L'Etranger, une explication de la veillée funèbre

"J’avais même l’impression que cette morte, couchée au milieu d’eux, ne signifiait rien à leurs yeux. Mais je crois maintenant que c’était une impression fausse."

 

Lecture analytique n° 6 : L’Etranger, la veillée funèbre (chapitre 1)

 

 

D’avoir fermé les yeux, la pièce m’a paru encore plus éclatante de blancheur. Devant moi, il n’y avait pas une ombre et chaque objet, chaque angle, toutes les courbes se dessinaient avec une pureté blessante pour les yeux. C’est à ce moment que les amis de maman sont entrés. Ils étaient en tout une dizaine, et ils glissaient en silence dans cette lumière aveuglante. Ils se sont assis sans qu’aucune chaise grinçât. Je les voyais comme je n’avais vu personne et pas un détail de leurs visages ou de leurs habits ne m’échappait. Pourtant je ne les entendais pas et j’avais peine à croire à leur réalité. Presque toutes les femmes portaient un tablier et le cordon qui les serrait à la taille faisait ressortir leur ventre bombé. Je n’avais encore jamais remarqué à quel point les vieilles femmes pouvaient avoir du ventre. Les hommes étaient presque tous très maigres et tenaient des cannes. Ce qui me frappait dans leurs visages, c’est que je ne voyais pas leurs yeux, mais seulement une lueur sans éclat au milieu d’un nid de rides. Lorsqu’ils se sont assis, la plupart m’ont regardé et ont hoché la tête avec gêne, les lèvres toutes mangées par leur bouche sans dents, sans que je puisse savoir s’ils me saluaient ou s’il s’agissait d’un tic. Je crois plutôt qu’ils me saluaient. C’est à ce moment que je me suis aperçu qu’ils étaient tous assis en face de moi à dodeliner de la tête, autour du concierge. J’ai eu un moment d’impression ridicule qu’ils étaient là pour me juger.

Peu après, une des femmes s’est mise à pleurer. Elle était au second rang, cachée par une de ses compagnes, et je la voyais mal. Elle pleurait à petits cris, régulièrement : il me semblait qu’elle ne s’arrêterait jamais. Les autres avaient l’air de ne pas l’entendre. Ils étaient affaissés, mornes et silencieux. Ils regardaient la bière ou leur canne, ou n’importe quoi, mais ils ne regardaient que cela. La femme pleurait toujours. J’étais très étonné parce que je ne la connaissais pas. J’aurais voulu ne plus l’entendre. Pourtant je n’osais pas le lui dire. Le concierge s’est penché vers elle, lui a parlé, mais elle a secoué la tête, a bredouillé quelque chose, et a continué de pleurer avec la même régularité. Le concierge est venu alors de mon côté. Il s’est assis près de moi. Après un assez long moment, il m’a renseigné sans me regarder : « Elle était très liée à madame votre mère. Elle dit que maintenant elle n’a plus personne. »

Nous sommes restés un long moment ainsi. Les soupirs et les sanglots de la femme se faisaient plus rares. Elle reniflait beaucoup. Elle s’est tue enfin. Je n’avais plus sommeil, mais j’étais fatigué et les reins me faisaient mal. A présent c’était le silence de tous ces gens qui m’était pénible. De temps en temps seulement, j’entendais un bruit singulier et je ne pouvais comprendre ce qu’il était. A la longue, j’ai fini par deviner que quelques-uns d’entre les vieillards suçaient l’intérieur de leurs joues et laissaient échapper ces clappements bizarres. Ils ne s’en apercevaient pas tant ils étaient absorbés dans leurs pensées. J’avais même l’impression que cette morte, couchée au milieu d’eux, ne signifiait rien à leurs yeux. Mais je crois maintenant que c’était une impression fausse.

 

L’Etranger, Camus, 1942, chapitre 1 , 1ère partie

 

Introduction 

Dans L’Etranger, Camus relate sous la forme d’un journal les circonstances qui amènent un homme commun, ordinaire, à commettre un meurtre et à être condamné à mort. L’intrigue a en elle-même peu d’importance : c’est la manière dont nous est montré le monde par l’intermédiaire de la vision de Meursault qui prend un sens en rapport avec la philosophie de l’absurde.

Dans ce premier chapitre, après l’annonce par télégramme de la mort de sa mère, Meursault s’est rendu à l’asile de Marengo où elle est morte. C’est la veillée funèbre et les compagnons de a mère de Meursault à l’asile (des vieillards) viennent manifester leur sympathie. Mais sous l’apparente objectivité de la description, le grossissement des détails donne un caractère fantastique à la scène, révélatrice du sentiment de l’absurde.

 

I Le monde vu et perçu par Meursault : une atmosphère fantastique et irréelle

A Description méticuleuse de la pièce : le récit est en focalisation interne : la perception de l’univers se fait par le regard de la conscience du personnage témoin : « c’est un frôlement qui m’a réveillé », « la pièce m’a paru », « je la voyais ». Mais cette perception est d’une étonnante acuité : les sensations éprouvées sont poussées à l’extrême et c’est ce qui crée un effet d’étrangeté comme si la scène n’était qu’un enregistrement de perceptions et de sensations qui donnent à des détails une importance qu’ils ne devraient pas avoir. Aucun détail matériel n’échappe au narrateur tant est grande l’acuité de son regard.

* Ainsi Meursault semble découvrir ces détails comme pour la première fois comme le souligne la répétition de l’adverbe jamais et les tournures négatives : «Je les voyais comme je n’avais jamais vu personne et pas un détail de leur visage ou de leurs habits ne m’échappait » ; « un tablier et le cordon qui les serrait à la taille faisait ressortir leur ventre bombé »/« Je n’avais jamais encore remarqué à quel point les femmes pouvaient avoir du ventre »

* La structure de certaines phrases mime cet enfoncement dans le réel : « chaque objet/, chaque angle/, toutes les courbes se dessinaient avec une pureté blessante » : Rythme ternaire et reprise en anaphore du terme « chaque », repris par le pluriel « toutes » qui souligne la précision tyrannique de la perception. Le vocabulaire se fait géométrique et découpe l’espace : « objet, angle, courbe ».

* La scène se concentre une série de gros plans successifs comme autant de zooms progressifs qui nuisent à la vision d’ensemble : ainsi la ligne 10 : « ils se sont assis sans qu’aucune chaise grincât » semble répété par la ligne 26 : « lorsqu’ils se sont assis ». Entre les deux phrases, La narration s’arrête, bute sur chaque détail. La description objective enregistre ainsi le réel à travers une série de gros plans : « le ventre de femmes », « le nid de rides » des hommes, « les pleurs répétés », « ces clappements bizarres » : cette vision fragmentée et fragmentaire chosifie le réel, le déréalise.

* Le souci extrême du détail est également visible dans la multiplication des connecteurs temporels : « c’est à ce moment », » c’est à ce moment (l. 32), « peu après », (l ;37) »après un assez long moment », « nous sommes resté un long moment ainsi », « de temps en temps seulement », « a la longue » (l. 69) : Or ces connecteurs ne construisent pas pour autant une vision claire du déroulement chronologique de la nuit (pas d’heures précises données). Ils traduisent seulement la lenteur de l’écoulement du temps et son irréalité qui ne progresse

que par successions de petits faits dérisoires et de sensations enregistrées sans construction véritablement linéaire. Nous ne percevons pas le sens d’ensemble de cette cérémonie qui ne constitue qu’une juxtaposition de détails dérisoires, matériels et anecdotiques.

 

B Le triomphe des sensations : Meursault semble prisonnier d’un monde de sensations qui surgissent et le dévorent : perception purement sensorielle des choses :

1 impressions visuelles : elles apparaissent brutalement comme le suggère le réveil brusque et la sensibilité à la lumière : « D’avoir fermé les yeux, la pièce m’a paru plus éclatante de blancheur » : La phrase débute sur une attaque brutale par la dureté de la dentale [d]et la redondance de l’idée de blancheur soulignée par le comparatif « plus ». Les assonances en [a], les allitérations en [p] et des liquides font résonner la phrase. On retrouve ces sonorités dans les termes évoquant le caractère agressif de la lumière : « pureté blessante pour les yeux » (l.6 : alliance d’un terme abstrait et d’un terme plus concret qui suggère la souffrance physique), « lumière aveuglante » (l. 10). Impossibilité de se soustraire à la lumière. Tout le premier paragraphe est ainsi consacré à ces impressions visuelles

Mais ce qui étonne est que ces perceptions visuelles ne sont jamais associées à des sensations auditives : « ils se sont assis sans qu’aucune chaise grinçât. » ; Je les voyais mais je ne les entendais pas ».

* 2 Or le deuxième paragraphe est presque l’inverse : c’est au tour de la sensation auditive d’envahir tout l’espace, celle de la page comme l’espace de la perception de Meursault : un paragraphe entier est ainsi consacré aux pleurs de la femme dont la régularité est souligné par la répétition régulière du verbe « pleurer » : « elle pleurait », « la femme pleurait toujours », « s’est mise à pleurer », « elle pleurait », « et à continuer à pleurer » « une femme s’est mise à pleurer ». Comme plus haut la lumière, le bruit répétitif devient source d’agression.

Or cette femme se situe « au deuxième rang, cachée et je la voyais mal » nous dit Meursault. C’est cette dissociation des sensations qui rend la scène étrange voire fantastique : cf le phénomène de la vitre dont parle Camus et Sartre : transparence totale mais opaque aux significations.

C Les vieillards prennent un aspect fantomatique pour Meursault et font basculer la scène dans une perception irréelle : « j’avais peine à croire à leur réalité »

* « Ils se sont assis sans qu’aucune chaise grinçât ». : concessive au subjectif imparfait (temps rare dans cette première partie) implique l’impossibilité d’un tel acte

* Des personnages presque immatériels : « ils glissaient », « c’est un frôlement qui m’a réveillé»

* Des personnages déshumanisés: les femmes ne sont réduites qu’à des ventres, à un tablier et à un cordon qui les déforme. Les hommes sont tous maigres et ont des cannes : des êtres sans individualité et qui se ressemblent tous.

* Des personnages raides et mécaniques : « Je ne voyais pas leurs yeux mais seulement une lueur sans éclat au milieu d’un nid de ride » ; « les lèvres toutes mangées par leur bouche sans dents » , il sont « assis à dodeliner de la tête » et quelques-uns produisent des « clappement bizarres » en suçant l’intérieurs de leur joue « de temps en temps ». Ils donnent ainsi l’image d’une humanité laide et condamnée au vieillissement qui nie les particularités de chacun et les réduit à de simples mécaniques, des marionnettes. Même les cris de la femme par leur

régularité ressemblent à une mécanique : « et a continué à pleurer avec la même régularité » ; « elle pleurait à petits cris régulièrement ».

* Des personnages qui semblent privés de sensations : ils ne réagissent pas à la femme qui pleure : « Les autres avaient l’air de ne pas l’entendre », « ils étaient affaissées, mornes et silencieux ». « Ils ne regardaient que cela » ; « une lueur sans éclat au milieu d’un nid de rides » : absence de lumière dans leurs yeux, des bouches qui semblent disparaître. Cette absence de sensations les prive de leur humanité et les transforme en sorte de morts vivants: Ils sont ainsi l’image aussi d’une humanité condamnée à mourir comme semble l’annoncer la bière (le cercueil) posé au milieu d ‘eux.

« Dans certaines heures de lucidité, l’aspect mécanique des gestes, leur pantomime rend stupide tout ce qui les entoure. Un homme parle derrière une cloison vitrée. On ne l’entend pas. Mais on voit sa mimique sans portée. » (Le mythe de Sisyphe)

 

II La solitude de Meursault et son absence de sentiment : une scène à portée symbolique : le sentiment de l’absurde 

A Un étranger au monde, aux émotions, un être seul face aux autres :

* Le fait que nous percevions la scène à travers la conscience de Meursault renforce cette impression de solitude. Le passage se heurte à l’opposition des pronoms personnels et déterminants de la première personne du singulier et ceux de la troisième personne du pluriel : « lorsqu’ils se sont assis la plupart m’ont regardé, et ont hoché la tête : ils étaient tous en face de moi. ». Les phrases s’enchaînent souvent à l’aide de ces pronoms personnels ce qui accentue cette impression : les pronoms personnels reviennent avec la régularité d’une anaphore : « ils étaient et ils glissaient. Ils se sont assis. »

* Les êtres en face de lui se répartissent en deux groupes réduits à leur fonction sociale ou à leur genre sexuel comme des exemplaires d’une humanité uniforme : « les femmes », « les hommes », « une des femmes », « une de ses compagnes », « la femme », « les soupirs et les sanglots de la femme », « le concierge » : absence de nom et de réalité physique qui distingue un personnage d’un autre. Le concierge est lui-même réduit à sa fonction sociale. En cela ils apparaissent comme des énigmes à déchiffrer comme des symboles dont la signification ne nous est pas donnée.

* Un décalage s’exprime entre eux et lui : Meursault semble être le seul à subir cette scène, à souffrir par son acuité sensorielle alors que les autres y restent indifférents : « les autres avaient l’air de ne pas l’entendre », les vieillards qui font ce bruit dans leur bouche « ne s’en apercevaient pas tans ils étaient absorbés dans leur pensée.

* Meursault est étranger à la scène car il n’éprouve aucun sentiment : il dira plus tard à son avocat : mes sensation gênaient mes sentiment : ses besoins physiques le dérangent : la femme pleure mais ce il est juste « très étonné car il ne la connait pas ». Quand le concierge lui explique qu’il s’agit d’une amie de sa mère, il ne commente pas ni n’éprouve aucune compassion. « Je n’avais plus sommeil, j’étais fatigué et les reins me faisaient mal » : la chaleur l’entraîne à la somnolence, façon de se retirer d’un monde qu’il ne comprend pas. Opacité du personnage qui le rend étranger aux yeux des autres. Dormir, ne pas réponde au concierge c’est se retirer d’un monde dont il ne comprend pas la signification. Toute la différence entre lui et les autres, et donc la cause de sa solitude, c’est que les autres expriment des sentiments et pas lui.

* On se serait attendu à le voir donner toute son importance à la bière qui contient le corps de sa mère. Or celle-ci n’est qu’à peine évoquée et toujours à travers le regard des autres. Elle est de plus mise sur le même plan qu’uns canne ou que « n’importe quoi » : « Ils regardaient la bière ou leur canne, ou n’importe quoi mais ils ne regardaient que cela ». Tout semble égal et cette bière parait anonyme. Chose plu étonnante encore , il n’évoque pas sa mère morte reposant dans le cercueil. Semble intervenir seulement un point de vue matériel sans qu’apparaisse la moindre dimension psychologique : Meursault donne donc l’apparence d’une totale indifférence. : « j’avais l’impression que cette morte, couchée au milieu d ‘eux, ne signifiait rien à leurs yeux ». Le déterminant démonstratif rajoute à cette indifférence et renvoie le corps à sa simple réalité physique : « de ce corps inerte où une gifle ne marque plus, l’âme à disparu » (Le mythe de Sisyphe) : Nous sommes confrontés ainsi à la « sanglante mathématique de notre condition », « l’horreur vient du côté mathématique de l’événement ».

 

B l’étrangeté de Meursault face à un rituel social privé de significations, qu’il ne comprend pas :

1 Le mode de narration qui propose une vision de façon fragmentaire prive la scène de signification tout en soulignant sa dimension de rituel social inepte : « Dans un univers soudain privé d’illusion et de lumière, l’homme se sent étranger, ce divorce entre l’homme et sa vie, l’acteur et son décor, c’est proprement le sentiment de l’absurde. » (Le mythe de Sisyphe)

* Meursault enregistre les faits mais ne les comprend pas : « De temps en temps j’entendais un bruit singulier et je ne pouvais pas comprendre ce qu’il était. A la longue, j’ai fini par identifier que les vieillards suçaient l’intérieur de leur joues et laissaient échapper des clappements bizarres » : Décalage entre la perception du bruit, l’identification de l‘origine de ce bruit et son absence d’interprétation : est-ce un tic ? Un signe ?

* L’extrait multiplie ainsi les phrases de tournure négative ou les modalisateurs qui induisent le doute : « sans que je puisse savoir s’ils me saluaient ou s’il s’agissait d’un tic ». « Je crois plutôt qu’ils me saluaient. » ; « les autres avaient l’air » ; « je ne pouvais comprendre », « je crois maintenant »

Tout étonne Meursault, rien ne s’accorde : le monde est un rébus qu’il est incapable de déchiffrer parce qu’il ne lui voit pas de signification.

2 « L’écriture blanche » renforce cette idée : narration qui privilégie la parataxe : la liaison entre les phrases est la juxtaposition et la coordination. (et rarement la subordination logique ou causale), la succession de phrase courtes. « J’aurais voulu ne plus l’entendre. Pourtant je n’osais pas le lui dire. Le concierge s’est penché vers elle, lui a parlé, mais elle a secoué la tête, a bredouillé quelque chose, et a continué de pleurer avec la même régularité. Le concierge est venu alors de mon côté. Il s’est assis près de moi. Après un assez long moment, il m’a renseigné sans me regarder.» Phrases courtes juxtaposées ou successions d’indépendantes juxtaposées ou coordonnées : ce mode de narration égalise les actions. La vie de Meursault est sans mobile, les faits et la phrases se succèdent sans s’enchaîner de façon logique. La narration comme sa vie est totalement subordonnée à la succession temporelle.

* Le passé composé, temps de l’accompli, renforce cela : le temps n’est pas une unité, il est juste une succession temporel de faits : tyrannie du temps et forme du journal qui donnent l’impression d’une histoire en train de se faire, d’une autobiographie ouverte sur la vie : le sens n’est pas fixé, épinglé les événements de ne sont pas catalogués, mais livrés tels quels dans leur insignifiance, leur gratuité et leur matérialité.

« Cette parole transparente, inaugurée par l’étranger de Camus accomplit un style de l’absence qui est presque une absence idéale de style » (Barthes) qui qualifie d’écriture innocente. Mentalité de Meursault dont la pensée et fixé sur le présent immédiat. Refus d’anticiper un futur et d’instituer une causalité entre ses actes. Principe d’équivalence « tout est égal ». Il est impossible d’accorder aux événements une importance qu’ils n’ont pas a priori. Tout les faits son privilégiés, tout est important et rien ne l’est. Le passé composé c’est le refus de l’ordre de l’histoire, de l’historie finie racontée d’un point de vue omniscient par un narrateur omniscient : refus du passé simple. (Les juges mettront au contraire du sens là où il n’y en a pas).

C une humanité condamnée et fautive : l’annonce du procès 

  • Entraver les codes de la société, c’est déjà être condamné à mort : La veillée apparait comme une mécanique bien huilée, une pièce de théâtre où chacun a sa place, son rôle et sait en quoi il consiste, sauf Meursault. Mais comme nous voyons la scène à travers son regard, ce rituel apparait comme une série d’obligations privées de signification : « La conscience brute de Meursault démasquera la comédie de la vie. » (Sartre), ce qu’impose la société et les règles qu’elle nous demande de suivre.

* Or, ne pas suivre ces règles, c’est déjà être condamné : ainsi Meursault ressent en permanence ce sentiment de culpabilité comme un enfant qui fait une erreur. A son patron, lorsqu’il lui annonce qu’il va devoir s’absenter pour l’enterrement de sa mère : « ce n’est pas de ma faute » ; « j’ai cru qu’il me reprochait quelque chose et j’ai commencé à lui expliquer » ; « je sentais que je n’aurais pas du dire cela » ; « on est toujours un peu fautif ». La veillée est déjà un procès dans lequel il est piégé : la scène n’est qu’une succession de sensations douloureuses et contradictoire auxquelles dont il ne peut se soustraire : pureté blessante, lumière aveuglante/ les pleurs de la femme/ « A présent c’était le silence de tous ces gens qui m’étaient pénible ». Il est déjà sous le feu du procès quand il deviendra aux yeux de tous un criminel et qu’il sera plongé sous la lumière oppressante du tribunal. La disposition de la scène renforce cette impression : il est seul face aux autres : « C’est à ce moment que je me suis aperçu qu’ils étaient tous assis en face de moi » / Et c’est à ce moment que j’ai aperçu une rangée de visages devant moi » dira-t-il lors de son procès. « J’avais l’impression ridicule qu’ils étaient là pour me juger ». Le silence de la salle annonce ce silence de la salle du tribunal qui conclura à sa culpabilité.

* «J’ai résumé L’Etranger par une phrase dont je reconnais qu’elle est très paradoxale : dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort. Je voulais dire que le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu, il refuse de mentir ». Symbolique d’un monde où est a priori coupable : voir Kafka, Le procès ou la Métamorphose.

 

  • Une humanité condamnée à mourir : Vieillards réduits à leur vieillissement reflètent cette réalité là : « les hommes meurent et ne sont pas heureux » (Camus in Le Mythe de Sisyphe). Le rituel devient

une passation vers la mort. à. C’est la mort inéluctable débouchant sur le néant qui prive la vie de tout sens. La mort fonde le sentiment de l’absurde. Dès le début de l’étranger, omniprésence de la mort. Etonnement devant la mort. Cette première rencontre avec la mort : premier signe avant la prise de conscience qui sera celle du meurtre. Cf la Fin du chapitre : « l’ infirmière : si on va doucement, on risque une insolation. Mais si on va trop bite, on est en transpiration et dans l’église on attrape un chaud et froid . Elle avait raison, il n’y avait pas d’issue. » : conscience de Meursault d’une impasse, d’un piège qui se referme.

Conclusion

Cet extrait livre un des signes de l’attitude peu conventionnelle de Meursault face à la mort de sa mère. C’est donc un passage important qui peint l’attitude décalée de Meursault par rapport à quelque chose d’aussi codifié que le rituel de la mort : affectivement et socialement, Meursault ne semble pas réagir comme les autres : il n’obéit pas à ce qu’on attend de lui. Mais plus encore ce passage révèle la vision absurde de l’existence que nous permet la vision à travers la conscience de l’étranger : une existence condamnée au vieillissement et à la mort et privée de signification, transparente et opaque : nous voyons à travers a conscience et nous accédons à ce sentiment de l’absurde. Dénonciation des rituels sociaux. Annonce de la condamnation future qui transformera une histoire quotidienne en destin.