L'Etranger ou le degré zéro de l'écriture ?

L'Etranger ou "l'écriture blanche"

"Cette parole transparente, inaugurée par L'Etranger de Camus, accomplit un style de l'absence qui est presque une absence de style"

Roland Barthes, Le degré zéro de l'écriture, 1953

C'est Roland Barthes qui a instauré l'expression d'"écriture blanche" dans son essai Le degré zéro de l'écriture (1953) pour désigner un minimalisme stylistique caractéristique de la littérature de l'après-guerre. Cet événement, il l'observe chez plusieurs auteurs qui s'imposent dans les années 1950, mais c'est la lecture de L'Etranger qui déclenchera sa réflexion. 

Il faut entendre "l'écriture blanche" comme on parlerait de "voix blanche", c'est-à-dire sans intonation, dans une sorte d'absence énonciative. Barthes la définit comme une écriture "plate", "atonale", "transparente", une "absence idéale de style". 

Il voit dans L'Etranger une oeuvre inaugurale : l'étrangeté énonciative d'un "je" absent à lui-même et à ses propres sentiments, d'une conscience neutre dissociée de son identité sociale, d'un récit qui refuse une véritable narration par l'emploi du passé composé, qui juxtapose les événements sans les hiérarchiser et rend compte des événements passés sans que leur signification soit encore arrêtée, définie. 

 

Sartre, dans son Explication de L'Etranger (1947), définit ainsi le style particulier de Camus : 

« On disait de Renard qu’il finirait par écrire : « La poule pond ». M. Camus et beaucoup d’auteurs contemporains écriraient : « Il y a la poule et elle pond ». C’est ainsi qu’ils aiment les choses pour elles-mêmes, ils ne veulent pas les diluer dans le flux de la durée. »

"Chaque phrase est un présent. [...] une phrase de L’Étranger,c’est une île. Et nous cascadons de phrase en phrase, de néant en néant. C’est pour accentuer la solitude de chaque unité phrastique que M. Camus a choisi de faire son récit au parfait composé [, qui rompt la continuité...]; le verbe est rompu, brisé en deux : d’un côté nous trouvons un participe passé qui a perdu toute transcendance, inerte comme une chose, de l’autre le verbe "être" qui n’a que le sens d’une copule [...]; le caractère transitif du verbe s’est évanoui, la phrase s’est figée."

 

Ainsi on retrouve dans la première partie de L'Etranger une écriture blanche qui se définit par quelques caractéristiques très précises : 

- un vocabulaire simple et répétitif, qui refuse tout terme abstrait (sentiments, émotions, valeurs morales ou commentaires à portée morale) pour privilégier le compte rendu sec d'événements concrets, matériels ou de sensations ; 

- une surchage de détails, un souci presque maladif des faits du quotidien, notés dans leur déroulement chronologique avec beaucoup de précisions ; 

- une syntaxe qui privilégie la parataxe, c'est-à-dire la juxtaposition ou la coordination ("et", "mais") mais refuse la subordination causale ou logique. Les événements sont ainsi juxtaposés (à travers  la grande précision des connecteurs temporels et spatiaux) sans qu'un lien de cause à effet entre eux ne soit explicité ; 

- l'emploi du passé composé, temps de l'accompli, temps du discours par opposition au passé simple, temps du récit. Les événements sont racontés tels quels sans que leur signification ne soit donnée (cf autre article sur "un roman en diptyque qui explique la distinction entre "histoire" et "intrigue").

Ainsi Camus parvient à offrir au lecteur le paradoxe d'une lecture d'un "journal" qui donne accès à une conscience ("je"), à la fois transparente et opaque  : 

"Entre le personnage dont il parle et le lecteur, il va intercaler une cloison vitrée. Qu'y a-t-il de plus inepte en effet que les hommes derrière une vitre  ? Il semble qu'elle laisse tout passer, elle n'arrête qu'une chose, le sens de leurs gestes. Reste à choisir la vitre : ce sera la conscience de L'Etranger. C'est bien en effet une transparence : nous voyons tout ce qu'elle voit. Seulement on la construit de telle sorte qu'elle soit transparente aux choses et opaque aux significations. La conscience brute de Meursault démasquera la comédie de la vie, et en particulier du procès où les acteurs deviennent des pantins." Sartre, Explication de L'Etranger

Pour Meursault, "tout est égal" et cette écriture blanche mime cette apparente absence au monde, ou du moins aux codes de la société. 

Ecoutez et relisez les  extraits de "la demande en mariage" ou du "dimanche au balcon" et repérez les caractéristiques de cette écriture blanche. Notez vos impressions de lecteurs :

http://screencast-o-matic.com/watch/cbVUfJQ8Yi 

http://screencast-o-matic.com/watch/cbVUhfQ8Yx