Le XXe siècle

1. Un rapport nouveau avec les mots : le langage en question

a. La modernité d'Ubu Roi

Déjà à la fin du XIX e siècle, Alfred Jarry dans Ubu Roi développe un langage totalement nouveau qui mêle grossièretés et jeux de mots, à l’image de ses jeux de ses personnages ridicules. De nombreuses références à Macbeth de Shakespeare sont présentes dans la pièce qui débute avec un jeu de mot sur le nom de l'auteur anglais : « Adonc le Père Ubu hoscha la poire, dont fut depuis nommé par les Anglois Shakespeare, et avez de lui sous ce nom maintes belles tragœdies par escript » (« hocher la poire » se dit en anglais « to shake the pear », proche de « Shakespeare »). La toute première scène durant laquelle la Mère Ubu tente de persuader Ubu de tuer le roi est d'ailleurs largement inspirée de celle où Macbeth est persuadé par sa femme de fomenter un coup d’État en assassinant le roi. Le père Ubu emploie plusieurs expressions inventées par Jarry qui deviendront sa marque de fabrique, comme « de par ma chandelle verte » ou la fameuse épenthèse« Merdre » (inventé par lui et par ses condisciples au lycée de Rennes).

​b. L'influence déterminante de Freud

Les découvertes de Freud (1856-1939), qui révèlent la part d’inconscient de nos paroles, favorisent l’utilisation de lapsus et d’associations d’idées incongrues qui foisonnent dans le théâtre surréaliste de l’entre-deux-guerres (Cocteau, La Machine infernale, 1934) et se retrouvent dans le théâtre des années 50.

c. Une communication impossible

Les atrocités de la seconde guerre achèvent de discréditer le pouvoir du langage. Le théâtre connaît alors une révolution semblable à celle que l’on trouve dans le roman. Cette remise en cause touche plus particulièrement la fonction de communication traditionnellement impartie au langage.

Ce nouveau théâtre est qualifié de théâtre de l’absurde dans la mesure où le langage, tourné en dérision, perd sa cohérence et reflète l’absurdité de la condition de l’homme perdu dans un monde dépourvu de signification.

Les personnages de Beckett (En attendant Godot, 1953 ; Fin de partie, 1957, 0h ! Les beaux jours ! 1963) soliloquent à l’infini ; ceux de Ionesco (La Cantatrice chauve, 1949 ; Les Chaises, 1952) parlent sans jamais se comprendre, tout comme ceux d’Adamov qui note à propos de sa pièce, Parodie, « personne n’entend personne ».

2. Un rapport nouveau avec le public

a. Le théâtre épique de Brecht

A l’identification du spectateur aux personnages du théâtre dramatique, Brecht oppose la distanciation sur le modèle de l'épopée homérique, qui doit stimuler l’esprit critique du spectateur.  Le théâtre épique adopte une forme narrative afin de provoquer une activité du spectateur, de le conduire à se former des opinions, et à les confronter au spectacle présenté. Brecht veut en effet détruire l’illusion qui endort la réflexion du spectateur. Pour cela, il utilise divers procédés d’écriture et de mise en scène qui visent à rappeler au spectateur qu’il assiste à une fiction : le spectacle est interrompu, par des commentaires narrés ou des chansons, de façons à permettre au spectateur d'établir une distance à la pièce et aux acteurs. Le décor et les costumes peuvent aussi contribuer à renforcer cette distance.

forme aristotélicienne du théâtre forme épique du théâtre
action narration
événement vision du monde
suggestion argument
développement montage
sentiment raisonnement
les scènes ont des rapports entre elles chaque scène ne compte que pour elle-même
événements linéaires événements sinueux
évolution forcée évolution en courbe droite
permet des sentiments exige du spectateur des jugements
le spectateur est dans le spectacle le spectateur est face au spectacle
implique le spectateur dans l'action fait du spectateur un observateur
exploite son activité suscite son activité
le spectateur conserve des sentiments le spectateur tire des conclusions
le spectateur vibre avec la représentation le spectateur étudie la liste de personnage
le spectateur est immergé le spectateur est opposé à la scène
l'homme est supposé connu l'homme est sujet d'étude
l'homme ne change pas l'homme change et provoque des changements
l'homme est fixe l'homme est un processus
la pensée détermine l'homme l'être individuel détermine la pensée

 

b. La volonté de faire participer le public

Le public est de moins en moins coupé de la scène : les acteurs se mêlent au public,et sont prus proches des acteurs , comme au théâtre de La cartoucherie de Vincennes.

Il s’agit, comme le dit Artaud, de supprimer la scène et la salle « qui sont remplacées par une sorte de lieu unique » et de rétablir une communication entre l’acteur et le spectateur.

c. La volonté de démocratiser le théâtre

Cette volonté se manifeste à travers la réouverture, en 1951, du Théâtre national populaire (TNP), confié à Jean Vilar.

Ce dernier est aussi à l’origine de la création du festival d’Avignon (1947), qui s’inscrit dans une politique de décentralisation et de démocratisation : « un théâtre élitaire pour tous », selon la formule de Vitez.

3. Un rapport nouveau avec la scène : privilégier le langage du corps

a. Artaud et la primauté du corps

Antonin Artaud, s’inspirant du théâtre oriental balinais, prône un spectacle total qui met en avant le langage du corps et place au second plan la parole.

Dans Le théâtre et son double, il veut en finir avec le théâtre de texte et retrouver grâce à l’expression du corps et à l’utilisation de la musique, les émotions originelles du théâtre religieux.

b. A partir des années 50

A sa suite, de nombreux dramaturges des années 50 insistent sur ce langage du corps qui tend à prendre la place d’un langage devenu inefficace : les travestissements jouent un rôle prépondérant dans le théâtre de Genet (Les Bonnes) et la mise en scène de la souffrance des corps, dans les pièces de Beckett, traduit un malaise que les mots sont impuissants à exprimer.

Les écrits d’Artaud influenceront aussi le travail de certains metteurs en scène, comme Ariane Mnouchkine, qui privilégie dans ses mises en scène la danse, la musique et la pantomime.

L'essentiel

Le théâtre du XX e siècle se caractérise par la recherche d’un langage qui passe moins par les mots que par l’expression corporelle et un rapport nouveau avec le public. Ces innovations lui ont permis, dans une certaine mesure, de lutter contre la concurrence du cinéma et la désaffection du public.

Questions:0
Attempts allowed:Illimité
Disponible:Toujours
Taux de réussite:75 %
Navigation inversée:Autorisé