plus ma torture était âpre et délicieuse ;

Tout mon cœur s’arrachait au monde familier.

J’étais comme l’enfant avide du spectacle,

Haïssant le rideau comme on hait un obstacle…

Enfin la vérité froide se révéla :

J’étais mort sans surprise, et la terrible aurore

M’enveloppait. – Eh quoi ! n’est-ce donc que cela ?

La toile était levée et j’attendais encore.

 

 

 

 

CXXVI. – Le voyage

 

À Maxime du Camp

 

I

 

Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,

L’univers est égal à son vaste appétit.

Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !

Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,

Le cœur gros de rancune et de désirs amers,

Et nous allons, suivant le rythme de la lame,

Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;

D’autres, l’horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,

Astrologues noyés dans les yeux d’une femme,

La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n’être pas changés en bêtes, ils s’enivrent

D’espace et de lumière et de cieux embrasés ;

La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,

Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent

Pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons,

De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,

Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,

Et qui rêvent, ainsi qu’un conscrit le canon,

De vastes voluptés, changeantes, inconnues,

Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom !

 

II

 

Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule

Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils

La Curiosité nous tourmente et nous roule,

Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace,

Et, n’étant nulle part, peut être n’importe où !

Où l’Homme, dont jamais l’espérance n’est lasse,

Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;

Une voix retentit sur le pont : « Ouvre l’œil ! »

Une voix de la hune, ardente et folle, crie :

« Amour… gloire… bonheur ! » Enfer ! c’est un écueil !

Chaque îlot signalé par l’homme de vigie

Est un Eldorado promis par le Destin ;

L’Imagination qui dresse son orgie

Ne trouve qu’un récif aux clartés du matin.

Ô le pauvre amoureux des pays chimériques !

Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,

Ce matelot ivrogne, inventeur d’Amériques

Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,

Rêve, le nez en l’air, de brillants paradis ;

Son œil ensorcelé découvre une Capoue

Partout où la chandelle illumine un taudis.

 

III

 

Étonnants voyageurs ! quelles nobles histoires

Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !

Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,

Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !

Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons,

Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,

Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons.

Dites, qu’avez-vous vu ?

 

IV

 

« Nous avons vu des astres

Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ;

Et, malgré bien des chocs et d’imprévus désastres,

Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,

La gloire des cités dans le soleil couchant,

Allumaient dans nos cœurs une ardeur inquiète

De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus grands paysages,

Jamais ne contenaient l’attrait mystérieux

De ceux que le hasard fait avec les nuages,

Et toujours le désir nous rendait soucieux !

– La jouissance ajoute au désir de la force.

Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d’engrais,

Cependant que grossit et durcit ton écorce,

Tes branches veulent voir le soleil de plus près !

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace

Que le cyprès ? – Pourtant nous avons, avec soin,

Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,

Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !

Nous avons salué des idoles à trompe ;

Des trônes constellés de joyaux lumineux ;

Des palais ouvragés dont la féerique pompe

Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;

Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;

Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,

Et des jongleurs savants que le serpent caresse. »

 

V

 

Et puis, et puis encore ?

 

VI

 

« Ô cerveaux enfantins !

Pour ne pas oublier la chose capitale,

Nous avons vu partout, et sans l’avoir cherché,

Du haut jusques en bas de l’échelle fatale,

Le spectacle ennuyeux de l’immortel péché :

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,

Sans rire s’adorant et s’aimant sans dégoût ;

L’homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,

Esclave de l’esclave et ruisseau dans l’égout ;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;

La fête qu’assaisonne et parfume le sang ;

Le poison du pouvoir énervant le despote,

Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;

Plusieurs religions semblables à la nôtre,

Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,

Comme en un lit de plume un délicat se vautre,

Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;

L’Humanité bavarde, ivre de son génie,

Et, folle maintenant comme elle était jadis,

Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :

“Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis !”

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,

Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,

Et se réfugiant dans l’opium immense !

– Tel est du globe entier l’éternel bulletin. »

 

VII

 

Amer savoir, celui qu’on tire du voyage !

Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,

Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :

Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;

Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit

Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste,

Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,

À qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,

Pour fuir ce rétiaire infâme ; il en est d’autres

Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,

Nous pourrons espérer et crier : En avant !

De même qu’autrefois nous partions pour la Chine,

Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres

Avec le cœur joyeux d’un jeune passager.

Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,

Qui chantent : « Par ici ! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé ! c’est ici qu’on vendange

Les fruits miraculeux dont votre cœur a faim ;

Venez vous enivrer de la douceur étrange

De cette après-midi qui n’a jamais de fin ? »

À l’accent familier nous devinons le spectre ;

Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.

« Pour rafraîchir ton cœur nage vers ton Électre ! »

Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

 

VIII

 

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !

Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !

Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,

Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !

Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?

Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Fin

 

 

 

 

PIÈCES CONDAMNÉES

 

 

 

 

 

 

 

I – Les bijoux

 

La très chère était nue, et, connaissant mon cœur,

Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,

Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur

Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores.

Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,

Ce monde rayonnant de métal et de pierre

Me ravit en extase, et j’aime à la fureur

Les choses où le son se mêle à la lumière.

Elle était donc couchée et se laissait aimer,

Et du haut du divan elle souriait d’aise

À mon amour profond et doux comme la mer,

Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,

D’un air vague et rêveur elle essayait des poses,

Et la candeur unie à la lubricité

Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,

Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne,

Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;

Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

S’avançaient, plus câlins que les Anges du mal,

Pour troubler le repos où mon âme était mise,

Et pour la déranger du rocher de cristal

Où, calme et solitaire, elle s’était assise.

Je croyais voir unis par un nouveau dessin

Les hanches de l’Antiope au buste d’un imberbe,

Tant sa taille faisait ressortir son bassin.

Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !

– Et la lampe s’étant résignée à mourir,

Comme le foyer seul illuminait la chambre,

Chaque fois qu’il poussait un flamboyant soupir,

Il inondait de sang cette peau couleur d’ambre !

 

 

 

 

II. – Le Léthé

 

Viens sur mon cœur, âme cruelle et sourde,

Tigre adoré, monstre aux airs indolents ;

Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants

Dans l’épaisseur de ta crinière lourde ;

Dans tes jupons remplis de ton parfum

Ensevelir ma tête endolorie,

Et respirer, comme une fleur flétrie,

Le doux relent de mon amour défunt.

Je veux dormir ! dormir plutôt que vivre !

Dans un sommeil aussi doux que la mort,

J’étalerai mes baisers sans remord

Sur ton beau corps poli comme le cuivre.

Pour engloutir mes sanglots apaisés

Rien ne me vaut l’abîme de ta couche ;

L’oubli puissant habite sur ta bouche,

Et le Léthé coule dans tes baisers.

À mon destin, désormais mon délice,

J’obéirai comme un prédestiné ;

Martyr docile, innocent condamné,

Dont la ferveur attise le supplice,

Je sucerai, pour noyer ma rancœur,

Le népenthès et la bonne ciguë

Aux bouts charmants de cette gorge aiguë

Qui n’a jamais emprisonné de cœur.

 

 

 

 

III. – À celle qui est trop gaie

 

Ta tête, ton geste, ton air

Sont beaux comme un beau paysage ;

Le rire joue en ton visage

Comme un vent frais dans un ciel clair.

Le passant chagrin que tu frôles

Est ébloui par la santé

Qui jaillit comme une clarté

De tes bras et de tes épaules.

Les retentissantes couleurs

Dont tu parsèmes tes toilettes

Jettent dans l’esprit des poètes

L’image d’un ballet de fleurs.

Ces robes folles sont l’emblème

De ton esprit bariolé ;

Folle dont je suis affolé,

Je te hais autant que je t’aime !

Quelquefois dans un beau jardin

Où je traînais mon atonie,

J’ai senti, comme une ironie

Le soleil déchirer mon sein,

Et le printemps et la verdure

Ont tant humilié mon cœur,

Que j’ai puni sur une fleur

L’insolence de la Nature.

Ainsi je voudrais, une nuit,

Quand l’heure des voluptés sonne,

Vers les trésors de ta personne,

Comme un lâche, ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse,

Pour meurtrir ton sein pardonné,

Et faire à ton flanc étonné

Une blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur !

À travers ces lèvres nouvelles,

Plus éclatantes et plus belles,

T’infuser mon venin, ma sœur !

 

 

 

 

IV – Lesbos

 

Mère des jeux latins et des voluptés grecques,

Lesbos, où les baisers, languissants ou joyeux,

Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques,

Font l’ornement des nuits et des jours glorieux,

Mère des jeux latins et des voluptés grecques,

Lesbos, où les baisers sont comme les cascades

Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds

Et courent, sanglotant et gloussant par saccades,

Orageux et secrets, fourmillants et profonds ;

Lesbos, où les baisers sont comme les cascades !

Lesbos, où les Phrynés l’une l’autre s’attirent,

Où jamais un soupir ne resta sans écho,

À l’égal de Paphos les étoiles t’admirent,

Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho !

Lesbos, où les Phrynés l’une l’autre s’attirent,

Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,

Qui font qu’à leurs miroirs, stérile volupté !

Les filles aux yeux creux, de leur corps amoureuses,

Caressent les fruits mûrs de leur nubilité ;

Lesbos, terre des nuits chauds et langoureuses,

Laisse du vieux Platon se froncer l’œil austère ;

Tu tires ton pardon de l’excès des baisers,

Reine du doux empire, aimable et noble terre,

Et des raffinements toujours inépuisés.

Laisse du vieux Platon se froncer l’œil austère.

Tu tires ton pardon de l’éternel martyre,

Infligé sans relâche aux cœurs ambitieux,

Qu’attire loin de nous le radieux sourire

Entrevu vaguement au bord des autres cieux !

Tu tires ton pardon de l’éternel martyre !

Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge

Et condamner ton front pâli dans les travaux,

Si ses balances d’or n’ont pesé le déluge

De larmes qu’à la mer ont versé tes ruisseaux ?

Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge ?

Que nous veulent les lois du juste et de l’injuste ?

Vierges au cœur sublime, honneur de l’Archipel,

Votre religion comme une autre est auguste,

Et l’amour se rira de l’Enfer et du Ciel !

Que nous veulent les lois du juste et de l’injuste ?

Car Lesbos entre tous m’a choisi sur la terre

Pour chanter le secret de ses vierges en fleurs,

Et je fus dès l’enfance admis au noir mystère

Des rires effrénés mêlés aux sombres pleurs ;

Car Lesbos entre tous m’a choisi sur la terre.

Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,

Comme une sentinelle à l’œil perçant et sûr,

Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frégate,

Dont les formes au loin frissonnent dans l’azur ;

Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,

Pour savoir si la mer est indulgente et bonne,

Et parmi les sanglots dont le roc retentit

Un soir ramènera vers Lesbos, qui pardonne,

Le cadavre adoré de Sapho, qui partit

Pour savoir si la mer est indulgente et bonne !

De la mâle Sapho, l’amante et le poète,

Plus belle que Vénus par ses mornes pâleurs !

– L’œil d’azur est vaincu par l’œil noir que tachète

Le cercle ténébreux tracé par les douleurs

De la mâle Sapho, l’amante et le poète !

– Plus belle que Vénus se dressant sur le monde

Et versant les trésors de sa sérénité

Et le rayonnement de sa jeunesse blonde

Sur le vieil Océan de sa fille enchanté ;

Plus belle que Vénus se dressant sur le monde !

– De Sapho qui mourut le jour de son blasphème,

Quand, insultant le rite et le culte inventé,

Elle fit son beau corps la pâture suprême

D’un brutal dont l’orgueil punit l’impiété

De celle qui mourut le jour de son blasphème.

Et c’est depuis ce temps que Lesbos se lamente,

Et, malgré les honneurs que lui rend l’univers,

S’enivre chaque nuit du cri de la tourmente

Que poussent vers les cieux ses rivages déserts.

Et c’est depuis ce temps que Lesbos se lamente !

 

 

 

 

V. – Femmes damnées

 

Delphine et Hippolyte

À la pâle clarté des lampes languissantes,

Sur de profonds coussins tout imprégnés d’odeur

Hippolyte rêvait aux caresses puissantes

Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.

Elle cherchait, d’un œil troublé par la tempête,

De sa naïveté le ciel déjà lointain,

Ainsi qu’un voyageur qui retourne la tête

Vers les horizons bleus dépassés le matin.

De ses yeux amortis les paresseuses larmes,

L’air brisé, la stupeur, la morne volupté,

Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,

Tout servait, tout parait sa fragile beauté.

Étendue à ses pieds, calme et pleine de joie,

Delphine la couvait avec des yeux ardents,

Comme un animal fort qui surveille une proie,

Après l’avoir d’abord marquée avec les dents.

Beauté forte à genoux devant la beauté frêle,

Superbe, elle humait voluptueusement

Le vin de son triomphe, et s’allongeait vers elle,

Comme pour recueillir un doux remerciement.

Elle cherchait dans l’œil de sa pâle victime

Le cantique muet que chante le plaisir,

Et cette gratitude infinie et sublime

Qui sort de la paupière ainsi qu’un long soupir.

– « Hippolyte, cher cœur, que dis-tu de ces choses ?

Comprends-tu maintenant qu’il ne faut pas offrir

L’holocauste sacré de tes premières roses

Aux souffles violents qui pourraient les flétrir ?

Mes baisers sont légers comme ces éphémères

Qui caressent le soir les grands lacs transparents,

Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières

Comme des chariots ou des socs déchirants ;

Ils passeront sur toi comme un lourd attelage

De chevaux et de bœufs aux sabots sans pitié…

Hippolyte, ô ma sœur ! tourne donc ton visage,

Toi, mon âme et mon cœur, mon tout et ma moitié,

Tourne vers moi tes yeux pleins d’azur et d’étoiles !

Pour un de ces regards charmants, baume divin,

Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles,

Et je t’endormirai dans un rêve sans fin ! »

Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête :

– « Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,

Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète,

Comme après un nocturne et terrible repas.

Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes

Et de noirs bataillons de fantômes épars,

Qui veulent me conduire en des routes mouvantes

Qu’un horizon sanglant ferme de toutes parts.

Avons-nous donc commis une action étrange ?

Explique, si tu peux, mon trouble et mon effroi :

Je frissonne de peur quand tu me dis : “Mon ange !”

Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.

Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée !

Toi que j’aime à jamais, ma sœur d’élection,

Quand même tu serais un embûche dressée

Et le commencement de ma perdition ! »

Delphine secouant sa crinière tragique,

Et comme trépignant sur le trépied de fer,

L’œil fatal, répondit d’une voix despotique :

– « Qui donc devant l’amour ose parler d’enfer ?

Maudit soit à jamais le rêveur inutile

Qui voulut le premier, dans sa stupidité,

S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,

Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté !

Celui qui veut unir dans un accord mystique

L’ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,

Ne chauffera jamais son corps paralytique

À ce rouge soleil que l’on nomme l’amour !

Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide ;

Cours offrir un cœur vierge à ses cruels baisers ;

Et, pleine de remords et d’horreur, et livide,

Tu me rapporteras tes seins stigmatisés…

On ne peut ici-bas contenter qu’un seul maître ! »

Mais l’enfant, épanchant une immense douleur,

Cria soudain : – « Je sens s’élargir dans mon être

Un abîme béant ; cet abîme est mon cœur !

Brûlant comme un volcan, profond comme le vide !

Rien ne rassasiera ce monstre gémissant

Et ne rafraîchira la soif de l’Euménide

Qui, la torche à la main, le brûle jusqu’au sang.

Que nos rideaux fermés nous séparent du monde,

Et que la lassitude amène le repos !

Je veux m’anéantir dans ta gorge profonde,

Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux ! »

– Descendez, descendez, lamentables victimes,

Descendez le chemin de l’enfer éternel !

Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,

Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,

Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d’orage.

Ombres folles, courez au but de vos désirs ;

Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,

Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.

Jamais un rayon frais n’éclaira vos cavernes ;

Par les fentes des murs des miasmes fiévreux

Filtrent en s’enflammant ainsi que des lanternes

Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.

L’âpre stérilité de votre jouissance

Altère votre soif et roidit votre peau,

Et le vent furibond de la concupiscence

Fait claquer votre chair ainsi qu’un vieux drapeau.

Lion des peuples vivants, errantes, condamnées,

À travers les déserts courez comme les loups ;

Faites votre destin, âmes désordonnées,

Et fuyez l’infini que vous portez en vous !

 

 

 

 

VI. – Les métamorphoses du vampire

 

La femme cependant, de sa bouche de fraise,

En se tordant ainsi qu’un serpent sur la braise,

Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc,

Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc :

– « Moi, j’ai la lèvre humide, et je sais la science

De perdre au fond d’un lit l’antique conscience.

Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants,

Et fais rire les vieux du rire des enfants.

Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,

La lune, le soleil, le ciel et les étoiles !

Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés,

Lorsque j’étouffe un homme en mes bras redoutés,

Ou lorsque j’abandonne aux morsures mon buste,

Timide et libertine, et fragile et robuste,

Que sur ces matelas qui se pâment d’émoi,

Les anges impuissants se damneraient pour moi ! »

Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,

Et que languissamment je me tournai vers elle

Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus

Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus !

Je fermai les deux yeux, dans ma froide épouvante,

Et quand je les rouvris à la clarté vivante,

À mes côtés, au lieu du mannequin puissant

Qui semblait avoir fait provision de sang,

Tremblaient confusément des débris de squelette,

Qui d’eux-mêmes rendaient le cri d’une girouette

Ou d’une enseigne, au bout d’une tringle de fer,

Que balance le vent pendant les nuits d’hiver.

 

 

 

 

APPENDICE I. SUPPLÉMENT AUX FLEURS DU MAL

 

 

 

 

 

 

 

Nouvelles Fleurs du Mal

 

 

I. – Épigraphe pour un livre condamné

 

Lecteur paisible et bucolique,

Sobre et naïf homme de bien,

Jette ce livre saturnien,

Orgiaque et mélancolique.

Si tu n’as fait ta rhétorique

Chez Satan, le rusé doyen,

Jette ! tu n’y comprendrais rien ;

Ou tu me croirais hystérique.

Mais si, sans se laisser charmer,

Ton œil sait plonger dans les gouffres,

Lis-moi, pour apprendre à m’aimer ;

Âme curieuse qui souffres

Et vas cherchant ton paradis,

Plains-moi ! … sinon, je te maudis !

 

 

 

 

II. – L’examen de minuit

 

La pendule, sonnant minuit,

Ironiquement nous engage

À nous rappeler quel usage

Nous fîmes du jour qui s’enfuit :

– Aujourd’hui, date fatidique,

Vendredi, treize, nous avons,

Malgré tout ce que nous savons,

Mené le train d’un hérétique ;

Nous avons blasphémé Jésus,

Des Dieux le plus incontestable !

Comme un parasite à la table

De quelque monstrueux Crésus,

Nous avons, pour plaire à la brute,

Digne vassale des Démons,

Insulté ce que nous aimons,

Et flatté ce qui nous rebute ;

Contristé, servile bourreau,

Le faible qu’à tort on méprise ;

Salué l’énorme Bêtise,

La Bêtise au front de taureau ;

Baisé la stupide Matière

Avec grande dévotion,

Et de la putréfaction

Béni la blafarde lumière.

Enfin, nous avons, pour noyer

Le vertige dans le délire,

Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,

Dont la gloire est de déployer

L’ivresse des choses funèbres,

Bu sans soif et mangé sans faim ! …

– Vite soufflons la lampe, afin

De nous cacher dans les ténèbres !

 

 

 

 

III. – Madrigal triste

 

I

 

Que m’importe que tu sois sage ?

Sois belle ! et sois triste ! Les pleurs

Ajoutent un charme au visage,

Comme le fleuve au paysage ;

L’orage rajeunit les fleurs.

Je t’aime surtout quand la joie

S’enfuit de ton front terrassé ;

Quand ton cœur dans l’horreur se noie ;

Quand sur ton présent se déploie

Le nuage affreux du passé.

Je t’aime quand ton grand œil verse

Une eau chaude comme le sang ;

Quand, malgré ma main qui te berce,

Ton angoisse, trop lourde, perce

Comme un râle d’agonisant.

J’aspire, volupté divine !

Hymne profond, délicieux !

Tous les sanglots de ta poitrine,

Et crois que ton cœur s’illumine

Des perles que versent tes yeux !

 

II

 

Je sais que ton cœur, qui regorge

De vieux amours déracinés,

Flamboie encor comme une forge,

Et que tu couves sous ta gorge

Un peu de l’orgueil des damnés ;

Mais tant, ma chère, que tes rêves

N’auront pas reflété l’Enfer,

Et qu’en un cauchemar sans trêves,

Songeant de poisons et de glaives,

Éprise de poudre et de fer,

N’ouvrant à chacun qu’avec crainte,

Déchiffrant le malheur partout,

Te convulsant quand l’heure tinte,

Tu n’auras pas senti l’étreinte

De l’irrésistible Dégoût,

Tu ne pourras, esclave reine

Qui ne m’aimes qu’avec effroi,

Dans l’horreur de la nuit malsaine,

Me dire, l’âme de cris pleine :

« Je suis ton égale, ô mon Roi ! »

 

 

 

 

IV. – À une malabaraise.

 

Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche

Est large à faire envie à la plus belle blanche ;

À l’artiste pensif ton corps est doux et cher ;

Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.

Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t’a fait naître,

Ta tâche est d’allumer la pipe de ton maître,

De pourvoir les flacons d’eaux fraîches et d’odeurs,

De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,

Et, dès que le matin fait chanter les platanes,

D’acheter au bazar ananas et bananes.

Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus

Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus ;

Et quand descend le soir au manteau d’écarlate,

Tu poses doucement ton corps sur une natte,

Où tes rêves flottants sont pleins de colibris,

Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.

Pourquoi, l’heureuse enfant, veux-tu voir notre France,

Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance,

Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,

Faire de grands adieux à tes chers tamarins ?

Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles,

Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles,

Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,

Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,

Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges

Et vendre le parfum de tes charmes étranges,

L’œil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards,

Des cocotiers absents les fantômes épars !

 

 

 

 

V. – L’avertisseur

 

Tout homme digne de ce nom

A dans le cœur un Serpent jaune,

Installé comme sur un trône,

Qui, s’il dit : « Je veux ! » répond : « Non ! »

Plonge tes yeux dans les yeux fixes

Des Satyresses ou des Nixes,

La Dent dit : « Pense à ton devoir ! »

Fais des enfants, plante des arbres,

Polis des vers, sculpte des marbres,

La Dent dit : « Vivras-tu ce soir ? »

Quoi qu’il ébauche ou qu’il espère,

L’homme ne vit pas un moment

Sans subir l’avertissement

De l’insupportable Vipère.

 

 

 

 

VI. – Hymne

 

À la très chère, à la très belle

Qui remplit mon cœur de clarté,

À l’ange, à l’idole immortelle,

Salut en l’immortalité !

Elle se répand dans ma vie

Comme un air imprégné de sel,

Et dans mon âme inassouvie

Verse le goût de l’éternel.

Sachet toujours frais qui parfume

L’atmosphère d’un cher réduit,

Encensoir oublié qui fume

En secret à travers la nuit,

Comment, amour incorruptible,

T’exprimer avec vérité ?

Grain de musc qui gis, invisible,

Au fond de mon éternité !

À la très bonne, à la très belle

Qui fait ma joie et ma santé,

À l’ange, à l’idole immortelle,

Salut en l’immortalité !

 

 

 

 

VII. – La voix

 

Mon berceau s’adossait à la bibliothèque,

Babel sombre, où roman, science, fabliau,

Tout, la cendre latine et la poussière grecque,

Se mêlaient. J’étais haut comme un in-folio.

Deux voix me parlaient. L’une, insidieuse et ferme,

Disait : « La Terre est un gâteau plein de douceur ;

Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme !)

Te faire un appétit d’une égale grosseur. »

Et l’autre : « Viens ! oh ! viens voyager dans les rêves,

Au delà du possible, au delà du connu ! »

Et celle-là chantait comme le vent des grèves,

Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu,

Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie.

Je te répondis : « Oui ! douce voix ! » C’est d’alors

Que date ce qu’on peut, hélas ! nommer ma plaie

Et ma fatalité. Derrière les décors

De l’existence immense, au plus noir de l’abîme,

Je vois distinctement des mondes singuliers,

Et, de ma clairvoyance extatique victime,

Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.

Et c’est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,

J’aime si tendrement le désert et la mer ;

Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,

Et trouve un goût suave au vin le plus amer ;

Que je prends très souvent les faits pour des mensonges,

Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.

Mais la Voix me console et dit : « Garde tes songes :

Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous ! »

 

 

 

 

VIII. – Le rebelle

 

Un ange furieux fond du ciel comme un aigle,

Du mécréant saisit à plein poing les cheveux,

Et dit, le secouant : « Tu connaîtras la règle !

(Car je suis ton bon Ange, entends-tu ?) Je le veux !

Sache qu’il faut aimer, sans faire la grimace,

Le pauvre, le méchant, le tortu, l’hébété,

Pour que tu puisse faire, à Jésus, quand il passe,

Un tapis triomphal avec ta charité.

Tel est l’Amour ! Avant que ton cœur ne se blase,

À la gloire de Dieu rallume ton extase ;

C’est la Volupté vraie aux durables appas ! »

Et l’Ange, châtiant autant, ma foi ! qu’il aime,

De ses poings de géant torture l’anathème ;

Mais le damné répond toujours : « Je ne veux pas ! »

 

 

 

 

IX. – Le jet d’eau

 

Tes beaux yeux sont las, pauvre amante !

Reste longtemps, sans les rouvrir,

Dans cette pose nonchalante

Où t’a surprise le plaisir.

Dans la cour le jet d’eau qui jase

Et ne se tait ni nuit ni jour,

Entretient doucement l’extase

Où ce soir m’a plongé l’amour.

La gerbe épanouie

En mille fleurs,

Où Phœbé réjouie

Met ses couleurs,

Tombe comme une pluie

De larges pleurs.

Ainsi ton âme qu’incendie

L’éclair brûlant des voluptés

S’élance, rapide et hardie,

Vers les vastes cieux enchantés.

Puis, elle s’épanche, mourante,

En un flot de triste langueur,

Qui par une invisible pente

Descend jusqu’au fond de mon cœur.

La gerbe épanouie

En mille fleurs,

Où Phœbé réjouie

Met ses couleurs,

Tombe comme une pluie

De larges pleurs.

Ô toi, que la nuit rend si belle,

Qu’il m’est doux, penché vers tes seins,

D’écouter la plainte éternelle

Qui sanglote dans les bassins !

Lune, eau sonore, nuit bénie,

Arbres qui frissonnez autour,

Votre pure mélancolie

Est le miroir de mon amour.

La gerbe épanouie

En mille fleurs,

Où Phœbé réjouie

Met ses couleurs,

Tombe comme une pluie

De larges pleurs.

 

 

 

 

X. – Les yeux de Berthe

 

Vous pouvez mépriser les yeux les plus célèbres,

Beaux yeux de mon enfant, par où filtre et s’enfuit

Je ne sais quoi de bon, de doux comme la Nuit !

Beaux yeux, versez sur moi vos charmantes ténèbres !

Grands yeux de mon enfant, arcanes adorés,

Vous ressemblez beaucoup à ces grottes magiques

Où, derrière l’amas des ombres léthargiques,

Scintillent vaguement des trésors ignorés !

Mon enfant a des yeux obscurs, profonds et vastes

Comme toi, Nuit immense, éclairés comme toi !

Leurs feux sont ces pensers d’Amour, mêlés de Foi,

Qui pétillent au fond, voluptueux ou chastes.

 

 

 

 

XI. – La rançon

 

L’homme a, pour payer sa rançon,

Deux champs au tuf profond et riche,

Qu’il faut qu’il remue et défriche

Avec le fer de la raison ;

Pour obtenir la moindre rose,

Pour extorquer quelques épis,

Des pleurs salés de son front gris

Sans cesse il faut qu’il les arrose.

L’un est l’Art, et l’autre l’Amour.

– Pour rendre le juge propice,

Lorsque de la stricte justice

Paraîtra le terrible jour,

Il faudra lui montrer des granges

Pleines de moissons, et des fleurs

Dont les formes et les couleurs

Gagnent le suffrage des Anges.

 

 

 

 

XII. – Bien loin d’ici

 

C’est ici la case sacrée

Où cette fille très parée,

Tranquille et toujours préparée,

D’une main éventant ses seins,

Et son coude dans les coussins,

Écoute pleurer les bassins ;

C’est la chambre de Dorothée.

– La brise et l’eau chantent au loin

Leur chanson de sanglots heurtée

Pour bercer cette enfant gâtée.

Du haut en bas, avec grand soin,

Sa peau délicate est frottée

D’huile odorante et de benjoin.

Des fleurs se pâment dans un coin.

 

 

 

 

XIII. – Recueillement

 

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :

Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,

Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,

Va cueillir des remords dans la fête servile,

Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,

Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;

Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,

Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,

Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

 

 

 

 

XIV. – Le gouffre

 

Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.

– Hélas ! tout est abîme, – action, désir, rêve,

Parole ! et sur mon poil qui tout droit se relève

Maintes fois de la Peur je sens passer le vent.

En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève,

Le silence, l’espace affreux et captivant…

Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant

Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.

J’ai peur du sommeil comme on a peur d’un grand trou,

Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où ;

Je ne vois qu’infini par toutes les fenêtres,

Et mon esprit, toujours du vertige hanté,

Jalouse du néant l’insensibilité.

Ah ! ne jamais sortir des Nombres et des Êtres !

 

 

 

 

XV. – Les plaintes d’un Icare

 

Les amants des prostituées

Sont heureux, dispos et repus ;

Quant à moi, mes bras sont rompus

Pour avoir étreint des nuées.

C’est grâce aux astres nonpareils,

Qui tout au fond du ciel flamboient,

Que mes yeux consumés ne voient

Que des souvenirs de soleils.

En vain j’ai voulu de l’espace

Trouver la fin et le milieu ;

Sous je ne sais quel œil de feu

Je sens mon aile qui se casse ;

Et brûlé par l’amour du beau,

Je n’aurai pas l’honneur sublime

De donner mon nom à l’abîme

Qui me servira de tombeau.

 

 

 

 

XVI. – Le couvercle

 

En quelque lieu qu’il aille, ou sur mer ou sur terre,

Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc,

Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère,

Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant,

Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire,

Que son petit cerveau soit actif ou soit lent,

Partout l’homme subit la terreur du mystère,

Et ne regarde en haut qu’avec un œil tremblant.

En haut, le Ciel ! ce mur de caveau qui l’étouffe,

Plafond illuminé par un opéra bouffe

Où chaque histrion foule un sol ensanglanté ;

Terreur du libertin, espoir du fol ermite :

Le Ciel ! couvercle noir de la grande marmite

Où bout l’imperceptible et vaste Humanité.

 

 

 

 

Les Épaves

 

 

I. – Le coucher du soleil romantique

 

Que le soleil est beau quand tout frais il se lève,

Comme une explosion nous lançant son bonjour !

– Bienheureux celui-là qui peut avec amour

Saluer son coucher plus glorieux qu’un rêve !

Je me souviens ! J’ai vu tout, fleur, source, sillon,

Se pâmer sous son œil comme un cœur qui palpite…

– Courons vers l’horizon, il est tard, courons vite,

Pour attraper au moins un oblique rayon !

Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire ;

L’irrésistible Nuit établit son empire,

Noire, humide, funeste et pleine de frissons ;

Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,

Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage,

Des crapauds imprévus et de froids limaçons.

 

 

 

 

II. – Sur le Tasse en prison D’Eugène Delacroix

 

Le poète au cachot, débraillé, maladif,

Roulant un manuscrit sous son pied convulsif,

Mesure d’un regard que la terreur enflamme

L’escalier de vertige où s’abîme son âme.

Les rires enivrants dont s’emplit la prison

Vers l’étrange et l’absurde invitent sa raison ;

Le Doute l’environne, et la Peur ridicule,

Hideuse et multiforme, autour de lui circule.

Ce génie enfermé dans un taudis malsain,

Ces grimaces, ces cris, ces spectres dont l’essaim

Tourbillonne, ameuté derrière son oreille,

Ce rêveur que l’horreur de son logis réveille,

Voilà bien ton emblème, Âme aux songes obscurs,

Que le Réel étouffe entre ses quatre murs !

 

 

 

 

III. – L’imprévu

 

Harpagon qui veillait son père agonisant,

Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches :

« Nous avons au grenier un nombre suffisant,

Ce me semble, de vieilles planches ? »

Célimène roucoule et dit : « Mon cœur est bon,

Et naturellement, Dieu m’a faite très belle. »

– Son cœur ! cœur racorni, fumé comme un jambon,

Recuit à la flamme éternelle !

Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau,

Dit au pauvre, qu’il a noyé dans les ténèbres :

« Où donc l’aperçois-tu, ce créateur du Beau,

Ce redresseur que tu célèbres ? »

Mieux que tous, je connais certain voluptueux

Qui bâille nuit et jour, et se lamente et pleure,

Répétant, l’impuissant et le fat : « Oui, je veux

Être vertueux, dans une heure ! »

L’Horloge à son tour, dit à voix basse : « Il est mûr,

Le damné ! J’avertis en vain la chair infecte.

L’homme est aveugle, sourd, fragile comme un mur

Qu’habite et que ronge un insecte ! »

Et puis, quelqu’un paraît que tous avaient nié,

Et qui leur dit, railleur et fier : « Dans mon ciboire,

Vous avez, que je crois, assez communié

À la joyeuse Messe noire ?

Chacun de vous m’a fait un temple dans son cœur ;

Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde !

Reconnaissez Satan à son rire vainqueur,

Énorme et laid comme le monde !

Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris,

Qu’on se moque du maître, et qu’avec lui l’on triche,

Et qu’il soit naturel de recevoir deux prix,

D’aller au Ciel et d’être riche ?

Il faut que le gibier paye le vieux chasseur

Qui se morfond longtemps à l’affût de la proie.

Je vais vous emporter à travers l’épaisseur,

Compagnons de ma triste joie

À travers l’épaisseur de la terre et du roc,

À travers les amas confus de votre cendre,

Dans un palais aussi grand que moi, d’un seul bloc

Et qui n’est pas de pierre tendre ;

Car il est fait avec l’universel Péché,

Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire ! »

– Cependant, tout en haut de l’univers juché,

Un ange sonne la victoire

De ceux dont le cœur dit : « Que béni soit ton fouet,

Seigneur ! que la Douleur, ô Père, soit bénie !

Mon âme dans tes mains n’est pas un vain jouet,

Et ta prudence est infinie. »

Le son de la trompette est si délicieux,

Dans ces soirs solennels de célestes vendanges,

Qu’il s’infiltre comme une extase dans tous ceux

Dont elle chante les louanges.

 

 

 

 

IV. – Les promesses d’un visage

 

J’aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés,

D’où semblent couler des ténèbres,

Tes yeux, quoique très noirs, m’inspirent des pensers

Qui ne sont pas du tout funèbres.

Tes yeux, qui sont d’accord avec tes noirs cheveux,

Avec ta crinière élastique,

Tes yeux, languissamment, me disent : « Si tu veux,

Amant de la muse plastique,

Suivre l’espoir qu’en toi nous avons excité,

Et tous les goûts que tu professes,

Tu pourras constater notre véracité

Depuis le nombril jusqu’aux fesses ;

Tu trouveras au bout de deux beaux seins bien lourds,

Deux larges médailles de bronze,

Et sous un ventre uni, doux comme du velours,

Bistré comme la peau d’un bonze,

Une riche toison qui, vraiment, est la sœur

De cette énorme chevelure,

Souple et frisée, et qui t’égale en épaisseur,

Nuit sans étoiles, Nuit obscure ! »

 

 

 

 

V. – Le monstre ou Le paranymphe d’une nymphe macabre

 

 

I

 

Tu n’es certes pas, ma très chère,

Ce que Veuillot nomme un tendron.

Le jeu, l’amour, la bonne chère,

Bouillonnent en toi, vieux chaudron !

Tu n’es plus fraîche, ma très chère,

Ma vieille infante ! Et cependant

Tes caravanes insensées

T’ont donné ce lustre abondant

Des choses qui sont très usées,

Mais qui séduisent cependant.

Je ne trouve pas monotone

La verdeur de tes quarante ans ;

Je préfère tes fruits, Automne,

Aux fleurs banales du Printemps !

Non, tu n’es jamais monotone !

Ta carcasse a des agréments

Et des grâces particulières ;

Je trouve d’étranges piments

Dans le creux de tes deux salières

Ta carcasse a des agréments !

Nargue des amants ridicules

Du melon et du giraumont !

Je préfère tes clavicules

À celles du roi Salomon,

Et je plains ces gens ridicules !

Tes cheveux, comme un casque bleu,

Ombragent ton front de guerrière,

Qui ne pense et rougit que peu,

Et puis se sauvent par derrière,

Comme les crins d’un casque bleu.

Tes yeux qui semblent de la boue,

Où scintille quelque fanal,

Ravivés au fard de ta joue,

Lancent un éclair infernal !

Tes yeux sont noirs comme la boue !

Par sa luxure et son dédain

Ta lèvre amère nous provoque ;

Cette lèvre, c’est un Eden

Qui nous attire et qui nous choque.

Quelle luxure ! et quel dédain !

Ta jambe musculeuse et sèche

Sait gravir au haut des volcans,

Et malgré la neige et la dèche

Danser les plus fougueux cancans.

Ta jambe est musculeuse et sèche ;

Ta peau brûlante et sans douceur,

Comme celle des vieux gendarmes,

Ne connaît pas plus la sueur

Que ton œil ne connaît les larmes,

(Et pourtant elle a sa douceur !)

 

II

 

Sotte, tu t’en vas droit au Diable !

Volontiers j’irais avec toi,

Si cette vitesse effroyable

Ne me causait pas quelque émoi.

Va-t’en donc, toute seule, au Diable !

Mon rein, mon poumon, mon jarret

Ne me laissent plus rendre hommage

À ce Seigneur, comme il faudrait.

« Hélas ! c’est vraiment bien dommage ! »

Disent mon rein et mon jarret.

Oh ! très sincèrement je souffre

De ne pas aller aux sabbats,

Pour voir, quand il pète du soufre,

Comment tu lui baises son cas !

Oh ! très sincèrement je souffre !

Je suis diablement affligé

De ne pas être ta torchère,

Et de te demander congé,

Flambeau d’enfer ! Juge, ma chère,

Combien je dois être affligé,

Puisque depuis longtemps je t’aime,

Étant très logique ! En effet,

Voulant du Mal chercher la crème

Et n’aimer qu’un monstre parfait,

Vraiment oui ! vieux monstre, je t’aime !

 

 

 

 

VI. – Vers pour le portrait de M. Honoré Daumier

 

Celui dont nous t’offrons l’image,

Et dont l’art, subtil entre tous,

Nous enseigne à rire de nous,

Celui-là, lecteur, est un sage.

C’est un satirique, un moqueur ;

Mais l’énergie avec laquelle

Il peint le Mal et sa séquelle,

Prouve la beauté de son cœur.

Son rire n’est pas la grimace

De Melmoth ou de Méphisto

Sous la torche de l’Alecto

Qui les brûle, mais qui nous glace,

Leur rire, hélas ! de la gaieté

N’est que la douloureuse charge.

Le sien rayonne, franc et large,

Comme un signe de sa bonté !

 

 

 

 

VII. – Lola de Valence

 

Entre tant de beautés que partout on peut voir,

Je comprends bien, amis, que le désir balance ;

Mais on voit scintiller en Lola de Valence

Le charme inattendu d’un bijou rose et noir

 

 

 

 

VIII. – Sur les débuts d’Amina Boschetti Au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles

 

Amina bondit, – fuit, – puis voltige et sourit ;

Le Welche dit : « Tout ça, pour moi, c’est du prâcrit ;

Je ne connais, en fait de nymphes bocagères,

Que celle de Montagne-aux-Herbes-potagères. »

Du bout de son pied fin et de son œil qui rit,

Amina verse à flots le délire et l’esprit ;

Le Welche dit : « Fuyez, délices mensongères !

Mon épouse n’a pas ces allures légères. »

Vous ignorez, sylphide au jarret triomphant,

Qui voulez enseigner la valse à l’éléphant,

Au hibou la gaieté, le rire à la cigogne,

Que sur la grâce en feu le Welche dit : « Haro ! »

Et que, le doux Bacchus lui versant du bourgogne,

Le monstre répondrait : « J’aime mieux le faro ! »

 

 

 

 

IX. – À M. Eugène Fromentin à propos d’un importun qui se disait son ami

 

Il me dit qu’il était très riche,

Mais qu’il craignait le choléra ;

– Que de son or il était chiche,

Mais qu’il goûtait fort l’Opéra ;

– Qu’il raffolait de la nature,

Ayant connu monsieur Corot ;

– Qu’il n’avait pas encor voiture,

Mais que cela viendrait bientôt ;

– Qu’il aimait le marbre et la brique,

Les bois noirs et les bois dorés ;

– Qu’il possédait dans sa fabrique

Trois contremaîtres décorés ;

– Qu’il avait, sans compter le reste,

Vingt mille actions sur le Nord ;

Qu’il avait trouvé, pour un zeste,

Des encadrements d’Oppenord ;

Qu’il donnerait (fût-ce à Luzarches !)

Dans le bric-à-brac jusqu’au cou,

Et qu’au Marché des Patriarches

Il avait fait plus d’un bon coup ;

Qu’il n’aimait pas beaucoup sa femme,

Ni sa mère ; – mais qu’il croyait

À l’immortalité de l’âme,

Et qu’il avait lu Niboyet !

– Qu’il penchait pour l’amour physique,

Et qu’à Rome, séjour d’ennui,

Une femme, d’ailleurs phtisique,

Était morte d’amour pour lui.

Pendant trois heures et demie,

Ce bavard, venu de Tournai,

M’a dégoisé toute sa vie ;

J’en ai le cerveau consterné.

S’il fallait décrire ma peine,

Ce serait à n’en plus finir ;

Je me disais, domptant ma haine :

« Au moins, si je pouvais dormir ! »

Comme un qui n’est pas à son aise,

Et qui n’ose pas s’en aller,

Je frottais de mon cul ma chaise,

Rêvant de le faire empaler.

Ce monstre se nomme Bastogne ;

Il fuyait devant le fléau.

Moi, je fuirai jusqu’en Gascogne,

Ou j’irai me jeter à l’eau,

Si dans ce Paris, qu’il redoute,

Quand chacun sera retourné,

Je trouve encore sur ma route

Ce fléau, natif de Tournai.

Bruxelles, 1865.

 

 

 

 

X. – Un cabaret folâtre Sur la route de Bruxelles à Uccle

 

Vous qui raffolez des squelettes

Et des emblèmes détestés,

Pour épicer les voluptés,

(Fût-ce de simples omelettes !)

Vieux Pharaon, ô Monselet !

Devant cette enseigne imprévue,

J’ai rêvé de vous : À la vue

Du Cimetière, Estaminet.

 

 

 

 

Poèmes de l’édition posthume des Fleurs du Mal

 

 

I. – La prière d’un païen

 

Ah ! ne ralentis pas tes flammes ;

Réchauffe mon cœur engourdi,

Volupté, torture des âmes !

Diva ! supplicem exaudî !

Déesse dans l’air répandue,

Flamme dans notre souterrain !

Exauce une âme morfondue,

Qui te consacre un chant d’airain.

Volupté, sois toujours ma reine !

Prends le masque d’une sirène

Faite de chair et de velours,

Ou verse-moi tes sommeils lourds

Dans le vin informe et mystique,

Volupté, fantôme élastique !

 

 

 

 

II. – La lune offensée

 

Ô Lune qu’adoraient discrètement nos pères,

Du haut des pays bleus où, radieux sérail,

Les astres vont se suivre en pimpant attirail,

Ma vieille Cynthia, lampe de nos repaires,

Vois-tu les amoureux, sur leurs grabats prospères,

De leur bouche en dormant montrer le frais émail ?

Le poète buter du front sur son travail ?

Ou sous les gazons secs s’accoupler les vipères ?

Sous ton domino jaune, et d’un pied clandestin,

Vas-tu, comme jadis, du soir jusqu’au matin,

Baiser d’Endymion les grâces surannées ?

– « Je vois ta mère, enfant de ce siècle appauvri,

Qui vers son miroir penche un lourd amas d’années,

Et plâtre artistement le sein qui t’a nourri ! »

 

 

 

 

III. – Le calumet de paix Imité de Longfellow

 

 

I

 

Or Gitche Manito, le Maître de la vie,

Le Puissant, descendit dans la verte prairie,

Dans l’immense prairie aux coteaux montueux ;

Et là, sur les rochers de la Rouge Carrière,

Dominant tout l’espace et baigné de lumière,

Il se tenait debout, vaste et majestueux.

Alors il convoqua les peuples innombrables,

Plus nombreux que ne sont les herbes et les sables

Avec sa main terrible il rompit un morceau

Du rocher, dont il fit une pipe superbe,

Puis, au bord du ruisseau, dans une énorme gerbe,

Pour s’en faire un tuyau, choisit un long roseau.

Pour la bourrer il prit au saule son écorce ;

Et lui, le Tout-Puissant, Créateur de la Force,

Debout, il alluma, comme un divin fanal,

La Pipe de la Paix. Debout sur la Carrière

Il fumait, droit, superbe et baigné de lumière.

Or, pour les nations c’était le grand signal.

Et lentement montait la divine fumée

Dans l’air doux du matin, onduleuse, embaumée.

Et d’abord ce ne fut qu’un sillon ténébreux ;

Puis la vapeur se fit plus bleue et plus épaisse,

Puis blanchit ; et montant, et grossissant sans cesse,

Elle alla se briser au dur plafond des cieux.

Des plus lointains sommets des Montagnes Rocheuses,

Depuis les lacs du Nord aux ondes tapageuses,

Depuis Tawasentha, le vallon sans pareil,

Jusqu’à Tuscaloosa, la forêt parfumée,

Tous virent le signal et l’immense fumée

Montant paisiblement dans le matin vermeil.

Les Prophètes disaient : « Voyez-vous cette bande

De vapeur, qui, semblable à la main qui commande,

Oscille et se détache en noir sur le soleil ?

C’est Gitche Manito, le Maître de la Vie,

Qui dit aux quatre coins de l’immense prairie :

Je vous convoque tous, guerriers, à mon conseil ! »

Par le chemin des eaux, par la route des plaines,

Par les quatre côtés d’où soufflent les haleines

Du vent, tous les guerriers de chaque tribu, tous,

Comprenant le signal du nuage qui bouge,

Vinrent docilement à la Carrière Rouge

Où Gitche Manito leur donnait rendez-vous.

Les guerriers se tenaient sur la verte prairie,

Tous équipés en guerre, et la mine aguerrie,

Bariolés ainsi qu’un feuillage automnal ;

Et la haine qui fait combattre tous les êtres,

La haine qui brûlait les yeux de leurs ancêtres

Incendiait encor leurs yeux d’un feu fatal.

Et leurs yeux étaient pleins de haine héréditaire.

Or, Gitche Manito, le Maître de la Terre,

Les considérait tous avec compassion,

Comme un père très bon, ennemi du désordre,

Qui voit ses chers petits batailler et se mordre.

Tel Gitche Manito pour toute nation.

Il étendit sur eux sa puissante main droite

Pour subjuguer leur cœur et leur nature étroite,

Pour rafraîchir leur fièvre à l’ombre de sa main ;

Puis il leur dit avec sa voix majestueuse,

Comparable à la voix d’une eau tumultueuse

Qui tombe, et rend un son monstrueux, surhumain !

 

II

 

« Ô ma postérité, déplorable et chérie !

Ô mes fils ! écoutez la divine raison.

C’est Gitche Manito, le Maître de la Vie,

Qui vous parle ! celui qui dans votre patrie

A mis l’ours, le castor, le renne et le bison.

Je vous ai fait la chasse et la pêche faciles ;

Pourquoi donc le chasseur devient-il assassin ?

Le marais fut par moi peuplé de volatiles ;

Pourquoi n’êtes-vous pas contents, fils indociles ?

Pourquoi l’homme fait-il la chasse à son voisin ?

Je suis vraiment bien las de vos horribles guerres.

Vos prières, vos vœux mêmes sont des forfaits !

Le péril est pour vous dans vos humeurs contraires,

Et c’est dans l’union qu’est votre force. En frères

Vivez donc, et sachez vous maintenir en paix.

Bientôt vous recevrez de ma main un Prophète

Qui viendra vous instruire et souffrir avec vous.

Sa parole fera de la vie une fête ;

Mais si vous méprisez sa sagesse parfaite,

Pauvres enfants maudits, vous disparaîtrez tous !

Effacez dans les flots vos couleurs meurtrières.

Les roseaux sont nombreux et le roc est épais ;

Chacun en peut tirer sa pipe. Plus de guerres,

Plus de sang ! Désormais vivez comme des frères,

Et tous, unis, fumez le Calumet de Paix ! »

 

III

 

Et soudain tous, jetant leurs armes sur la terre,

Lavent dans le ruisseau les couleurs de la guerre

Qui luisaient sur leurs fronts cruels et triomphants.

Chacun creuse une pipe et cueille sur la rive

Un long roseau qu’avec adresse il enjolive.

Et l’Esprit souriait à ses pauvres enfants !

Chacun s’en retourna, l’âme calme et ravie,

Et Gitche Manito, le Maître de la Vie,

Remonta par la porte entr’ouverte des cieux.

– À travers la vapeur splendide du nuage

Le Tout-Puissant montait, content de son ouvrage,

Immense, parfumé, sublime, radieux !

 

 

 

 

IV. – À Théodore de Banville

 

Vous avez empoigné les crins de la Déesse

Avec un tel poignet, qu’on vous eût pris, à voir

Et cet air de maîtrise et ce beau nonchaloir,

Pour un jeune ruffian terrassant sa maîtresse.

L’œil clair et plein du feu de la précocité,

Vous avez prélassé votre orgueil d’architecte

Dans des constructions dont l’audace correcte

Fait voir quelle sera votre maturité.

Poète, notre sang nous fuit par chaque pore,

Est-ce que par hasard la robe de Centaure,

Qui changeait toute veine en funèbre ruisseau,

Était teinte trois fois dans les laves subtiles

De ces vindicatifs et monstrueux reptiles

Que le petit Hercule étranglait au berceau ?

 

 

 

 

APPENDICE II. AUTRES PIÈCES

 

 

 

 

 

Bribes

 

Orgueil

Anges habillés d’or, de pourpre et d’hyacinthe.

Le génie et l’amour sont des devoirs faciles.

Le goinfre

En ruminant je ris des passants faméliques.

Je crèverais comme un obus,

Si je n’absorbais comme un chancre.

J’ai pétri de la boue et j’en ai fait de l’or.

Il portait dans les yeux la force de son cœur.

Dans Paris son désert vivant sans feu ni lieu,

Aussi fort qu’une bête, aussi libre qu’un Dieu.

Son regard n’était pas nonchalant, ni timide,

Mais exhalait plutôt quelque chose d’avide,

Et, comme sa narine, exprimait les émois

Des artistes devant les œuvres de leurs doigts.

Ta jeunesse sera plus féconde en orages

Que cette canicule aux yeux pleins de lueurs

Qui sur nos fronts pâlis tord ses bras en sueurs,

Et soufflant dans la nuit ses haleines fiévreuses,

Rend de leurs frêles corps les filles amoureuses,

Et les fait au miroir, stérile volupté,

Contempler les fruits mûrs de leur virginité.

Mais je vois à cet œil tout chargé de tempêtes

Que ton cœur n’est pas fait pour les paisibles fêtes,

Et que cette beauté, sombre comme le fer,

Est de celles que forge et que polit l’Enfer

Pour accomplir un jour d’effroyables luxures

Et contrister le cœur des humbles créatures.

Affaissant sous son poids un énorme oreiller,

Un beau corps était là, doux à voir sommeiller,

Et son sommeil orné d’un sourire superbe

……………………

L’ornière de son dos par le désir hanté.

L’air était imprégné d’une amoureuse rage ;

Les insectes volaient à la lampe et nul vent

Ne faisait tressaillir le rideau ni l’auvent.

C’était une nuit chaude, un vrai bain de jouvence.

Grand ange qui portez sur votre fier visage

La noirceur de l’Enfer d’où vous êtes monté ;

Dompteur féroce et doux qui m’avez mis en cage

Pour servir de spectacle à votre cruauté,

Cauchemar de mes nuits, Sirène sans corsage,

Qui me tirez, toujours debout à mon côté,

Par ma robe de saint ou ma barbe de sage

Pour m’offrir le poison d’un amour effronté

Damnation

Le banc inextricable et dur,

La passe au col étroit, le maëlstrom vorace,

Agitent moins de sable et de varech impur

Que nos cœurs où pourtant tant de ciel se reflète ;

Ils sont une jetée à l’air noble et massif,

Où le phare reluit, bienfaisante vedette,

Mais que mine en dessous le taret corrosif ;

On peut les comparer encore à cette auberge,

Espoir des affamés, où cognent sur le tard,

Blessés, brisés, jurant, priant qu’on les héberge,

L’écolier, le prélat, la gouge et le soudard.

Ils ne reviendront pas dans les chambres infectes ;

Guerre, science, amour, rien ne veut plus de nous.

L’âtre était froid, les lits et le vin pleins d’insectes ;

Ces visiteurs, il faut les servir à genoux !

Spleen.

 

 

 

 

Ébauche d’un épilogue pour la 2e édition

 

Tranquille comme un sage et doux comme un maudit,

… j’ai dit :

Je t’aime, ô ma très belle, ô ma charmante…

Que de fois…

Tes débauches sans soif et tes amours sans âme,

Ton goût de l’infini

Qui partout, dans le mal lui-même, se proclame,

Tes bombes, tes poignards, tes victoires, tes fêtes,

Tes faubourgs mélancoliques,

Tes hôtels garnis,

Tes jardins pleins de soupirs et d’intrigues,

Tes temples vomissant la prière en musique,

Tes désespoirs d’enfant, tes jeux de vieille folle,

Tes découragements ;

Et tes jeux d’artifice, éruptions de joie,

Qui font rire le Ciel, muet et ténébreux.

Ton vice vénérable étalé dans la soie,

Et ta vertu risible, au regard malheureux,

Douce, s’extasiant au luxe qu’il déploie…

Tes principes sauvés et tes lois conspuées,

Tes monuments hautains où s’accrochent les brumes.

Tes dômes de métal qu’enflamme le soleil,

Tes reines de théâtre aux voix enchanteresses,

Tes tocsins, tes canons, orchestre assourdissant,

Tes magiques pavés dressés en forteresses,

Tes petits orateurs, aux enflures baroques,

Prêchant l’amour, et puis tes égouts pleins de sang,

S’engouffrant dans l’Enfer comme des Orénoques,

Tes anges, tes bouffons neufs aux vieilles défroques

Anges revêtus d’or, de pourpre et d’hyacinthe,

Ô vous, soyez témoins que j’ai fait mon devoir

Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.

Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence,

Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.

 

 

 

 

Poèmes divers

 

I

 

N’est-ce pas qu’il est doux, maintenant que nous sommes

Fatigués et flétris comme les autres hommes,

De chercher quelquefois à l’Orient lointain

Si nous voyons encore les rougeurs du matin,

Et, quand nous avançons dans la rude carrière,

D’écouter les échos qui chantent en arrière

Et les chuchotements de ces jeunes amours

Que le Seigneur a mis au début de nos jours ?

 

 

 

 

II

 

Il aimait à la voir, avec ses jupes blanches,

Courir tout au travers du feuillage et des branches,

Gauche et pleine de grâce, alors qu’elle cachait

Sa jambe, si la robe aux buissons s’accrochait.

 

 

 

 

III – Incompatibilité

 

Tout là-haut, tout là-haut, loin de la route sûre,

Des fermes, des vallons, par delà les coteaux,

Par delà les forêts, les tapis de verdure,

Loin des derniers gazons foulés par les troupeaux,

On rencontre un lac sombre encaissé dans l’abîme

Que forment quelques pics désolés et neigeux ;

L’eau, nuit et jour, y dort dans un repos sublime,

Et n’interrompt jamais son silence orageux.

Dans ce morne désert, à l’oreille incertaine

Arrivent par moments des bruits faibles et longs,

Et des échos plus morts que la cloche lointaine

D’une vache qui paît aux penchants des vallons.

Sur ces monts où le vent efface tout vestige,

Ces glaciers pailletés qu’allume le soleil,

Sur ces rochers altiers où guette le vertige,

Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil,

Sous mes pieds, sur ma tête et partout, le silence,

Le silence qui fait qu’on voudrait se sauver,

Le silence éternel et la montagne immense,

Car l’air est immobile et tout semble rêver.

On dirait que le ciel, en cette solitude,

Se contemple dans l’onde, et que ces monts, là-bas,

Écoutent, recueillis, dans leur grave attitude,

Un mystère divin que l’homme n’entend pas.

Et lorsque par hasard une nuée errante

Assombrit dans son vol le lac silencieux,

On croirait voir la robe ou l’ombre transparente

D’un esprit qui voyage et passe dans les cieux.

 

 

 

 

IV

 

Tout à l’heure je viens d’entendre

Dehors résonner doucement

D’un air monotone et si tendre

Qu’il bruit en moi vaguement,

Une de ces vielles plaintives,

Muses des pauvres Auvergnats,

Qui jadis aux heures oisives

Nous charmaient si souvent, hélas !

Et, son espérance détruite,

Le pauvre s’en fut tristement ;

Et moi je pensai tout de suite

À mon ami que j’aime tant,

Qui me disait en promenade

Que pour lui c’était un plaisir

Qu’une semblable sérénade

Dans un morne et long loisir.

Nous aimions cette humble musique

Si douce à nos esprits lassés

Quand elle vient, mélancolique,

Répondre à de tristes pensers.

– Et j’ai laissé les vitres closes,

Ingrat, pour qui m’a fait ainsi

Rêver de si charmantes choses,

Et penser à mon cher Henri !

 

 

 

V

 

Hélas ! qui n’a gémi sur autrui, sur soi-même ?

Et qui n’a dit à Dieu : « Pardonnez-moi, Seigneur,

Si personne ne m’aime et si nul n’a mon cœur ?

Ils m’ont tous corrompu ; personne ne vous aime ! »

Alors lassé du monde et de ses vains discours,

Il faut lever les yeux aux voûtes sans nuages,

Et ne plus s’adresser qu’aux muettes images,

De ceux qui n’aiment rien consolantes amours.

Alors il faut s’entourer de mystère,

Se fermer aux regards, et sans morgue et sans fiel,

Sans dire à vos voisins : « Je n’aime que le ciel, »

Dire à Dieu : « Consolez mon âme de la terre ! »

Tel, fermé par son prêtre, un pieux monument,

Quand sur nos sombres toits la nuit est descendue,

Quand la foule a laissé le pavé de la rue,

Se remplit de silence et de recueillement.

 

 

 

 

VI

 

Vous avez, compagnon dont le cœur est poète,

Passé dans quelque bourg tout paré, tout vermeil,

Quand le ciel et la terre ont un bel air de fête,

Un dimanche éclairé par un joyeux soleil ;

Quand le clocher s’agite et qu’il chante à tue-tête,

Et tient dès le matin le village en éveil,

Quand tous pour entonner l’office qui s’apprête,

S’en vont, jeunes et vieux, en pimpant appareil ;

Lors, s’élevant au fond de votre âme mondaine,

Des sons d’orgue mourant et de cloche lointaine

Vous ont-ils pas tiré malgré vous un soupir ?

Cette dévotion des champs, joyeuse et franche,

Ne vous a-t-elle pas, triste et doux souvenir,

Rappelé qu’autrefois vous aimiez le dimanche ?

 

 

 

 

VII

 

Je n’ai pas pour maîtresse une lionne illustre :

La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre ;

Invisible aux regards de l’univers moqueur,

Sa beauté ne fleurit que dans mon triste cœur.

Pour avoir des souliers elle a vendu son âme.

Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme,

Je tranchais du Tartufe et singeais la hauteur,

Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.

Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque.

Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque ;

Ce qui n’empêche pas les baisers amoureux

De pleuvoir sur son front plus pelé qu’un lépreux.

Elle louche, et l’effet de ce regard étrange

Qu’ombragent des cils noirs plus longs que ceux d’un ange,

Est tel que tous les yeux pour qui l’on s’est damné

Ne valent pas pour moi son œil juif et cerné.

Elle n’a que vingt ans ; – la gorge déjà basse

Pend de chaque côté comme une calebasse,

Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps,

Ainsi qu’un nouveau-né, je la tette et la mords,

Et bien qu’elle n’ait pas souvent même une obole

Pour se frotter la chair et pour s’oindre l’épaule,

Je la lèche en silence avec plus de ferveur

Que Madeleine en feu les deux pieds du Sauveur.

La pauvre créature, au plaisir essoufflée,

A de rauques hoquets la poitrine gonflée,

Et je devine au bruit de son souffle brutal

Qu’elle a souvent mordu le pain de l’hôpital.

Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle,

Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle,

Car, ayant trop ouvert son cœur à tous venants,

Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.

Ce qui fait que de suif elle use plus de livres

Qu’un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres,

Et redoute bien moins la faim et ses tourments

Que l’apparition de ses défunts amants.

Si vous la rencontrez, bizarrement parée,

Se faufilant, au coin d’une rue égarée,

Et la tête et l’œil bas comme un pigeon blessé,

Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d’ordure

Au visage fardé de cette pauvre impure

Que déesse Famine a par un soir d’hiver,

Contrainte à relever ses jupons en plein air.

Cette bohème-là, c’est mon tout, ma richesse,

Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,

Celle qui m’a bercé sur son giron vainqueur,

Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur.

 

 

 

 

VIII

 

Ci-gît, qui pour avoir par trop aimé les gaupes,

Descendit jeune encore au royaume des taupes.

 

 

 

 

IX

 

Noble femme au bras fort, qui durant les longs jours

Sans penser bien ni mal dors ou rêves toujours,

Fièrement troussée à l’antique,

Toi que depuis dix ans qui pour moi se font lents

Ma bouche bien apprise aux baisers succulents

Choya d’un amour monastique –

Prêtresse de débauche et ma sœur de plaisir

Qui toujours dédaignas de porter et nourrir

Un homme en tes cavités saintes,

Tant tu crains et tu fuis le stygmate alarmant

Que la vertu creusa de son soc infamant

Au flanc des matrones enceintes.

 

 

 

 

X

 

Tous imberbes alors, sur les vieux bancs de chêne

Plus polis et luisants que des anneaux de chaîne,

Que, jour à jour, la peau des hommes a fourbis,

Nous traînions tristement nos ennuis, accroupis

Et voûtés sous le ciel carré des solitudes,

Où l’enfant boit, dix ans, l’âpre lait des études.

C’était dans ce vieux temps, mémorable et marquant,

Où forcés d’élargir le classique carcan,

Les professeurs, encor rebelles à vos rimes,

Succombaient sous l’effort de nos folles escrimes

Et laissaient l’écolier, triomphant et mutin,

Faire à l’aise hurler Triboulet en latin. –

Qui de nous en ces temps d’adolescences pâles,

N’a connu la torpeur des fatigues claustrales,

– L’œil perdu dans l’azur morne d’un ciel d’été,

Ou l’éblouissement de la neige, – guetté,

L’oreille avide et droite, – et bu, comme une meute,

L’écho lointain d’un livre, ou le cri d’une émeute ?

C’était surtout l’été, quand les plombs se fondaient,

Que ces grands murs noircis en tristesse abondaient,

Lorsque la canicule ou le fumeux automne

Irradiait les cieux de son feu monotone,

Et faisait sommeiller, dans les sveltes donjons,

Les tiercelets criards, effroi des blancs pigeons ;

Saison de rêverie, où la Muse s’accroche

Pendant un jour entier au battant d’une cloche ;

Où la Mélancolie, à midi, quand tout dort,

Le menton dans la main, au fond du corridor, –

L’œil plus noir et plus bleu que la Religieuse

Dont chacun sait l’histoire obscène et douloureuse,

– Traîne un pied alourdi de précoces ennuis,

Et son front moite encore des langueurs de ses nuits.

– Et puis venaient les soirs malsains, les nuits fiévreuses,

Qui rendent de leurs corps les filles amoureuses,

Et les font, aux miroirs, – stérile volupté, –

Contempler les fruits mûrs de leur nubilité, –

Les soirs italiens, de molle insouciance,

– Qui des plaisirs menteurs révèlent la science,

– Quand la sombre Vénus, du haut des balcons noirs,

Verse des flots de musc de ses frais encensoirs. –

……………………

Ce fut dans ce conflit de molles circonstances,

Mûri par vos sonnets, préparés par vos stances,

Qu’un soir, ayant flairé le livre et son esprit,

J’emportai sur mon cœur l’histoire d’Amaury.

Tout abîme mystique est à deux pas du doute. –

Le breuvage infiltré lentement, goutte à goutte,

En moi qui, dès quinze ans, vers le gouffre entraîné,

Déchiffrais couramment les soupirs de René,

Et que de l’inconnu la soif bizarre alterre,

– A travaillé le fond de la plus mince artère. –

J’en ai tout absorbé, les miasmes, les parfums,

Le doux chuchotement des souvenirs défunts,

Les longs enlacements des phrases symboliques,

– Chapelets murmurants de madrigaux mystiques ;

– Livre voluptueux, si jamais il en fut. –

Et depuis, soit au fond d’un asile touffu,

Soit que, sous les soleils des zones différentes,

L’éternel bercement des houles enivrantes,

Et l’aspect renaissant des horizons sans fin

Ramenassent ce cœur vers le songe divin, –

Soit dans les lourds loisirs d’un jour caniculaire,

Ou dans l’oisiveté frileuse de frimaire, –

Sous les flots du tabac qui masque le plafond,

J’ai partout feuilleté le mystère profond

De ce livre si cher aux âmes engourdies

Que leur destin marqua des mêmes maladies,

Et, devant le miroir, j’ai perfectionné

L’art cruel qu’un démon, en naissant, m’a donné,

– De la douleur pour faire une volupté vraie. –

D’ensanglanter un mal et de gratter sa plaie.

Poète, est-ce une injure ou bien un compliment ?

Car je suis vis à vis de vous comme un amant

En face du fantôme, au geste plein d’amorces,

Dont la main et dont l’œil ont, pour pomper les forces,

Des charmes inconnus. – Tous les êtres aimés

Sont des vases de fiel qu’on boit, les yeux fermés,

Et le cœur transpercé, que la douleur allèche,

Expire chaque jour en bénissant sa flèche.

 

 

 

 

XI

 

– Combien dureront nos amours ?

Dit la pucelle au clair de lune.

L’amoureux répond : – Ô ma brune,

Toujours, toujours !

Quand tout sommeille aux alentours,

Élise, se tortillant d’aise,

Dit qu’elle veut que je la baise

Toujours, toujours !

Moi, je dis : – Pour charmer mes jours

Et le souvenir de mes peines,

Bouteilles ; que n’êtes-vous pleines

Toujours, toujours !

Mais le plus chaste des amours,

L’amoureux le plus intrépide,

Comme un flacon s’use et se vide

Toujours, toujours !

 

 

 

 

XII

 

Au milieu de la foule, errantes, confondues,

Gardant le souvenir précieux d’autrefois,

Elles cherchent l’écho de leurs voix éperdues,

Tristes comme, le soir, deux colombes perdues

Et qui s’appellent dans les bois.

 

 

 

 

XIII

 

Je vis, et ton bouquet est de l’architecture :

C’est donc lui la beauté, car c’est moi la nature ;

Si toujours la nature embellit la beauté,

Je fais valoir tes fleurs… me voilà trop flatté.

 

 

 

 

XIV – Monselet Paillard

 

Vers destinés à son portrait.

On me nomme le petit chat ;

Modernes petites-maîtresses,

J’unis à vos délicatesses

La force d’un jeune pacha.

La douceur de la voûte bleue

Est concentrée en mon regard ;

Si vous voulez me voir hagard,

Lectrices, mordez-moi la queue !

 

 

 

 

XV

 

D’un esprit biscornu le séduisant projet

– Qui de tant de héros va choisir Bruandet !

 

 

 

XVI

 

Vers laissés chez un ami absent

5 heures, à l’Hermitage.

Mon cher, je suis venu chez vous

Pour entendre une langue humaine ;

Comme un, qui, parmi les Papous,

Chercherait son ancienne Athène,

Puisque chez les Topinambous

Dieu me fait faire quarantaine,

Aux sots je préfère les fous

– Dont je suis, chose, hélas ! certaine.

Offrez à Mam’selle Fanny

(Qui ne répondra pas : Nenny,

Le salut n’étant pas d’un âne,)

L’hommage d’un bon écrivain,

– Ainsi qu’à l’ami Lécrivain

Et qu’à Mams’elle Jeanne.

 

 

 

 

XVII

 

Sonnet pour s’excuser de ne pas accompagner un ami à Namur.

Puisque vous allez vers la ville

Qui, bien qu’un fort mur l’encastrât,

Défraya la verve servile

Du fameux poète castrat ;

Puisque vous allez en vacances

Goûter un plaisir recherché,

Usez toutes vos éloquences,

Mon bien cher Coco-Malperché.

(Comme je le ferais moi-même)

À dire là-bas combien j’aime

Ce tant folâtre Monsieur Rops,

Qui n’est pas un grand prix de Rome,

Mais dont le talent est haut comme

La pyramide de Chéops !

 

 

 

 

XVIII

 

Monsieur Auguste Malassis

Rue de Mercélis

Numéro trente-cinq bis

Dans le faubourg d’Ixelles,

Bruxelles.

(Recommandée à l’Arioste

De la poste,

C’est-à-dire à quelque facteur

Versificateur)

Amœnitates Belgicae

 

 

 

 

Venus Belga

 

(Montagne de la Cour)

Ces mollets sur ces pieds montés,

Qui vont sous des cottes peu blanches,

Ressemblent à des troncs plantés

Dans des planches

Les seins des moindres femmelettes,

Ici, pèsent plusieurs quintaux,

Et leurs membres sont des poteaux

Qui donnent le goût des squelettes.

Il ne me suffit pas qu’un sein soit gros et doux :

Il le faut un peu ferme, ou je tourne casaque.

Car, sacré nom de Dieu ! je ne suis pas Cosaque

Pour me soûler avec du suif et du saindoux.

 

 

 

 

La propreté des demoiselles belges

 

Elle puait comme une fleur moisie

Moi, je lui dis (mais avec courtoisie) :

« Vous devriez prendre un bain régulier

Pour dissiper ce parfum de bélier. »

Que me répond cette jeune hébétée ?

« Je ne suis pas, moi, de vous dégoûtée ! »

– Ici pourtant on lave le trottoir

Et le parquet avec un savon noir !

 

 

 

 

La propreté belge

 

« Bains ». – J’entre et demande un bain. Alors le maître

Me regarde avec l’œil d’un bœuf qui vient de paître,

Et me dit : « Ça n’est pas possible, ça, sais-tu,

Monsieur ! » – Et puis, d’un air plus abattu :

« Nous avons au grenier porté nos trois baignoires. »

J’ai lu, je m’en souviens, dans les vieilles histoires,

Que le Romain mettait son vin au grenier ; mais,

Si barbare qu’il fût, ses baignoires, jamais !

Aussi, je m’écriai : « Quelle idée, ô mon Dieu ! »

Mais l’ingénu : « Monsieur, c’est qu’on venait si peu ! »

 

 

 

 

L’amateur des beaux-arts en Belgique

 

Un ministre qu’on dit le Mecenas flamand,

Me promenait un jour dans son appartement,

Interrogeant mes yeux devant chaque peinture,

Parlant un peu de l’art, beaucoup de la nature,

Vantant le paysage, expliquant le sujet,

Et surtout me marquant le prix de chaque objet.

– Mais voilà qu’arrivé devant un portrait d’Ingres,

(Pédant dont j’aime peu les qualités malingres)

Je fus pris tout à coup d’une sainte fureur

De célébrer David, le grand peintre empereur !

– Lui, se tourne vers son fournisseur ordinaire,

Qui se tenait debout comme un factionnaire,

Ou comme un chambellan qui savoure avec foi

Les sottises tombant des lèvres de son roi,

Et lui dit, avec l’œil d’un marchand de la Beauce :

« Je crois, mon cher, je crois que David est en hausse ! »

 

 

 

 

Une eau salutaire

 

Joseph Delorme a découvert

Un ruisseau si clair et si vert

Qu’il donne aux malheureux l’envie

D’y terminer leur triste vie.

– Je sais un moyen de guérir

De cette passion malsaine

Ceux qui veulent ainsi périr :

Menez-les au bord de la Senne,

Voyez – dit ce Belge badin

Qui n’est certes pas un ondin –

La contrefaçon de la Seine.

– « Oui – lui dis-je – une Seine obscène ! »

Car cette Senne, à proprement

Parler, où de tout mur et de tout fondement

L’indescriptible tombe en foule

Ce n’est guères qu’un excrément

Qui coule.

 

 

 

 

Les belges et la lune

 

On n’a jamais connu de race si baroque

Que ces Belges. Devant le joli, le charmant,

Ils roulent de gros yeux et grognent sourdement.

Tout ce qui réjouit nos cœurs mortels les choque.

Dites un mot plaisant, et leur œil devient gris

Et terne comme l’œil d’un poisson qu’on fait frire ;

Une histoire touchante ; ils éclatent de rire,

Pour faire voir qu’ils ont parfaitement compris.

Comme l’esprit, ils ont en horreur les lumières ;

Parfois sous la clarté calme du firmament,

J’en ai vu, qui rongés d’un bizarre tourment,

Dans l’horreur de la fange et du vomissement,

Et gorgés jusqu’aux dents de genièvre et de bières,

Aboyaient à la Lune, assis sur leurs derrières.

 

 

 

 

Épigraphe pour l’atelier de M. Rops, fabricant de cercueils à Bruxelles

 

Je rêvais, contemplant ces bières

De palissandre ou d’acajou,

Qu’un habile ébéniste orne de cent manières :

« Quel écrin ! et pour quel bijou !

Les morts, ici, sont sans vergogne !

Un jour, des cadavres flamands

Souilleront ces cercueils charmants.

Faire de tels étuis pour de telles charognes ! »

 

 

 

 

La nymphe de la senne

 

« Je voudrais bien – me dit un ami singulier,

Dont souvent la pensée alterne avec la mienne, –

Voir la Naïade de la Senne ;

Elle doit ressembler à quelque charbonnier

Dont la face est toute souillée. »

– « Mon ami, vous êtes bien bon.

Non, non ! Ce n’est pas de charbon

Que cette nymphe est barbouillée ! »

 

 

 

 

Opinion de M. Hetzel sur le faro

 

« Buvez-vous du faro ? » – dis-je à monsieur Hetzel ;

Je vis un peu d’horreur sur sa mine barbue,

– « Non, jamais ! le faro (je dis cela sans fiel !)

C’est de la bière deux fois bue. »

Hetzel parlait ainsi, dans un Café flamand,

Par prudence sans doute, énigmatiquement ;

Je compris que c’était une manière fine

De me dire : « Faro, synonyme d’urine ! »

« Observez bien que le faro

Se fait avec de l’eau de Senne »

– « Je comprends d’où lui vient sa saveur citoyenne.

Après tout, c’est selon ce qu’on entend par eau ! »

 

 

 

 

Un nom de bon augure

 

Sur la porte je lus : « Lise Van Swiéten »

(C’était dans un quartier qui n’est pas un Eden)

– Heureux l’époux, heureux l’amant qui la possède,

Cette Ève qui contient en elle son remède !

Cet homme enviable a trouvé,

Ce que nul n’a jamais rêvé,

Depuis le pôle nord jusqu’au pôle antarctique

Une épouse prophylactique !

 

 

 

 

Le rêve Belge

 

La Belgique se croit toute pleine d’appas ;

Elle dort. Voyageur, ne la réveillez pas.

 

 

 

 

L’inviolabilité de la Belgique

 

« Qu’on ne me touche pas ! Je suis inviolable ! »

Dit la Belgique. – C’est hélas ! incontestable.

Y toucher ? Ce serait, en effet hasardeux,

Puisqu’elle est un bâton merdeux.

 

 

 

 

Épitaphe pour Léopold I

 

Ci-gît un roi constitutionnel,

(Ce qui veut dire : Automate en hôtel Garni)

Qui se croyait sempiternel

Heureusement, c’est bien fini !

 

 

 

 

Épitaphe pour la Belgique

 

On me demande une épitaphe

Pour la Belgique morte. En vain

Je creuse, et je rue et je piaffe ;

Je ne trouve qu’un mot : « Enfin ! »

 

 

 

 

L’esprit conforme

 

I

 

Cet imbécile de Tournai

Me dit : « J’ai l’esprit mieux tourné

Que vous, Monsieur. Ma jouissance

Dérive de l’obéissance ;

J’ai mis toute ma volupté

Dans l’esprit de Conformité ;

Mon cœur craint toute façon neuve

En fait de plaisir ou d’ennui,

Et veut que le bonheur d’autrui

Toujours au sien serve de preuve. »

Ce que dit l’homme de Tournai,

(Dont vous devinez bien, je pense,

Que j’ai retouché l’éloquence)

N’était pas si bien tourné.

 

II

 

Les Belges poussent, ma parole !

L’imitation à l’excès,

Et s’ils attrapent la vérole,

C’est pour ressembler aux Français.

 

 

 

 

Les panégyriques du roi

 

Tout le monde, ici, parle un français ridicule :

On proclame immortel ce vieux principicule.

Je veux bien qu’immortalité

Soit le synonyme

De longévité,

La différence est si minime !

Bruxelles, ces jours-ci, déclarait (c’est grotesque !)

Léopold immortel. – Au fait, il le fut presque.

 

 

 

 

Le mot de Cuvier

 

« En quel genre, en quel coin de l’animalité

Classerons-nous le Belge ? » Une Société

Scientifique avait posé ce dur problème.

Alors le grand Cuvier se leva, tremblant, blême,

Et pour toutes raisons criant : « Je jette aux chiens

Ma langue ! Car, messieurs les Académiciens,

L’espace est un peu grand depuis les singes jusques

Jusques aux mollusques ! »

 

 

 

 

Au concert, à Bruxelles

 

On venait de jouer de ces airs ravissants

Qui font rêver l’esprit et transportent les sens ;

Mais un peu lâchement, hélas ! à la flamande.

« Tiens ! l’on n’applaudit pas ici ? » fis-je. – Un voisin,

Amoureux comme moi de musique allemande,

Me dit : « Vous êtes neuf dans ce pays malsain,

Monsieur ? Sans ça, vous sauriez qu’en musique,

Comme en peinture et comme en politique,

Le Belge croit qu’on le veut attraper,

– Et puis qu’il craint surtout de se tromper. »

 

 

 

 

Une Béotie Belge

 

La Belgique a sa Béotie !

C’est une légende, une scie,

Un proverbe ! – Un comparatif

Dans un état superlatif !

Bruxelles, ô mon Dieu ! méprise Poperinghe !

Un vendeur de trois-six blaguant un mannezingue !

Un clysoir, ô terreur ! raillant une seringue !

Bruxelles n’a pas droit de railler Poperinghe !

Comprend-on le comparatif

(C’est une épouvantable scie !)

À côté du superlatif ?

La Belgique a sa Béotie !

 

 

 

 

La civilisation Belge

 

Le Belge est très civilisé ;

Il est voleur, il est rusé ;

Il est parfois syphilisé ;

Il est donc très civilisé.

Il ne déchire pas sa proie

Avec ses ongles ; met sa joie

À montrer qu’il sait employer

À table fourchette et cuiller ;

Il néglige de s’essuyer,

Mais porte paletots, culottes,

Chapeau, chemise même et bottes ;

Fait de dégoûtantes ribottes ;

Dégueule aussi bien que l’Anglais ;

Met sur le trottoir des engrais ;

Rit du Ciel et croit au progrès

Tout comme un journaliste d’Outre-

Quiévrain ; – de plus, il peut foutre

Debout comme un singe avisé.

Il est donc très civilisé.

 

 

 

 

La mort de Léopold I

 

I

 

Le grand juge de paix d’Europe

A donc dévissé son billard !

(Je vous expliquerai ce trope).

Ce roi n’était pas un fuyard

Comme notre Louis-Philippe.

Il pensait, l’obstiné vieillard.

Qu’il n’était jamais assez tard

Pour casser son ignoble pipe.

 

II

 

Léopold voulait sur la Mort

Gagner sa première victoire

Il n’a pas été le plus fort ;

Mais dans l’impartiale histoire,

Sa résistance méritoire

Lui vaudra ce nom fulgurant :

« Le cadavre récalcitrant ».

 

 

 

 

APPENDICE III. DOCUMENTS DIVERS

 

 

 

 

 

 

 

Projets de préface pour une édition nouvelle

 

Préface

 

La France traverse une phase de vulgarité. Paris, centre et rayonnement de bêtise universelle. Malgré Molière et Béranger, on n’aurait jamais cru que la France irait si grand train dans la voie du progrès. – Questions d’art, terrae incognitae.

Le grand homme est bête.

Mon livre a pu faire du bien. Je ne m’en afflige pas. Il a pu faire du mal. Je ne m’en réjouis pas.

Le but de la poésie. Ce livre n’est pas fait pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs.

On m’a attribué tous les crimes que je racontais.

Divertissement de la haine et du mépris. Les élégiaques sont des canailles. Et verbum caro factum est. Or le poète n’est d’aucun parti. Autrement il serait un simple mortel.

Le Diable. Le péché originel. Homme bon. Si vous vouliez, vous seriez le favori du Tyran ; il est plus difficile d’aimer Dieu que de croire en lui. Au contraire, il est plus difficile pour les gens de ce siècle de croire au diable que de l’aimer. Tout le monde le sent et personne n’y croit. Sublime subtilité du Diable.

Une âme de mon choix. Le Décor. – Ainsi la nouveauté. – L’Épigraphe. – D’Aurevilly. – La Renaissance. – Gérard de Nerval. – Nous sommes tous pendus ou pendables.

J’avais mis quelques ordures pour plaire à M. M. les journalistes. Ils se sont montrés ingrats.

 

 

 

 

Préface des Fleurs

 

Ce n’est pas pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs que ce livre a été écrit ; non plus que pour les femmes, les filles ou les sœurs de mon voisin. Je laisse cette fonction à ceux qui ont intérêt à confondre les bonnes actions avec le beau langage.

Je sais que l’amant passionné du beau style s’expose à la haine des multitudes ; mais aucun respect humain, aucune fausse pudeur, aucune coalition, aucun suffrage universel ne me contraindront à parler le patois incomparable de ce siècle, ni à confondre l’encre avec la vertu.

Des poètes illustres s’étaient partagé depuis longtemps les provinces les plus fleuries du domaine poétique. Il m’a paru plaisant, et d’autant plus agréable que la tâche était plus difficile, d’extraire la beauté du Mal. Ce livre, essentiellement inutile et absolument innocent, n’a pas été fait dans un autre but que de me divertir et d’exercer mon goût passionné de l’obstacle.

Quelques-uns m’ont dit que ces poésies pouvaient faire du mal ; je ne m’en suis pas réjoui. D’autres, de bonnes âmes, qu’elles pouvaient faire du bien ; et cela ne m’a pas affligé. La crainte des uns et l’espérance des autres m’ont également étonné, et n’ont servi qu’à me prouver une fois de plus que ce siècle avait désappris toutes les notions classiques relatives à la littérature.

Malgré les secours que quelques cuistres célèbres ont apportés à la sottise naturelle de l’homme, je n’aurais jamais cru que notre patrie pût marcher avec une telle vélocité dans la voie du progrès. Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris de l’homme spirituel la violence d’une passion. Mais il est des carapaces heureuses que le poison lui-même n’entamerait pas.

J’avais primitivement l’intention de répondre à de nombreuses critiques, et, en même temps, d’expliquer quelques questions très simples, totalement obscurcies par la lumière moderne : Qu’est-ce que la poésie ? Quel est son but ? De la distinction du Bien d’avec le Beau ; de la Beauté dans le Mal ; que le rythme et la rime répondent dans l’homme aux immortels besoins de monotonie, de symétrie et de surprise ; de l’adaptation du style au sujet ; de la vanité et du danger de l’inspiration, etc. , etc. ; mais j’ai eu l’imprudence de lire ce matin quelques feuilles publiques ; soudain, une indolence, du poids de vingt atmosphères, s’est abattue sur moi, et je me suis arrêté devant l’épouvantable inutilité d’expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit. Ceux qui savent me devinent, et pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas comprendre, j’amoncellerais sans fruit les explications.

C. B.

 

Comment, par une série d’efforts déterminée, l’artiste peut s’élever à une originalité proportionnelle ;

Comment la poésie touche à la musique par une prosodie dont les racines plongent plus avant dans l’âme humaine que ne l’indique aucune théorie classique ;

Que la poésie française possède une prosodie mystérieuse et méconnue, comme les langues latine et anglaise ;

Pourquoi tout poète, qui ne sait pas au juste combien chaque mot comporte de rimes, est incapable d’exprimer une idée quelconque ;

Que la phrase poétique peut imiter (et par là elle touche à l’art musical et à la science mathématique) la ligne horizontale, la ligne droite ascendante, la ligne droite descendante ; qu’elle peut monter à pic vers le ciel, sans essoufflement, ou descendre perpendiculairement vers l’enfer avec la vélocité de toute pesanteur ; qu’elle peut suivre la spirale, décrire la parabole, ou le zigzag figurant une série d’angles superposés ;

Que la poésie se rattache aux arts de la peinture, de la cuisine et du cosmétique par la possibilité d’exprimer toute sensation de suavité ou d’amertume, de béatitude ou d’horreur, par l’accouplement de tel substantif avec tel adjectif, analogue ou contraire ;

Comment, appuyé sur mes principes et disposant de la science que je me charge de lui enseigner en vingt leçons tout homme devient capable de composer une tragédie qui ne sera pas plus sifflée qu’une autre, ou d’aligner un poème de la longueur nécessaire pour être aussi ennuyeux que tout poème épique connu.

Tâche difficile que de s’élever vers cette insensibilité divine ! Car moi-même, malgré les plus louables efforts, je n’ai su résister au désir de plaire à mes contemporains, comme l’attestent en quelques endroits, apposées comme un fard, certaines basses flatteries adressées à la démocratie, et même quelques ordures destinées à me faire pardonner la tristesse de mon sujet. Mais MM. les journalistes s’étant montrés ingrats envers les caresses de ce genre, j’en ai supprimé la trace, autant qu’il m’a été possible, dans cette nouvelle édition.

Je me propose, pour vérifier de nouveau l’excellence de ma méthode, de l’appliquer prochainement à la célébration des jouissances de la dévotion et des ivresses de la gloire militaire, bien que je ne les aie jamais connues.

Note sur les plagiats. – Thomas Gray. Edgar Poe (2 passages). Longfellow (2 passages). Stace. Virgile (tout le morceau d’Andromaque). Eschyle. Victor Hugo.

 

 

 

 

Projet de préface pour les Fleurs du Mal

 

(À fondre peut-être avec d’anciennes notes)

 

S’il y a quelque gloire à n’être pas compris, ou à ne l’être que très peu, je peux dire sans vanterie que, par ce petit livre, je l’ai acquise et méritée d’un seul coup. Offert plusieurs fois de suite à divers éditeurs qui le repoussaient avec horreur, poursuivi et mutilé, en 1857, par suite d’un malentendu fort bizarre, lentement rajeuni, accru et fortifié pendant quelques années de silence, disparu de nouveau, grâce à mon insouciance, ce produit discordant de la Muse des derniers jours, encore avivé par quelques nouvelles touches violentes, ose affronter aujourd’hui, pour la troisième fois, le soleil de la sottise.

Ce n’est pas ma faute ; c’est celle d’un éditeur insistant qui se croit assez fort pour braver le dégoût public. « Ce livre restera sur toute votre vie comme une tache », me prédisait, dès le commencement, un de mes amis, qui est un grand poète. En effet, toutes mes mésaventures lui ont, jusqu’à présent, donné raison. Mais j’ai un de ces heureux caractères qui tirent une jouissance de la haine, et qui se glorifient dans le mépris. Mon goût diaboliquement passionné de la bêtise me fait trouver des plaisirs particuliers dans les travestissements de la calomnie. Chaste comme le papier, sobre comme l’eau, porté à la dévotion comme une communiante, inoffensif comme une victime, il ne me déplairait pas de passer pour un débauché, un ivrogne, un impie et un assassin.

Mon éditeur prétend qu’il y aurait quelque utilité pour moi, comme pour lui, à expliquer pourquoi et comment j’ai fait ce livre, quels ont été mon but et mes moyens, mon dessein et ma méthode. Un tel travail de critique aurait sans doute quelques chances d’amuser les esprits amoureux de la rhétorique profonde. Pour ceux-là peut-être l’écrirai-je plus tard et le ferai-je tirer à une dizaine d’exemplaires. Mais, à un meilleur examen, ne paraît-il pas évident que ce serait là une besogne tout à fait superflue, pour les uns comme pour les autres, puisque les uns savent ou devinent, et que les autres ne comprendront jamais ? Pour insuffler au peuple l’intelligence d’un objet d’art, j’ai une trop grande peur du ridicule, et je craindrais, en cette matière, d’égaler ces utopistes qui veulent, par un décret, rendre tous les Français riches et vertueux d’un seul coup. Et puis, ma meilleure raison, ma suprême, est que cela m’ennuie et me déplaît. Mène-t-on la foule dans les ateliers de l’habilleuse et du décorateur, dans la loge de la comédienne ? Montre-t-on au public affolé aujourd’hui, indifférent demain, le mécanisme des trucs ? Lui explique-t-on les retouches et les variantes improvisées aux répétitions, et jusqu’à quelle dose l’instinct et la sincérité sont mêlés aux rubriques et au charlatanisme indispensable dans l’amalgame de l’œuvre ? Lui révèle-t-on toutes les loques, les fards, les poulies, les chaînes, les repentirs, les épreuves barbouillées, bref toutes les horreurs qui composent le sanctuaire de l’art ?

D’ailleurs, telle n’est pas aujourd’hui mon humeur. Je n’ai désir ni de démontrer, ni d’étonner, ni d’amuser, ni de persuader. J’ai mes nerfs, mes vapeurs. J’aspire à un repos absolu et à une nuit continue. Chantre des voluptés folles du vin et de l’opium, je n’ai soif que d’une liqueur inconnue sur la terre, et que la pharmaceutique céleste, elle-même, ne pourrait pas m’offrir ; d’une liqueur qui ne contiendrait ni la vitalité, ni la mort, ni l’excitation, ni le néant. Ne rien savoir, ne rien enseigner, ne rien vouloir, ne rien sentir, dormir et encore dormir, tel est aujourd’hui mon unique vœu. Vœu infâme et dégoûtant, mais sincère.

Toutefois, comme un goût supérieur nous apprend à ne pas craindre de nous contredire un peu nous-mêmes, j’ai rassemblé, à la fin de ce livre abominable, les témoignages de sympathie de quelques-uns des hommes que je prise le plus, pour qu’un lecteur impartial en puisse inférer que je ne suis pas absolument digne d’excommunication et qu’ayant su me faire aimer de quelques-uns, mon cœur, quoi qu’en ait dit je ne sais plus quel torchon imprimé, n’a peut-être pas « l’épouvantable laideur de mon visage ».

Enfin, par une générosité peu commune, dont MM. les critiques…

Comme l’ignorance va croissant…

Je dénonce moi-même les imitations…

 

 

 

Préambule des articles justificatifs

 

Les quatre articles suivants, qui représentent la pensée de quatre esprits délicats et sévères, n’ont pas été composés en vue de servir de plaidoirie. Personne, non plus que moi, ne pouvait supposer qu’un livre empreint d’une spiritualité aussi ardente, aussi éclatante que les Fleurs du Mal, dût être l’objet d’une poursuite, ou plutôt l’occasion d’un malentendu.

Deux de ces morceaux ont été imprimés ; les deux derniers n’ont pas pu paraître.

Je laisse maintenant parler pour moi MM. Édouard Thierry, Frédéric Dulamon, J. B. d’Aurevilly et Charles Asselineau.

C. B.

 

Note sous une phrase de Fr. Dulamon.

C’est ce que j’ai fait dans mon livre d’une manière lumineuse ; plusieurs morceaux non incriminés réfutent les poèmes incriminés. Un livre de poésie doit être apprécié dans son ensemble et par sa conclusion.

C. B.

 

Note sous une phrase de Custine.

Ni moi, non plus. – Il est présumable que M. de Custine, qui ne me connaissait pas, mais qui était d’autant plus flatté de mon hommage qu’il se sentait injustement négligé, se sera renseigné auprès de quelque âme charitable, laquelle aura collé à mon nom cette grossière épithète.

 

 

 

 

Notes et documents pour mon avocat

 

Le livre doit être jugé dans son ensemble, et alors il en ressort une terrible moralité.

Donc je n’ai pas à me louer de cette singulière indulgence qui n’incrimine que 13 morceaux sur 100. Cette indulgence m’est très funeste.

C’est en pensant à ce parfait ensemble de mon livre que je disais à M. le Juge d’Instruction :

Mon unique tort a été de compter sur l’intelligence universelle, et de ne pas faire une préface où j’aurais posé mes principes littéraires et dégagé la question si importante de la Morale.

(Voir, à propos de la Morale dans les Œuvres d’Art, les remarquables lettres de M. Honoré de Balzac à M. Hippolyte Castille, dans le journal la Semaine.)

Le volume est, relativement à l’abaissement général des prix en librairie, d’un prix élevé. C’est déjà une garantie importante. Je ne m’adresse donc pas à la foule.

Il y a prescription pour deux des morceaux incriminés : Lesbos et Le Reniement de Saint Pierre, parus depuis longtemps et non poursuivis.

Mais je prétends, au cas même où on me contraindrait à me reconnaître quelques torts, qu’il y a une sorte de prescription générale. Je pourrais faire une bibliothèque de livres modernes non poursuivis, et qui ne respirent pas, comme le mien, L’horreur du mal. Depuis près de 30 ans, la littérature est d’une liberté qu’on veut brusquement punir en moi. Est-ce juste ?

Il y a plusieurs morales. Il y a la morale positive et pratique à laquelle tout le monde doit obéir.

Mais il y a la morale des Arts. Celle-là est toute autre. Et depuis le Commencement du monde, les Arts l’ont bien prouvé.

Il y a aussi plusieurs sortes de Liberté. Il y a la Liberté pour le Génie, et il y a une liberté très restreinte pour les polissons.

M. Ch. Baudelaire n’aurait-il pas le droit d’arguer des licences permises à Béranger (Œuvres Complètes autorisées) ? Tel sujet reproché à Ch. Baudelaire a été traité par Béranger. Lequel préférez-vous, le poète triste ou le poète gai et effronté, l’horreur dans le mal ou la folâtrerie, le remords ou l’impudence ?

(Il ne serait peut-être pas sain d’user outre mesure de cet argument.)

Je répète qu’un Livre doit être jugé dans son ensemble. À un blasphème, j’opposerai des élancements vers le Ciel, à une obscénité des fleurs platoniques.

Depuis le Commencement de la poésie, tous les volumes de poésie sont ainsi faits. Mais il était impossible de faire autrement un livre destiné à représenter L’AGITATION DE L’ESPRIT DANS LE MAL.

M. le Ministre de l’Intérieur, furieux d’avoir lu un éloge fastueux de mon livre dans le Moniteur, a pris ses précautions pour que cette mésaventure ne se reproduisît pas.

M. d’Aurevilly (un écrivain absolument catholique, autoritaire et non suspect) portait au Pays, auquel il est attaché, un article sur les Fleurs du Mal ; et il lui a été dit qu’une consigne récente défendait de parler de M. Charles Baudelaire dans le Pays.

Or, il y a quelques jours, j’exprimais à M. le juge d’instruction la crainte que le bruit de la saisie ne glaçât la bonne volonté des personnes qui trouveraient quelque chose de louable dans mon livre. Et M. le Juge (Charles Camusat, Busserolles) me répondit : Monsieur, tout le monde a parfaitement Le droit de vous défendre dans Tous les journaux, sans exception.

MM. les Directeurs de la Revue française n’ont pas osé publier l’article de M. Charles Asselineau, le plus sage et le plus modéré des écrivains. Ces messieurs se sont renseignés au Ministère de l’intérieur (!), et il leur a été répondu qu’il y aurait pour eux danger à publier cet article.

Ainsi, abus de pouvoir et entraves apportées à la défense !

Le nouveau règne napoléonien, après les illustrations de la guerre, doit rechercher les illustrations des lettres et des Arts.

Qu’est-ce que c’est que cette morale prude, bégueule, taquine, et qui ne tend à rien moins qu’à créer des Conspirateurs même dans l’ordre si tranquille des rêveurs ?

Cette morale-là irait jusqu’à dire : Désormais on ne fera que des livres consolants et servant à démontrer que l’homme est né bon, et que tous les hommes sont heureux.

– abominable hypocrisie !

(Voir le résumé de mon interrogatoire, et la liste des morceaux incriminés.)