synthèse de cours sur l'étranger

L’Etranger, Albert Camus -  Introduction à l’œuvre

 
 

A. Le titre

 
Temps d’écriture très long : dès 1935, Camus rédige des notes, conserve des anecdotes, des idées pour le roman auquel il ne s’attelle définitivement qu’en 1939. Plusieurs titres : au départ, Meursault, puis La pudeur, Un Homme Libre, Un homme heureux, Un homme pas comme les autres. On voit à travers les différents titres l’évolution du contenu du roman, dont ils révèlent les différentes réflexions et les différents thèmes. Intéressant de voir les facettes assez opposées de Meursault à travers les adjectifs utilisés. NB : Camus signe ses articles dans Le Soir républicain du pseudonyme Jean Meursault : un nouveau « Mme Bovary c’est moi ! ».
 
Quelles sont les différentes significations que l’on peut donner au titre ?
Pourquoi L’étranger ?
 
- Qui est d’une autre nation : M est un Français qui vit en Algérie.
- Qui n’appartient pas à un groupe (social, familial) (différent, distinct, isolé) : ne respecte pas les conventions sociales (deuil, fume à l’enterrement, relation avec Marie et film le lendemain).
- Etranger à quelqu’un, inconnu : M nous parait étrange (différent de « étranger ») : On ne le connaît pas bien à la fin et les autres personnages non plus. Etranger à lui-même (il ne se reconnaît pas dans le miroir, il est sérieux alors qu’il sourit).
- Etranger à quelque chose : indifférent devant son patron, devant Marie 69-70, déconcerte son avocat, indifférent à la mort de sa mère (ça m’est égal). 
 
Mais, avant son jugement, M ne se sent pas un étranger : il est en accord avec la nature (il aime la mer, le soleil). Il ne se pose pas de questions à propos des rapports humains, il les vit et s’en étonne (quand Raymond lui offre son amitié ou Marie son amour). Sa passivité peut nous sembler étrange (passe des journées entières à son balcon ; routine bureau-manger ; ne vit plus que dans une seule pièce ; ne descend pas chercher du pain…).
Changement avec le procès : M se sent étranger, impression que l’affaire est traitée en dehors de lui (153-154). Il assiste à son procès comme à un spectacle, il est dépaysé car il n’y a pas été préparé (étranger à cette affaire). On le tient à l’écart alors qu’il devrait avoir le premier rôle (satire de la justice qui fonctionne en ignorant le principal intéressé). De même qu’il n’était pas lui-même lors du meurtre, le soleil l’avait changé.
 
 

B. Les aspects biographiques

 
1. Le goût de la vie
 
« Si je n’ai pas dit tout le goût que je trouve à la vie, toute l’envie que j’ai de mordre à pleine chair, si je n’ai pas dit que la mort même et la douleur ne faisaient qu’exaspérer en moi cette ambition de vivre, alors je n’ai rien dit », lettre à Jean de Maisonseul, 1937.
Cf le titre « Un homme heureux », les joies de la vie évoquées (femmes, baignade, soleil, même la fin du texte, la recherche désespérée du bonheur dans la prison, etc.
 
 
2. La figure de la mère
 
Sans doute partiellement biographique. Intérêt particulier dans les notes de Camus sur l’écriture de textes évoquant les rapports fils/mère. Fusionne plusieurs textes antérieurs tirés des carnets.
Voir comment l’attachement à la mère est très fort dans l’œuvre : « Si près de la mort, maman devait s’y sentir libérée et prête à tout revivre. Personne, personne n’avait le droit de pleurer sur elle ». Condamne tout jugement sur sa mère et sur son attitude par rapport à elle. P.120. Respect certain de la mère, voir également le nom « maman », qui finalement marque, à l’opposé de l’apparente froideur, un véritable attachement filial. 
 
3. La mort
 
Dès 1937, maladie pulmonaire d’Albert Camus qui menace d’être fatale. Roman qui traite justement du paradoxe entre angoisse de mort et désir effréné de vivre (qui se nourrit de cette dernière). On retrouve dans les Carnets de cette époque ces mêmes réflexions. Finalement, la fin de l’œuvre laisse apparaître une forme possible de bonheur, de conciliation de ces deux positions. C’est dans la contemplation lucide du monde et de lui-même que Meursault finit par trouver le bonheur : « je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore ». 
 

C. Jugements de Camus

 
« L'Étranger décrit la nudité de l'homme en face de l'absurde. » (Carnets, II, éd. Gallimard, p. 36)
 
« La Peste a un sens social et un sens métaphysique. C'est exactement le même. Cette ambiguïté est aussi celle de L'Etranger. » (ibid., p. 50)
 
« Dès l'instant où l'on dit que tout est non-sens, on exprime quelque chose qui a du sens. Refuser toute signification au monde revient à supprimer tout jugement de valeur. Mais vivre, et par exemple se nourrir, est en soi un jugement de valeur. On choisit de durer dès l'instant qu'on ne se laisse pas mourir, et l'on reconnaît alors une valeur, au moins relative à la vie. Que signifie enfin une littérature désespérée ? Le désespoir est silencieux. Le silence même, au demeurant, garde un sens si les yeux parlent. Le vrai désespoir est agonie, tombeau ou abîme. S'il parle, s'il raisonne, s'il écrit surtout, aussitôt le frère nous tend la main, l'arbre est justifié, l'amour naît. Une littérature désespérée est une contradiction dans les termes. »
 
 
C. Les techniques narratives
 
Le récit est à la première personne, ce qui marque la place prédominante du narrateur. Usage presque constant du participe passé, parfois du présent de l’indicatif. Sens rétrospectif du Perso Central, évidemment. Normalement, le PC montre des actions achevées mais ayant des répercussions sur le temps présent. Mais le passé de Meursault est tellement résumé, réduit à des indications lapidaires, qu’il semble mécanisé. Les phrases courtes, à l’apparente simplicité, réduisent les actions à leur simple procès, sans réelle implications. Par ailleurs, l’ajout du présent de narration ancre plus encore la parole du narrateur dans le présent.
Finalement : aucun retour réel dans le passé, et aucune projection dans le futur. Cf la proposition du patron : pas d’évolution de carrière souhaitée, car aucune projection possible dans l’avenir. Tout est centré sur l’instant présent, temps isolé, complètement différent du roman traditionnel. 
Suite du cours au fil des explications de texte.
 
 
 

L’Etranger : Le personnage de Meursault  et les sens

 
Un personnage imprégné de sensations
 

A. Meursault, un « animal » primitif ?

 
L’omniprésence du ciel, du soleil dans tous les épisodes ou presque : Meursault comme un baromètre de l’univers physique. 
Enterrement de la mère : notations sur la chaleur, la lumière plus ou moins intense
Moments d’intimité avec Marie : éléments du corps féminin qu’il désire, sensations du toucher et de l’odorat , plaisirs charnels dans les bains en communion avec la nature ;    
A tout instant en communication avec l’univers de couleurs et de bruits : « le ciel était vert », qui sont facteurs de satisfaction ou d’ennui.      
 

B. Meursault, prisonnier de ses sens

 
Les éléments et les sensations peuvent se retourner contre lui : c’est le sens du chapitre 6 où le meurtre narré du point de vue du criminel finit par ressembler à un acte de légitime défense contre l’agression d’un soleil et d’une chaleur hostiles. Point de rupture de l’équilibre de son existence précaire, clairement signalé par le texte. Dans le dernier chapitre, la symbolique de l’aube assimilée à la possibilité de la grâce fait du soleil un élément ambivalent, source de vie ou bien de mort, puisque c’est à l’aube aussi qu’on exécute les condamnés. La mort est aussi comparée à une montée, une « ascension en plein ciel ».    
    
 

Le personnage de Meursault  et la question du sens 

 

Un personnage privé de signification

 
1. Un temps absurde : avec de telles dispositions psychologiques, Meursault est soumis au temps présent, incapable de se projeter dans un avenir : au chapitre 5, il décline les projets d’avenir de son patron, de sa « fiancée ». Pendant le réquisitoire du procureur, il comprend son propre fonctionnement mais échoue à l’expliquer : « j’étais toujours pris par ce qui allait arriver ». Dans l’isolement de sa cellule il affronte le problème du temps en face « toute la question, encore une fois, était de tuer le temps » et grâce à la recréation de souvenirs de liberté finit par trouver « qu’un homme qui n’aurait vécu qu’un seul jour pourrait sans peine vivre cent ans dans une prison ». Cette « prison », c’est peut-être lui-même.        
 
2. L’absence à soi et aux autres : Meursault est une énigme vivante aux autres d’abord : étonnement et indignation des autres devant son indifférence à l’amour, à la mort, scandale pour le juge d’instruction qui le traite d’antéchrist, pour le procureur qui juge l’homme sans cœur, sans larmes devant le tombeau de sa mère… Mais il est une énigme pour lui-même : en prison, dans le fond de sa gamelle, il reconnaît avec peine son propre reflet. Cette impossibilité de « réfléchir » aux deux sens du terme, c’est à dire renvoyer une image et penser, fait de lui un aveugle : « itinéraire d’aveugle » dit-il p 148. Ainsi, pendant le procès, par un effet de dédoublement étrange, il a en fixant le public « l’impression bizarre d’être regardé par moi-même ».