Lucrèce : "Pauvres esprits humains, cœurs aveugles !"

"Il est doux, quand sur la mer immense les vents en rafale bouleversent la calme surface des flots, de contempler de la terre l’immense effort d’autrui dans l’épreuve ; non que l’on prenne joie ou plaisir à la souffrance humaine ; mais il y a de la douceur à voir les maux auxquels soi-même on échappe. Il est doux aussi d’observer les immenses affrontements de la guerre, les armées rangées dans les plaines, quand on est soi-même à l’abri du danger. Mais rien n’est plus délicieux que d’occuper les hautes citadelles de la sérénité édifiées par la doctrine des sages, d’où l’on peut jeter les yeux sur les autres, et les voir errer, çà et là, aveuglément, en quête du chemin de la vie, confrontant leurs talents, luttant sans merci pour de vains privilèges, cherchant nuit et jour, au prix d’un effort sans pareil, à s’élever au comble des richesses et à prendre le pouvoir. Pauvres esprits humains, cœurs aveugles !"
— Passage dans la traduction de Mme Chantal Labre (éd. Arléa, coll. Retour aux grands textes, Paris)